L'ARRESTATION ET LA MORT DE JEAN-ARNAUD DE CASTELLANE, ÉVEQUE DE MENDE

A la veille de la déclaration de guerre à l'Autriche, au début de l'année 1792, il y avait dans toute la France, surtout à la frontière du Nord-Est, l'inquiétude la plus vive, entretenue par de continuelles alarmes. Les habitants de ces contrées étaient, chaque jour, témoins du passage des émigrés fuyant à l'étranger ; on devinait sans peine aux menaces proférées, aux conversations surprises, aux courriers interceptés, que bientôt ces déserteurs reviendraient sous la protection des armées austro-prussiennes.


Déjà, à plusieurs reprises, grâce à la surveillance exercée sur les voyageurs, la population champenoise avait fait échouer certains projets de la contre-Révolution : le 27 juillet 1790, par exemple, on avait arrêté, à Châlons-sur-Marne, deux des plus célèbres agents des émigrés conspirateurs, l'abbé Pérotin de Barmond et Bonne-Savardin, qui avaient profité du relâchement de la discipline, au moment de la Fête de la Fédération à Paris pour se sauver de la prison de l'Abbaye où ils étaient détenus. Le 21 juin 1791, les habitants de Sainte-Menehould et de Varennes avaient interrompu la fuite de Louis XVI allant se réfugier, avec sa famille, au milieu des troupes de Bouillé pour dicter des ordres à l'Assemblée.


Or, à la fin du mois de mars 1792, des bruits semblables à ceux qui avaient précédé cette équipée royale furent colportés mystérieusement et mirent encore en éveil la vigilance des autorités du département de la Marne.


D'où provenaient ces alarmantes nouvelles ? de quelle nature étaient-elles ?


Une note transmise à la frontière de Belgique, va nous l'apprendre :


Là, le fils du maréchal de Rochambeau, qui servait comme général de brigade à l'armée du Nord commandée par son père, intercepta à cette époque un fragment de correspondance dans laquelle on parlait d'un complot, ayant pour but l'enlèvement de Paris d'un "grand personnage" dans une voiture venant de la frontière et se trouvant à la date de la lettre à Châlons-sur-Marne. On donnait le signalement exact de la voiture et des deux individus qui se rendaient à Paris au devant du "grand personnage".
"C'est, disait cette note, une grande berline anglaise, fond bleu céleste, baguettes noires, portant un écu à l'anglaise, rouge, chargé d'une N. La voiture est couronnée d'une guirlande blanche ; elle est attelée de trois chevaux noirs, dont deux marqués en tête. Les chevaux sont mis en arbalète, et attelés à l'allemande, c'est-à-dire avec des colliers de cuir noir et fort minces et des traits de cuir mince. Le premier cheval a des traits de corde.
Des deux hommes qui sont dans la voiture, l'un a les cheveux presque blancs, relevés avec un peigne, est âgé, a les yeux assez saillants, est de petite taille et paraît assez trapu ; il est qualifié de chevalier ; l'autre est grand, jeune, brun, d'une assez belle figure, un peu à la Bourbon ; il a plusieurs fois chassé avec le roi. Tous deux portent une redingote de molleton de laine blanche, et tous deux ont un bonnet de renard blond ; le plus âgé est en outre vêtu d'un manteau bleu portant un large galon d'or sur le collet ; leur cocher est bourgeoisement vêtu et mange avec eux. Ils ne veulent pas compromettre la sûreté ni la santé de celui qu'ils vont chercher, que le plus âgé d'entre eux connaît depuis son enfance ; ils regardent cela comme une expédition. Celui qu'ils doivent emmener doit y être déterminé par le chevalier ; ils doivent se rendre chez ce personnage à deux heures s'ils arrivent à dix. On a consenti, lorsqu'ils sont partis de l'étranger, à ce qu'ils différassent le départ de Paris de vingt heures ; mais ils préfèrent y mettre cinq jours, s'il le faut, pour qu'on ne s'en doute pas. On doit placer des relais sur la route par Bondy jusqu'à Saint-Jean ou La Ferté-sous-Jouarre. Ensuite on est indécis si on prendra la poste ou des chevaux particuliers. On croit qu'il vaut mieux prendre la poste, parce qu'on n'est pas plus suspect d'une façon que de l'autre. Cependant ce personnage est bien connu ; on craint qu'il ne soit reconnu surtout à Metz, et sur cette route on doit faire venir des chevaux à Metz avec des relais sur la frontière. On n'est pas très décidé sur les moyens de départ. On n'ose pas faire courir ce personnage à cheval, de peur qu'il ne se blesse, ou qu'il ne se fatigue trop ; il est d'ailleurs trop connu. Ces voyageurs sont partis ce matin à six heures de Châlons ; ils comptent arriver à Paris vers les dix heures du matin ; mais, à cet égard, ils peuvent changer en route et arriver plus tôt ou plus tard.
Les troubles doivent suivre de près ce départ. On prétend que la majeure partie des faux assignats est émise par l'Assemblée nationale. On compte fort sur le succès très prochain de la contre-Révolution".


Le général de Rochambeau qui eut connaissance de cette note assez tardivement, mais à qui d'autres sources avaient appris que la voiture, non repartie de Paris, devait se rendre à Bruxelles, transmit immédiatement ces détails au directoire du district de Landrecies, qui les fit parvenir à celui de Vervins, lequel en informa, à son tour, l'administration départementale à Laon. Mais comme le mystérieux personnage devait, aux termes de la note ci-dessus, en quittant Paris, se diriger vers la Champagne et Metz, les administrateurs du département de l'Aisne avisèrent leurs collègues de la Marne, le 9 avril, à quatre heures du matin, à l'aide d'un courrier spécial, qui avertit en passant, vers midi, le district de Reims, et par ses soins ceux de Rethel et d'Epernay.


La nouvelle parvint à Châlons le même jour vers quatre heures du soir. Mais elle ne fut pas accueillie avec crédulité : "Cette cascade ne doit pas nous inspirer une grande confiance !" dirent les administrateurs de la Marne, en faisant allusion aux différents intermédiaires par lesquels cette annonce avait passé. D'ailleurs, la note paraissait remonter à plusieurs semaines, et les Châlonnais ne partageaient pas l'assurance des autorités de l'Aisne, qui affirmaient, d'après Rochambeau, que la voiture était seulement sur le point de quitter la capitale. Cependant, afin d'arrêter "tout ce qui pourrait nuire à la sûreté de l'Etat", le département prescrivit immédiatement d'appliquer avec vigilance la loi du 28 mars 1792 sur les passeports, recommandant toutefois de ne pas être trop rigoureux à l'égard des commerçants, de pareilles mesures pouvant être très préjudiciables au commerce de la contrée.


Malgré le peu de confiance témoigné par le Directoire du département, les districts de Reims et d'Epernay donnèrent l'ordre d'exercer dans toutes les communes de leur ressort une surveillance des plus actives sur les courriers et les voitures qui parcouraient les grandes routes. Ils n'attendirent pas longtemps.


Le lendemain même, le 10 avril, une nouvelle qui confirmait entièrement tous les soupçons fut rapidement transmise d'Epernay à Châlons ; à sept heures du matin, deux voitures, , dont l'une paraissait être la mystérieuse berline signalée, avaient été arrêtées dans la bourgade de Dormans, la première commune du département située sur la grande route de Paris à Châlons, par le poste de garde que commandait le capitaine Dufour du 3e bataillon des volontaires de l'Yonne. Ces deux voitures contenaient sept personnes : un vieillard accompagné de quatre jeunes gens et de deux domestiques ; cinq d'entre eux étaient munis de passeports. Mais l'allure suspecte des voyageurs avait décidé la municipalité de Dormans à les faire garder tous à vue dans une auberge.
Les interrogatoires qu'on leur fit subir révélèrent leur qualité ; les quatre jeunes gens répondirent sans hésiter.


Le premier, qui paraissait l'aîné, un grand et bel homme au teint fortement bronzé, au nez aquilin, répondant parfaitement au signalement de l'un des personnages dont il était question dans la note envoyée par Rochambeau, était vêtu d'une redingote bleu de ciel, habit bleu dessous, gilet rayé et à effilé, culotte bleue et chaussé de bottes à l'écuyère. Il déclara se nommer Jean Olivier de la Vernède, natif de Saint-Privat de Vallelongue (Lozère), demeurant au même lieu, âgé de trente-six ans. Le deuxième, vêtu d'un habit de drap brun mélangé, d'un gilet de toile de coton à fleurs et d'une culotte de peau, s'appelait Joseph de la Treille de Sorbs, natif d'Aspiran, département de l'Hérault, âgé de trente ans, vivant ordinairement avec le vieillard qu'il accompagnait. Le troisième, Charles-Jean-Pierre Cabot de la Farre, de la ville de Florac (Lozère), âgé de trente ans, portant une redingote grise, un gilet de satin rayé, une culotte noire et des bas blancs. Le quatrième, le plus jeune, était de petite taille ; il était habillé d'un vêtement de drap gris, d'un gilet rouge brodé, d'une culotte brune et de bottes à l'anglaise ; il déclara s'appeler Esprit Boniface, vicomte de Castellane, âgé de vingt-huit ans, né à Paris, où il habitait rue de Provence. Il n'avait pas de passeports, il est vrai ; mais il prétendit que sa section lui avait répondu, lors de son départ, qu'elle n'en délivrait point encore. Les deux domestiques, nommés Jean-Baptiste Rouvière et Edme Lebrun, déclinèrent également leur identité.


Quand vint le tour du dernier personnage, il fut moins catégorique dans ses réponses : c'était un petit vieillard infirme, caduc, voûté, tourmenté d'un asthme violent, marchant avec peine, la tête branlante et portant perruque ; son visage disgracieux était ravagé par la petite vérole. Il était habillé d'une redingote brune, d'une veste grise, d'une culotte et de bas noirs, et chaussé de souliers à boucles comme en portent les ecclésiastiques. D'une voix hésitante, il déclara se nommer : "Jean Castel, citoyen de Saint-Esprit (Gard), natif de ce pays" ; son âge : il paraissait soixante-quinze ans, et n'en avait pas même soixante.


Ses réponses embrouillées ne contentèrent pas les autorités ; il avoua ne pas s'être muni de passeport, ce qui acheva de le rendre suspect. Devant l'envoyé du district d'Epernay, Neveux, arrivé le 11 avril, puis le lendemain 12, en présence du secrétaire de l'administration départementale, Choiset, lesquels le pressèrent de questions, il se décida à faire connaître sa véritable qualité. Du reste, la présence du vicomte de Castellane, déjà connu comme conspirateur royaliste, avait éveillé les soupçons de Neveux et de Choiset, au courant des évènements politiques de la capitale et leur fit reconnaître dans ce prétendu Jean Castel, l'ex-évêque de Mende, Jean-Arnaud de Castellane, décrété d'accusation par l'Assemblée législative, le 28 mars 1792, comme l'un des principaux fomentateurs des troubles de la Lozère et dont les feuilles publiques avaient déjà annoncé l'émigration : il fuyait, déclara-t-il, à Metz, pour éviter l'humidité des prisons d'Orléans ; M. de la Vernède, un ami du vicomte, lui avait procuré la berline à l'aide de laquelle il voyageait avec ses trois neveux, MM. de Sorbs, Cabot de la Farre et Esprit-Boniface de Castellane.

Jean-Arnaud de Castellane


Jean-Arnaud de Castellane était né à Pont-Saint-Esprit (Gard), le 11 décembre 1733, de "Ange Henry comte de Castellane, maréchal de camp, et de Catherine de Sorbs".


Cette famille, très nombreuse, était, depuis le XIe siècle, établie en Provence où elle possédait la souveraineté de la ville de Castellane (Petra Castellana), d'où elle tire son nom. Tandis que son frère aîné, Esprit-François-Henry, marquis de Castellane-Novejean, suivait la carrière des armes, Jean-Arnaud était destiné à l'état ecclésiastique et devint aumônier du roi, vicaire général de Reims, puis évêque de Mende à l'âge de trente-quatyre ans ; il fut sacré le 14 février 1768.


L'évêque était le seigneur absolu dans son diocèse ; ses sujets, ses serfs étaient réduits à la plus abjecte des conditions : "A Mende, dit M. Taine, l'évêque seigneur suzerain du Gévaudan depuis le XIe siècle, choisit les conseils, les juges d'ordinaire et d'appel, les commissaires et syndics du pays, dispose de toutes les places municipales et judiciaires ; et prié de venir à l'Assemblée des trois ordres de la province, répond que sa place, ses possessions et son rang le mettant au-dessus de tous les particuliers de son diocèse, il ne peut être présidé par personne, qu'étant seigneur suzerain de toutes les terres, et particulièrement des baronnies, il ne peut céder le pas à ses vassaux et arrière-vassaux ; bref qu'il est le roi ou peu s'en faut dans sa province".
"C'est, dit aussi M. Louis André, l'historien de la Lozère le parfait régime de despotisme absolu qui est en vigueur ; c'est encore ici l'ère féodale ... Les trois cinquièmes des habitants de Mende se font mendiants et chaque matin viennent chercher la gamelle de soupe que leur donnent ces messieurs de la bourgeoisie, du Chapitre et de l'Evêché."
Puis M. André énumère les biens et le revenu avoué de M. de Castellane en 1790 ; revenu dont le total de 60.000 livres annuel doit être doublé, s'il faut en croire M. Taine, un écrivain peu suspect d'hostilité au clergé.
D'une famille riche et aristocratique, jalouse de ses droits et de ses prérogatives, doué lui-même d'un tempérament altier et orgueilleux, ce prélat grand seigneur devait se montrer un des adversaires les plus acharnés de la Révolution qui supprimait tous les privilèges et voulait établir l'égalité de tous les citoyens devant la loi.


Le département de la Lozère, cette ancienne province si sauvage du Gévaudan, dont Mende devint le chef lieu (5 février 1790), était un pays éminemment propre aux intrigues royalistes et aux résistances religieuses. L'évêque de Castellane exerçait sur ces paysans sans instruction et non civilisés, une influence dont il se servit pour réveiller le fanatisme et créer parmi eux un foyer de révoltes.


Il refusa de prêter le serment exigé par la Constitution civile du clergé et fut remplacé immédiatement comme évêque du département par Nogaret, curé de la Canourgue (20 mars 1790). Cette déchéance fut un premier prétexte : il écrivit à ses fidèles une lettre pastorale rédigée en termes si violents qu'elle lui attira des poursuites du tribunal du district de Florac ; mais l'amnistie du 14 septembre 1791 décrétée par l'Assemblée constituante sur la proposition de La Fayette et Beaumez, en annulant la procédure commencée le sauva des effets du décret qui venait d'être lancé contre lui.

Donjon de Chanac


Il se retira dans son château de Chanac situé à quelques lieues en aval de Mende sur les hautes collines qui dominent la vallée du Lot ; il fit de cette forteresse une véritable place de guerre, armant les paysans du bourg à l'aide de fusils qu'il faisait acheter secrètement à la manufacture royale de Saint-Claude, surveillant lui-même dans la cour du donjon les exercices qui y avaient lieu, entretenant des relations étroites et suivies avec toute la noblesse du pays, avec les révoltés d'Arles et du département du Gard, avec les conspirateurs du camp de Jalès, et même avec Coblentz, d'où le signal devait partir.


Les autorités du département lui étaient dévouées en grande partie : le maire de Mende, Jourdan-Combettes, la municipalité de cette ville, le Procureur général syndic du département, Joseph-François Rivière, favorables aux contre-révolutionnaires et aux prêtres réfractaires, encourageaient les préparatifs belliqueux du ci-devant évêque et poussaient la complaisance jusqu'à lui fournir les munitions dont il avait besoin pour approvisionner les troupes de son château ; il recueillait non seulement les nobles proscrits des départements voisins, mais aussi les prêtres insermentés, qui, comme au temps des guerres de religion, ne craignaient pas de revêtir l'armure, pour aller attaquer et tuer sur les routes les patriotes qu'ils rencontraient isolément.


Les partisans de l'ancien prélat se livraient aux pire excès ; l'évêque constitutionnel Nogaret et ses vicaires, les intrus comme les appelait M. de Castellane, vivaient dans des transes continuelles ; insultés, bafoués, assaillis en plein jour, ils n'osaient paraître en aucun endroit sans l'appui des baïonnettes et étaient réduits à demander que des sentinelles fussent placée à chacune des portes de la cathédrale, les dimanches et jours de fête, au moment des offices. Les prêtres réfractaires poussaient les fidèles au mépris et à la haine des prêtres constitutionnels, jetant le trouble dans les consciences, préparant la guerre civile, la guerre religieuse, plus terrible encore. Il ne fallait qu'une étincelle pour l'allumer ; ils la feront jaillir sans souci des malheurs irréparables qu'elle allait engendrer.

Les gardes nationales du département étaient commandées par un ancien page du roi, agent des princes émigrés, M. de Borel, et ses officiers étaient tous des nobles, des gentilshommes, anciens gardes du corps, chevaliers de Saint-Louis, royalistes ardents, dont certains étaient même sous le coup d'un décret de prise de corps.


L'ancien député de la sénéchaussée de Mende aux États généraux, Charrier, correspondant secret de Coblentz, le même qui devait, en 1793, organiser dans ce pays une véritable Vendée et périr sur l'échafaud à Rodez, le 16 juillet 1793, - soulevait déjà les paysans des "Causses" et recrutait des partisans à l'évêque réfractaire.
L'insurrection était prête : un incident servit de prétexte aux conjurés pour lever ouvertement l'étendard de la révolte.


Émus par les dangers que ces menées contre-révolutionnaires faisaient courir au pays, les administrateurs patriotes des Directoires du département et du district de Mende, - ayant à leur tête un homme énergique, le ci-devant comte de Châteauneuf-Randon, ancien député de la noblesse du Gévaudan aux États-Généraux, - demandèrent au ministre de la guerre l'envoi au chef-lieu de la Lozère de troupes de ligne. Celui-ci fit partir du Lyonnais, trois compagnies du 27e régiment, qui arrivèrent à Mende le 25 février 1792 vers trois heures du soir.


Elles entrèrent en ville en chantant des airs patriotiques et aux cris de : "Vive la Nation !" Mais la garde nationale, - dont les cadres avaient été soigneusement épurés depuis deux jours et qui venait d'être armée et équipée par le procureur général syndic Rivière, complice du commandant Borel, - les reçut en ennemis et refusa de fraterniser avec elles ; aux cris de : "Vive la Nation !" des fantassins lyonnais, les officiers de la garde répondaient : "Vive le Roi ! à bas, au diable la Nation !" avec une telle affectation et des expressions tellement injurieuses que les soldats furent pénétrés d'indignation : - et, tandis que la municipalité les faisait conduire dans un faubourg très éloigné, Borel rassemblait la garde nationale sur la place de l'Hôtel de Ville et lui faisait "jurer de demeurer fidèle au Roi, de n'obéir qu'à lui seul".


Le lendemain 26 était un dimanche : pour narguer les nouveaux arrivés, les prêtres réfractaires de l'évêque de Castellane célébrèrent publiquement des messes auxquelles les royalistes assistèrent nombreux ; les soldats ne bougèrent pas. Mais, l'après-midi, quinze d'entre eux ayant voulu se rendre à la séance de la Société des Amis de la Constitution, qui malgré l'hostilité de la population n'avaient pas craint de se former, - ils furent assaillis par une bande de fanatiques soulevés par les prêtres, et durent mettre le sabre à la main pour protéger leur retraite. Cette attitude énergique sauva les quinze grenadiers ; mais les royalistes s'en vengèrent en massacrant quatre malheureux soldats isolés qu'ils rencontrèrent au coin d'une rue et en jetant dans des cachots infects quelques citadins jugés trop patriotes.


Plus tard le maire de Mende, qui, pendant ces journées, s'était montré ouvertement favorable aux insurgés, essaya d'expliquer cet acte de lâche sauvagerie en prétendant que les Lyonnais avaient provoqué les citoyens et en réduisant cet évènement à une simple rixe entre les soldats et la garde nationale. Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que cet incident fut le signal de la révolte.


Borel fit battre immédiatement la générale et sonner le tocsin à l'Hôtel de Ville ; les paysans des campagnes se levèrent : une foule armée de faux, de fusils, de piques et de haches se dirigea sur Mende pour renforcer les troupes des fanatiques ; de Chanac, l'ex-évêque, averti, envoya sa garnison se joindre à la garde nationale du chef-lieu et aurait même remis une somme de 1.000 livres pour les frais de l'expédition. Des prêtres armés, comme les abbés de Retz, Borel et Laborie, parcoururent les rues en excitant le peuple à la révolte et en criant : "Vive le roi ! Vive la foi ! Vive la religion ! au f.... la loi ! Les démocrates à la lanterne !" C'était la terreur blanche !


Le directoire du département et celui du district tentèrent en vain de rétablir l'ordre. Borel et les officiers de la garde nationale menacèrent de "faire charger les compagnies du 27e, si elles n'avaient pas quitté la ville le lendemain à sept heures" ; les autorités durent signer l'ordre de départ, et tandis que les Lyonnais évacuaient Mende et se retiraient à Langogne, les administrateurs du département et du district s'installèrent avec le tribunal criminels à Marvejols, où le président de l'administration, Chateauneuf-Randon, qui se trouvait alors à Montpellier, les rejoignit en toute hâte et convoqua le Conseil général du département.


Maîtres de la cité, les insurgés célébrèrent leur victoire en harcelant et poursuivant tous les patriotes, tous ceux qui avaient témoigné quelque attachement à la Constitution ou qui remplissaient avec zèle les fonctions publiques ; plusieurs prirent la fuite ; ceux qui restèrent furent emprisonnés dans des cachots, leurs maisons furent pillées et dévastées, la salle des Amis de la Constitution fut saccagée et fermée. Pendant un mois, Mende fut le théâtre de sanglantes orgies.


Cependant, l'Assemblée législative fut avertie de ces désordres.


Le 26 mars, Couthon, député du Puy-de-Dôme, transmit une lettre de ses commettants, l'informant des troubles violents suscités dans la Lozère par le ci-devant évêque de Castellane. Le même jour, deux administrateurs de ce département, Pelet (le futur conventionnel) et Plantier, étaioent envoyés par le Conseil général réuni à Marvejols et confirmaient par leur récit la nouvelle annoncée par Couthon. L'Assemblée chargea son Comité de surveillance de faire une enquête et autorisa le président de l'administration départementale à requérir les régiments des villes voisines pour vaincre les révoltés.
D'ailleurs, Chateauneuf-Randon n'avait pas attendu cette décision pour agir : un régiment de dragons et les trois compagnies de Lyonnais avaient été dirigés contre le château de Chanac, dont ils s'emparèrent ; de Castellane, fugitif, se réfugia au milieu de ses partisans à Mende. Mais il dut bientôt quitter cette ville, que Chateauneuf-Randon fit occuper.


Le 28 mars, une députation de la municipalité vint faire sa soumission à l'Assemblée, essayant, comme je l'ai dit, de protester, et de réduire cette révolte à une simple rixe entre les grenadiers du 27e régiment et la garde nationale de Mende.


Mais, à cette même séance, le Comité de surveillance dit "Commission des douze", par l'organe de Rougier de la Bergerie, qui se montra cependant très modéré et rejeta les faits dont l'enquête, faite très rapidement, n'avait pas rapporté la preuve, le Comité, dis-je, dévoila les intrigues des royalistes qui, maîtres de la garde nationale de Mende, avaient tenté, avec la complicité évidente de l'ex-évêque de Castellane, du maire de Mende, du procureur syndic du département et de l'ancien constituant Charrier, de soulever la population de la Lozère et d'organiser dans ce pays un vaste mouvement contre-révolutionnaire.


Rougier de la Bergerie concluait à la mise en accusation de Borel et des officiers de la garde nationale de Mende, de Retz, capitaine, Cayla dit Bardon, Servières de Retz, Saillant et Moure dit Choraix ; à la traduction sous bonne et sûre garde à la barre de l'Assemblée nationale de Castellane, du maire Jourdan-Combettes et du procureur général syndic Rivières ; il proposait de décréter la translation provisoire à Marvejols du Conseil général, du Directoire du département et du tribunal criminel ; de destituer ou de suspendre les officiers municipaux et notables de Mende ; - de traduire devant les tribunaux les auteurs, fauteurs et complices des excès, violations et désordres commis ; - de dissoudre la garde nationale ; - de mettre en liberté les citoyens détenus en vertu d'ordres arbitraires ; enfin, d'approuver la conduite des trois compagnies du 27e régiment pendant leur séjour en la ville de Mende, les 25 et 26 février 1792.


Le rapport du Comité de surveillance ne demandait pas la mise en accusation de Castellane ; mais elle fut réclamée avec insistance par les députés Bréard, Rouyer, Lagrévol et Le Cointre (de Versailles), et votée aux applaudissements des tribunes. Quelques jours plus tard, le 12 avril, l'ex-constituant Charrier fut également atteint par le décret d'arrestation.


Mais l'évêque n'attendit pas les effets de ce décret qu'il avait connu, avant la notification, grâce à son ancien vicaire général, Michel-Ange de Bruges, qui avait été député du clergé aux États généraux et vivait depuis retiré à Paris.


Chassé de son château de Chanac, puis de son ancien siège épiscopal, par les troupes chargées de rétablir l'ordre, Castellane s'enfuit précipitamment du département, accompagné de quelques gentilshommes compromis dans la révolte, entre autres de ses deux neveux, Joseph de la Treille de Sorbs, qui vivait avec lui au château de Chanac, et Jean-Pierre Cabot de la Farre, de la ville de Florac ; ils essayèrent de se réfugier un moment dans les abbayes de Mercoire et de Bellecombe (Haute-Loire) ; ils auraient même songé à passer en Suisse par Lyon ; mais finalement, ils préférèrent partir directement pour Coblentz, où l'évêque était attendu ; ils gagnèrent Paris dans les premiers jours d'avril. Là, ils se réfugièrent, rue de Provence, chez un troisième neveu du prélat, le frère cadet de l'ancien député de la noblesse du baillage de Châteauneuf-en-Thymerais, le vicomte Esprit-Boniface de Castellane, qui était prévenu de ces allées et venues, et comment la municipalité de Dormans, qui veillait, avait arrêté au passage les conspirateurs de Mende, fuyant vers la frontière.


A Dormans, l'évêque de Mende et ses compagnons avaient été, dès leur arrestation, le 10 avril au matin, gardés à vue par la brigade de la gendarmerie nationale à l'auberge de la Croix-d'Or, tenue par un nommé Diot.


Tout d'abord, la discipline avait été rigoureusement observée ; mais le 12, quand l'identité des prisonniers eut été établie, et après le départ de l'administrateur du district d'Epernay, Neveux, le secrétaire général du département, Choiset, se montra très bienveillant à leur égard, ce dont, quelques jours plus tard, on lui fit un grief ; - il ordonna à la municipalité de leur laisser l'entière liberté de se promener dans le bourg.


Mais cette tolérance faillit occasionner des troubles. A cette époque, la petite ville de Dormans avait, comme garnison, le 3e bataillon des volontaires du département de l'Yonne, le futur maréchal de l'Empire, duc d'Auerstaedt, prince d'Eckmühl. En outre, le 30e régiment, ci-devant Angoulême, qui étaient passés quelques jours auparavant pour se rendre à l'armée de Lückner, avaient laissé au petit village de Troissy, à une lieue au delà de Dormans, la valeur d'une compagnie de soldats pour attendre les traînards.


Dans cette compagnie se trouvaient justement quelques hommes originaires du département de la Lozère, qui se vantaient d'avoir connu, dans leur pays, le noble prélat prisonnier. Le 12 avril, Davout, en présence des hésitations de ce dernier à répondre aux questions qu'on lui posait, fit mander ces soldats à l'auberge de la Croix-d'Or, pour aider à la reconnaissance ; mal lui en prit, car dès leur arrivée, ceux-ci laissèrent éclater des sentiments de haine longtemps contenus, et il fallut l'intervention du maire de Dormans et des officiers de la garde nationale pour les empêcher d'outrager et de frapper celui qui avait été pour eux et pour leurs parents un seigneur orgueilleux, cupide et impitoyable.


L'attitude de M. de Sorbs, qui voulait les repousser l'épée à la main, et qui, au dire de Choiset lui-même, montrait une "sensibilité exagérée pour son oncle", - et surtout les égards que l'envoyé du département et les deux lieutenants-colonels témoignaient aux jeunes gentilshommes, avec lesquels ils dînèrent le soir même, achevèrent d'indisposer les soldats contre de si singuliers prisonniers.


Le lendemain 13, après le départ de Choiset, qui allait à Paris rendre compte à l'Assemblée nationale de l'arrestation de l'évêque de Mende, un autre incident se produisit.


Le lieutenant-colonel Debois, qui avait reçu le matin la visite de deux jeunes dames de Paris, invita le vicomte de Castellane à passer la journée avec lui ; après le déjeuner, il emmena ses deux compagnes et le gentilhomme à l'exercice du bataillon, sur la grande route. Cette promenade militaire fut très commentée par les soldats ; mais quand, en rentrant en ville, à 6 heures du soir, sur la place du Marché, en présence des habitants, ces volontaires, engagés librement pour défendre la patrie, durent défiler devant l'émigré, ils témoignèrent par des murmures leur mécontentement, et quelques-uns crièrent : "Aristocrate ! à la lanterne !" Le lieutenant-colonel Davout, qui était à leur tête, voulut leur imposer silence et menaça de faire conduite aux prisons d'Epernay l'un d'entre eux qui se faisait remarquer parmi les plus furieux. Le soldat lui tint tête et répondit "qu'il n'irait que quand il aurait tué tous les aristocrates !" Davout donna l'ordre de le désarmer et de lui ôter sa giberne ; mais tous les volontaires prirent parti pour leur camarade, et sans écouter leurs officiers qu'ils traitèrent également "d'aristocrates", ils se précipitèrent sur l'auberge de la Croix-d'Or, où l'évêque de Mende et les jeunes gens étaient rentrés et se tenaient sur le balcon. Au milieu de la foule qui entourait l'hôtel, sept soldats de ligne de la Lozère se distinguaient par leur acharnement ; l'un d'eux prit une grosse bûche dans la cour en disant : "Il faut que je sois une fois bourreau, et que j'aille tuer tous ces b.... d'aristocrates !" La municipalité et les officiers, "à force de demander grâce et pardon, dit le procès-verbal, parvinrent enfin à dissiper cette émeute".


Pendant que ces incidents troublaient la tranquillité de la petite ville de Dormans, l'envoyé du département, Choiset, arrivait à Paris et était reçu, dans la soirée, à la barre de l'Assemblée législative ; il annonça aux représentants l'arrestation de Jean-Arnaud de Castellane, décrété d'accusation le 28 mars précédent, et donna lecture d'une lettre de la municipalité de Dormans, relatant les détails de cet évènement ; il remit également une pétition du vicomte Esprit-Boniface de Castellane, dans laquelle celui-ci s'excusait d'avoir quitté Paris sans passeport, prétextant, comme il l'avait déjà fait devant la municipalité de Dormans, que sa section lui avait déclaré qu'on n'en délivrait pas encore ; il réclamait son élargissement.


L'Assemblée décréta que mention honorable de la conduite de la municipalité de Dormans serait inscrite au procès-verbal, et renvoya l'examen de cette affaire au pouvoir exécutif.


Le 14 avril, le ministre de l'intérieur Roland, après en avoir conféré avec le Roi, renvoya Choiset à Châlons avec une lettre au Directoire du département ; il lui prescrivait de prendre les mesures convenables pour faire transférer à Orléans, dans les prisons de la Haute-Cour nationale, l'ex-évêque de Castellane, et de recommander à l'officier qui serait chargé de le conduire, de prendre tous les soins qu'exigeaient son âge et le mauvais état de santé. Quant aux autres prisonniers, il laissait aux autorités locales la liberté de les relâcher, après s'être assuré toutefois s'il ne se trouvait pas parmi eux quelques-uns des officiers de la garde nationale de Mende, compris dans le décret d'accusation.


Choiset rentra à Châlons le 17, à 10 heures du matin, non sans avoir informé au passage le maire de Dormans du décret de l'Assemblée nationale du 13.


Aussitôt, les administrateurs du Directoire du département de la Marne prirent un arrêté confiant au capitaine Dufour des grenadiers du bataillon de l'Yonne, celui-là même qui avait arrêté le ci-devant évêque, le soin de le conduire à Orléans ; il devait se faire accompagner par un officier et un fusilier de la garde nationale de Dormans, ainsi que par un volontaire de son bataillon, qui serait désigné par le Conseil d'administration du corps.


Par lettre du même jour, ils autorisaient les officiers municipaux de Dormans à mettre en liberté les autres personnes gardées à vue, après les avoir munies de nouveaux passeports, conformément à l'article 16 de la loi du 28 mars 1792 ; mais ils prescrivaient cependant de ne les relâcher que douze heures après le départ de M. de Castellane.


Le département avait tout d'abord pensé faire droit à une demande de M. de la Treille de Sorbs, réclamant la faveur d'accompagner son oncle à Orléans ; mais, finalement, il préféra lui laisser un domestique, Jean Rouvière, qui lui était indispensable en raison de ses infirmités.


Le secrétaire général Choiset et un membre du Directoire du département, l'ancien constituant Pierre-Louis Prieur, furent chargés d'aller notifier ces décisions à la municipalité de Dormans, de remettre au capitaine Dufour, une somme de 500 livres pour subvenir aux frais de transport, et de lui recommander de rapporter d'Orléans un billet de réception du gardien-chef de la prison et le mémoire de ses déboursés.
Les deux délégués devaient ensuite se rendre à Paris pour faire connaître au ministre Roland que le décret du 13 avait reçu son entière exécution, et lui réclamer le remboursement des 500 livres avancées par le département.


Prieur avait aussi une autre mission plus délicate. A la suite de l'échauffourée du 13 avril, dont la première cause avait été, on l'a vu, la trop grande facilité que Choiset avait laissée aux prisonniers de sortir en ville, des dénonciations avaient insinué que ce dernier aurait favorisé certain projet de fuite de Castellane. Prieur était chargé de contrôler cette assertion. Il le fit d'une façon très discrète, et, avec sa loyauté habituelle, il repoussa une accusation qui aurait pu être fatale à Choiset. Cette justification se trouve dans le rapport suivant, qui contient l'exposé des faits qui ont accompagné le départ du prélat pour Orléans, et la mise en liberté de ses compagnons :

Dormans, le 19 avril 1792, le 4e de la Liberté.
Messieurs et chers collègues,
Arrivé, hier, à Dormans, sur les deux heures du matin, je me suis rendu, vers cinq heures, avec M. Choiset, chez M. le Maire, pour prendre avec lui les mesures nécessaires à l'exécution de votre arrêté. D'après les renseignements que j'ai recueillis sur la disposition des esprits, j'ai pensé qu'il fallait donner à mes démarches la plus grande publicité, et surtout ne marquer aucune défiance sur le respect dû à la loi. Le Conseil général de la commune a été en conséquence assemblé ; les diverses pièces dont j'étais porteur y ont été lues, et les membres du Conseil général ont été priés de donner à leurs concitoyens connaissance des dispositions qu'elles renfermaient. Les commandants des volontaires et de la garde nationale de Dormans se sont réunis à nous, et nous nous sommes occupés, toute la matinée, de l'exécution de votre arrêté, qui a été suivi de point en point, à cette seule différence que le volontaire du bataillon de l'Yonne a été choisi par M. Dufour, officier désigné par vous. Les commandants pensaient aussi que c'était à eux à nommer l'officier ; je leur ai dit que je les en laissais absolument les maîtres et que j'étais persuadé d'être avoué par vous dans tout ce que je ferais pour concourir à maintenir l'harmonie qui doit exister entre les autorités constituées. Alors, ils se sont empressés d'acquiescer à votre arrêté, et je ne saurais trop donner d'éloges au zèle, à la sagesse et à la prudence de la municipalité, de la garde nationale de Dormans, et des commandants et volontaires du département de l'Yonne.
A midi, toutes les dispositions étaient faites, et, d'après le calme qui régnait dans la ville, nous avons unanimement pensé qu'il était absolument inutile de déployer le moindre appareil de la force armée, et qu'il fallait marquer la plus grande confiance au peuple et aux volontaires et ne pas même tenir ces derniers sous les armes plus longtemps que les autres jours. Tout cela a parfaitement réussi ; le piquet de garde à l'hôtel du ci-devant évêque de Mende a suffi pour maintenir l'ordre, et la voiture dans laquelle étaient M. de Castellane, ci-devant évêque, et les deux officiers qui devaient l'accompagner, est partie à midi. Sa présence a un peu renouvelé la fermentation, mais aucun cri alarmant, aucun geste menaçant n'ont donné d'inquiétude.
Quant aux autres détenus, nous avons suivi à leur égard la même marche, et la sage mesure que vous aviez prise, de ne les laisser partir que douze heures après, a calmé tous les esprits. Cependant, MM. les officiers municipaux m'ont prié de ne pas les quitter avant l'expiration des douze heures ; je leur ai dit que c'était mon intention, et hier soir, à 11 heures et demie, la garde a été levée, et les autres détenus sont partis, à la grande satisfaction de tous les citoyens de Dormans, qui étaient fort alarmés de la fermentation que causait dans leur ville, qui a toujours été tranquille, la présence des détenus. Je puis vous assurer au surplus qu'il ne peut exister un pays où la Constitution soit plus chérie et plus respectée. L'opinion à cet égard est unanime, et, à moins d'évènements extraordinaires, la tranquillité de cette ville ne sera jamais troublée. (..)
Je vous annonce au surplus, avec plaisir, que je n'ai rencontré nulle part, et dans aucun esprit, aucune trace de la prétendue méfiance inspirée par la conduite de notre secrétaire général ; il s'est expliqué avec M. le maire à ce sujet en ma présence, et cette explication a été on ne peut plus satisfaisante. M. Choiset ne m'a pas quitté jusqu'à ce matin, où le défaut de place dans la voiture de M. Aubourg ne m'a pas permis de continuer ma route avec eux. Je prendrai la diligence aujourd'hui.
Je ne puis que m'applaudir d'avoir déféré à votre invitation de me rendre à Dormans ; à coup sûr, votre arrêté eût été respecté et exécuté, mais ce qui s'est passé antérieurement avait répandu la mésintelligence entre une partie de la municipalité, le procureur de la commune et les commandants du bataillon des volontaires, et même entre quelques habitants ; en sorte que la présence d'une personne totalement étrangère à tous les incidents était nécessaire pour ramener tous les esprits. J'ai entendu comme votre commissaire, les plaintes respectives, mais je me suis beaucoup plus occupé du rapprochement des esprits que de ces plaintes mêmes, auxquelles j'ai cru ne devoir attacher aucune importance, d'autant mieux que leur cause allait disparaître.
Vous me pardonnerez mon griffonnage, mais je suis un peu fatigué et pressé, en sorte que je puis recommencer ma lettre pour y mettre plus d'ordre.
Recevez, Messieurs et chers collègues, l'assurance du respectueux dévouement de votre camarade.
PRIEUR.
P.S. - Je vous serais obligé de me faire parvenir, par la voie des députés de notre département, la note des affaires qui l'intéressent, soit à l'Assemblée, soit auprès du pouvoir exécutif ; je me ferai un vrai plaisir de veiller à leur expédition. Si je puis vous être utile pour quelque objet particulier, j'en saisirai avec plaisir l'occasion.
Si j'avais le temps, j'écrirais à M. Vallin pour me féliciter auprès de lui de l'accueil que j'ai reçu de sa famille que j'ai laissée en très bonne santé.

Prieur, comme on le voit, était descendu à Dormans dans la famille de son collègue à l'administration départementale, le notaire Vallin le jeune.
Il laissa Choiset partir avant lui à Paris, le 19 au matin, et resta à Dormans jusqu'à 20. - Mais, au lieu de se rendre chez le ministre Roland, le secrétaire général attendit son compagnon, que la diligence qui desservait alors Dormans, Château-Thierry et Meaux en une journée et demie n'amena que le 21 au soir.
Roland s'impatientait. Il venait d'adresser une lettre de rappel au département de la Marne, quand il reçut, le 22 avril, la visite des deux délégués Prieur et Choiset, qui, en lui remettant les pièces dont ils étaient porteurs, lui annoncèrent que l'évêque fugitif devait être, depuis l'avant-veille, enfermé dans les prisons d'Orléans.

Partie de Dormans le 18 avril à midi, l'escorte conduisant à Orléans l'évêque de Castellane, se présenta à la prison de Saint-Charles de cette ville, le 20 à cinq heures du soir. Le concierge Messager écroua immédiatement le prisonnier et donna décharge aux officiers.


Ceux-ci, avant de rentrer à Dormans, repassèrent par Paris, où ils confirmèrent au ministre de l'intérieur l'accomplissement de leur mission.


La Haute-Cour nationale, instituée par la loi du 10-15 mai 1791, devait, aux termes de la Constitution de 1791, connaître des délits des ministres et agents principaux du pouvoir exécutif et des crimes contre la sûreté générale de l'Etat, lorsque le Corps législatif aurait rendu un décret d'accusation.


C'était devant cette juridiction qu'étaient appelés à comparaître l'évêque de Castellane, le maire de Mende, Jourdan-Combette, et les officiers de la garde nationale de cette ville, visés par le rapport de Rougier de la Bergerie, à la séance du 28 mars 1792. Mais, ainsi que l'évêque, presque tous, avertis à temps par l'abbé de Bruges, s'étaient soustraits au décret d'accusation ; seul, un capitaine de la garde nationale de Mende, de Retz, chevalier de Saint-Louis, avait été arrêté dans l'abbaye de Bellecombe, où il s'était réfugié, et de la maison d'arrêt du Puy, où il avait été tout d'abord conduit, on l'avait transféré à Orléans. Il y arriva le 19 avril, quelques heures avant l'évêque, et fut écroué à la prison des Minimes ; il ne connut que plus tard la présence de son co-accusé des troubles de la Lozère.


D'autres détenus étaient, à cette époque, traduits devant la Haute-Cour : le 3 janvier 1792, une grande partie des officiers du 20e régiment, ci-devant Cambresis, qui tenait garnison à Perpignan, ainsi que plusieurs habitants de cette ville, accusés tous d'avoir voulu livrer la citadelle aux Espagnols ; - le 10 mars, le ministre des affaires étrangères Claude de Lessart ; - le 20 mai, le juge de paix de la section Henri IV de Paris, Etienne Larivière ; le 29, le commandant de la garde constitutionnelle du roi, le duc de Cossé-Brissac ; et plus tard, le 10 août, le ministre de la guerre, Franqueville d'Abancourt, etc., etc.


Les prisonniers des deux maisons d'arrêt des Minimes et de Saint-Charles étaient traités avec douceur ; plusieurs d'entr'eux avaient beaucoup d'argent à leur disposition et en usaient pour améliorer leur sort et celui de leurs co-détenus ; on leur permettait certaines distractions : le duc de Cossé-Brissac avait fait établir un jeu de volants dans l'ancien réfectoire du couvent des Minimes.


Mais les procédures traînaient en longueurs.
On était arrivé à la fin du mois de juillet, à l'époque des plus grands dangers ; dans les campagnes, dans les villes, la surexcitation était au comble. Depuis l'installation de la Haute-Cour, du 4 février 1792, aucune affaire n'avait encore été jugée ; enfin, les 1er et 6 août, elle rendit deux sentences : c'étaient deux acquittements. Ces décisions portées coup sur coup à la connaissance de l'Assemblée législative et de la population de Paris, soulevèrent contre la Haute-Cour de vives récriminations. On l'accusa de pactiser avec les ennemis de la nation, et, après la journée du 10 août, on demanda la translation des prisonniers à Paris pour y être jugés par le tribunal extraordinaire qui venait d'être institué, le 17 août, pour rechercher les conspirateurs.


L'Assemblée voulut résister aux injonctions d'un peuple dans l'effervescence. Elle rendit, le 25 août, un décret prescrivant d'activer l'examen des dossiers, et chargea le ministre de la justice, Danton, d'envoyer deux commissaires à Orléans pour se rendre compte de l'état des procédures et inspecter les prisons ; le choix de Danton tomba sur le juge Dubail et le greffier du tribunal extraordinaire du 17 août, Léonard Bourdon.


Les 24 et 26 août, la Commune de Paris, puis l'Assemblée législative, firent partir des détachements de volontaires parisiens et marseillais pour veiller à la sûreté des prisonniers ; ils étaient rangés sous les ordres de Fournier l'Américain.


Le 2 septembre, un nouveau décret de l'Assemblée ordonna le transfert des détenus de la Haute-Cour dans la forteresse de Saumur, sous la protection de la garde nationale d'Orléans.


Conformément à cette décision, les vingt-huit prisonniers de Saint-Charles et les vingt-cinq des Minimes furent chargés, le 4 au matin, sur sept charrettes et une voiture en osier réquisitionnées ; mais, malgré la résistance héroïque des membres de la Haute-Cour et du grand procurateur Garran de Coulon, malgré l'intervention de Léonard Bourdon et de Dubail, la foule qui assistait à ce départ força le convoi à prendre la route de Paris ; les troupes des fédérés, ayant à leur tête Fournier, l'accompagnèrent.


Sans tenir compte d'une proclamation de l'Assemblée nationale, lui ordonnant de rétrograder, l'escorte gagna Etampes où elle arriva le 6 septembre. Cependant, dans cette dernière ville, un envoyé de la Commune de Paris, d'accord avec l'Assemblée et le ministre de l'Intérieur, la décida à bifurquer par le chemin de Versailles ; on pensait ainsi éviter la capitale, où le peuple était, depuis un mois, dans un état d'exaspération indescriptible, porté à son paroxysme par les nouvelles de plus en plus alarmantes de la marche envahissante des Prussiens et des émigrés en Champagne.


Mais ce nouveau changement d'itinéraire devait être fatal aux prisonniers d'Orléans. Arrivés à Versailles le dimanche 9 septembre, à deux heures de l'après-midi, les charrettes se heurtèrent, dans la rue de l'Orangerie, à une foule hostile et sanguinaire. Vainement le maire Hyacinthe Richaud (futur conventionnel) s'efforça-t-il, avec une énergie héroïque, de protéger les malheureux ; quarante-quatre d'entre eux furent massacrés sans pitié. Neuf purent s'échapper et donnèrent plus tard des nouvelles à leur famille.
Les Archives communales de Versailles contiennent le procès-verbal de ce sinistre évènement : aucun récit ne peut décrire avec plus d'exactitude, avec une émotion si naturelle, les péripéties de ce drame ; en voici quelques passages :

Dévouement héroïque de Hyacinthe Richaud



"... Près d'entrer dans la ville, M. le maire observe au commandant de l'escorte qu'au lieu de faire marcher la cavalerie devant et derrière, il serait peut-être mieux de la ranger sur deux files, aux deux côtés des charriots, afin de soutenir la double file de l'infanterie ; le commandant répond que cela est inutile, qu'il est sûr de son monde.
On arrive à Versaille : à la Patte d'Oie était une compagnie de grenadiers qui se retourne pour ouvrir la marche.
L'escorte prend la rue des Chantiers, l'avenue de Paris, la place d'Armes et la rue de la Surintendance : jusqu'à cette dernière rue, le peuple ne faisait entendre que des cris de "Vive la Nation !" et de fortes huées contre les prisonniers.
Comme l'agitation paraissait plus vive en approchant de la rue de la Surintendance, M. le maire veut aller se mettre à côté des prisonniers ; on lui observe que le peuple se tranquilliserait plutôt en le voyant devant, entre les commandants.
M. le maire et l'avant-garde passent la grille de l'orangerie ; on crie que les charriots des prisonniers sont arrêtés par la multitude. M. le maire revient au galop avec le commandant en second de la troupe parisienne ; ils trouvent le premier charriot un peu plus bas que l'Hôtel de la Guerre ; la foule l'entourait et menaçait les prisonniers. M. le maire s'adresse aux plus échauffés : "Ne vous déshonorez pas, laissez agir la justice, elle vous vengera des traîtres, il peut y avoir des innocents." Plusieurs répondent : "Nous avons confiance en vous, vous êtes le maire de Versailles ; mais vous êtes trop bon pour ces scélérats ; ils méritent la mort."
M. le maire donne l'ordre de faire marcher les charriots : alors on lui dit : "Livrez-nous au moins Brissac et Lessart ; nous vous laisserons emmener les autres ; autrement ils périront tôt ou tard ; nous irons à la Ménagerie. Si nous les laissions aller, on les sauverait encore."
Pendant ce temps, la multitude avait fermé la grille de l'Orangerie, de manière que l'avant-garde était toujours séparée du reste de l'escorte. M. de Plane, administrateur du District veut la faire ouvrir ; on le menace, il est forcé de se retirer.
M. le maire descend de cheval, il parvient à faire ouvrir la grille ; la foule augmente et veut la refermer ; il s'y oppose de toutes ses forces ; il se met entre les deux battants ; on veut l'en arracher ; il donne l'ordre à un officier de la garde nationale d'aller avertir les administrateurs ; il se sent enlevé par des hommes qui crient : "C'est le maire, sauvons le Maire !" On le porte chez le Suisse où on veut le retenir pour qu'il se remette. "Ce n'est pas mon poste !", s'écrie-t-il et il sort. La grille était fermée de nouveau ; un sapeur l'ouvre avec sa hache ; M. le maire rentre dans la ville et aussitôt la grille se retrouve fermée.
Le danger croissait de plus en plus ; un moment de station pouvait devenir fatal aux prisonniers. L'ordre avait été donné pour que les voitures descendissent la rue de l'Orangerie, afin de mettre les prisonniers jusqu'à la nuit, soit à la Maison commune, soit dans une autre maison de la ville ; M. le maire ne pouvant plus se servir de son cheval à cause de la foule, s'empresse de parvenir à pied à la tête des charriots ; plusieurs hommes l'accostent en lui disant : "Il est impossible d'arrêter dans cette circonstance la vengeance publique". Un homme bouillant de colère le suivait en criant : "Ah ! Monsieur, si vous saviez le mal que ces gens-là ont fait à moi et à ma famille, vous ne vous opposeriez pas ; ils méritent le plus grand supplice !" M. Truffet s'était placé près d'un charriot ; il exhortait les hommes de l'escorte à remplir leur devoir, à se serrer de manière que les séditieux ne pussent pas parvenir près des prisonniers.
M. le maire arrive aux Quatre-Bornes (à l'intersection des rues Satory et de l'Orangerie) où le premier charriot était arrêté par une foule d'hommes, parmi lesquels un grand nombre avaient les sabres levés pour frapper les prisonniers. M. le maire se jette au-devant des sabres ; il s'écrie : "Quoi ! vous devez être les défenseurs de la loi, vous voulez vous déshonorer aujourd'hui ! Ce ne sont pas ces prisonniers que je ne connais pas qui m'intéressent le plus, c'est vous, c'est votre honneur ; citoyens, laissez agir la loi !" On ne l'écoutait pas : les hommes approchent de plus près les prisonniers ; ils ont le sabre levé, ils vont frapper. M. le maire se précipite sur le charriot, il couvre de son corps les prisonniers qui s'attachent à son habit tandis que des hommes veulent l'enlever de ce charriot. Il veut parler, les sanglots étouffent sa voix ; il se couvre la tête, on l'enlève ; il voit le massacre, il perd connaissance, on le transporte dans une maison ; il reprend ses sens, il veut sortir, il est retenu ; il dit que s'il est des hommes qui se déshonorent, il veut, lui, mourir pour la loi. C'est en vain, lui dit-on que vous voulez les sauver, il n'est plus temps ... Il sort ... Un spectacle d'horreur frappe tous ses sens. Le sang, la mort, des cris plaintifs, des hurlements affreux, des membres épars ...
Jamais on ne vit tant de fureur et de cruauté ; tous les prisonniers sont frappés presque au même instant ; quelques-uns parviennent à se sauver dans la foule, les autres sont mis en pièces.
M. le maire est ramené à la Maison commune où bientôt une scène horriblement dégoûtante succède à celle qui vient d'avoir lieu. Ces homicides teints de sang, l'oeil égaré, viennent déposer les bijoux, les assignats, les effets de ceux qu'ils ont égorgés. Ils portent, comme en triomphe, des membres encore palpitants ; ils en laissent sur les bureaux ..."


Dans ce massacre périrent les ministre De Lessart et d'Abancourt, le duc de Cossé-Brissac, le juge de paix Larivière, la plupart des officiers du 20e régiment et des habitants de Perpignan compromis dans la tentative de trahison dont il a été parlé, enfin les deux accusés de Mende : de Retz et l'évêque Jean-Arnaud de Castellane. Leurs corps mutilés furent jetés le lendemain avec ceux des autres victimes dans une tranchée destinée à l'écoulement des eaux du cimetière de la paroisse de Saint-Louis de Versailles.


Plus tard, en l'an III, l'instruction ouverte contre les auteurs de ces massacres révéla des détails atroces sur les derniers moments de l'évêque : dans la matinée du 9 septembre 1792, un nommé Perrin et sa femme auraient attendu avec une joie et une impatience féroces le passage des prisonniers d'Orléans. Aussitôt que le cortège eut atteint la grille de la rue de l'Orangerie, Perrin se serait jeté sur les traits des chevaux, les aurait coupés et aurait ameuté la foule contre les malheureux. Dès que le massacre fut commencé, il aurait fait prévenir son épouse.


Mais laissons parler l'acte d'accusation :
Cette femme était digne d'un tel homme : elle courut sur le champ du massacre, et n'en revint qu'un doigt sanglant à la main, qu'elle mit sous le visage même de ses voisines, à qui le spectacle causa des convulsions de dégoût et d'horreur. Alors la femme Perrin le passa elle-même dans sa bouche, en disant : "Ce n'est pas malpropre, c'est un doigt de nos ennemis, et si quelqu'un veut prendre leur parti, je lui en ferai autant. - Qu'allez-vous faire de ce doigt ? lui observa quelqu'un. - Ne t'inquiète pas, lui répondit-elle, c'est de la chair d'aristocrate ; j'en veux manger à mon souper ; pour lors, je vais le faire sécher à ma croisée, et je le ferai mettre dans une châsse pour le montrer à mes enfants un jour à venir. - Et qui vous a donné ce doigt ? lui demanda-t-on. - Tu te f... de moi, répliqua-t-elle : j'ai pris le sabre à un de nos frères et je l'ai coupé moi-même." Alors elle raconta comme ce doigt était celui de l'évêque ... et comment elle avait achevé d'arracher la vie à ce malheureux prêtre. "Le sacré coquin, disait-elle, il était tombé ; il avait les yeux au ciel pour demander pardon. Je les lui ai renfoncés avec mes talons et je lui ai écrasé la figure pour le rachever. - Comment avez-vous donc fait ? reprit une des voisines, vous n'avez pas de sang à votre jupon. - Ah ! répondit-elle, je ne suis pas si f... bête ; j'ai relevé mon jupon de dessus, j'ai mis les autres entre mes jambes et de là, j'ai fait mon affaire." En effet, elle releva ses jupes et montrant ses souliers aux spectateurs : "Voyez-vous mes talons, dit-elle, ils sont encore tout rouges ; c'est du sang de l'évêque ..."

Il faut espérer que la passion politique, que les haines des magistrats de la réaction thermidorienne ont exagéré les descriptions d'une tuerie déjà si atroce en elle-même. Du reste, la femme Perrin se défendit énergiquement ; elle nia jusqu'au jugement du 25 thermidor an III, qui la condamna à mort, mais qui ordonna toutefois de surseoir à l'exécution en raison de sa grossesse. Cet état la sauva, et l'amnistie du 4 brumaire an IV annula la procédure.


Quelles qu'aient été les souffrances que les malheureux aient endurées sous l'ancien régime et dont l'écho se fait souvent entendre lors de ces évènements des sombres journées de septembre 1792, quelle qu'ait été l'indignation légitime du peuple contre ces nobles, ces privilégiés, ces émigrés qui, en fuyant le sol de leur patrie, menaçaient ouvertement leurs paysans d'une invasion prochaine et de terribles et sanguinaires répressions, quelle qu'ait été la conduite de ces mauvais Français, elles n'excusent pas de pareilles scènes de sauvagerie ; elles n'expliquent même pas ce meurtre stupide et atroce d'un vieillard débile et sans défense.

GUSTAVE LAURENT
Revue : La Révolution françcaise
1904/01 (T46) - 1904/06