LES CHIENS DU GUET

Arondel_portrait_canin(Portrait canin de Henri Arondel)



Sans contredit, une des pages les plus originales et les plus curieuses de notre histoire locale est l'histoire des Chiens du guet, d'où naquit le légendaire Mr du Mollet. Et, vanité des gloires humaines ! si, aujourd'hui, l'auréole de Mr du Mollet commence à s'effacer, elle a été longtemps, au moins aussi populaire en France, que celle des Jacques Cartier, des Duguay-Trouïn et des Surcouf ...

Quelle est l'histoire des Chiens du guet ? Elle est bien vieille : Elle remonte, en effet, à l'année 1155.

A cette époque, Saint-Malo n'était relié à la terre ferme que par une mince langue de terre qui devint plus tard le Sillon. Les navires venaient s'échouer, au long de cette langue de terre, en cet endroit exact, aujourd'hui disparu, que nos aïeux appelaient la "Petite Grève".

Les navires, ainsi que le port, étaient placés, sous la juridiction des baillifs des eaux. Ceux-ci, pour protéger, le soir, les navires malouins, contre les rodeurs de nuit, imaginèrent de les faire garder, par des dogues. L'idée parut longtemps excellente.

Le chien choisi fut le boule-dogue anglais, qui, ainsi qu'on le sait, est vigoureux, hardi, de mine rébarbative et d'odorat extrêmement fin. Du reste, l'idée des Baillifs des eaux n'était pas neuve, et, comme le remarque fort justement l'abbé Manet, les Grecs connaissaient déjà son prix, sous le nom d'Agasécn ; les Gaulois s'en servaient à la guerre ; les Romains l'employaient au combat du cirque et les Chevaliers de Rhode l'utilisaient pour défendre contre les Turcs, la forteresse de St-Pierre, dans la Corée.

Nos Chiens du guet étaient placés sous la garde immédiate de chiennetiers ou officiers inférieurs de la Communauté de Ville.
Pendant le jour, ceux-ci tenaient leurs chiens enfermés dans des chenils, dont nous parlerons dans un instant. Au coup de dix heures, lorsque sonnait le couvre-feu, ils les lâchaient par les grèves où leur étrange garde se prolongeait jusqu'à l'aurore, exactement, une heure, avant le lever du jour. Alors, les chiennetiers les rappelaient, en cornant dans des trompes de cuivre, et, docilement, les terribles dogues venaient se ranger sous leurs fouets, pour rentrer à la loge.

La nourriture de ces étranges gardiens de la cité malouine, était, primitivement, assurée, par un impôt spécial, qu'on nommait can-avoine, pain de chien ou droit de chiennage. En consultant les anciens registres de la Communauté de Ville, on y constate que, longtemps, cet impôt fut, avec la charge relative à l'entretien de nos remparts, à peu près le seul qui grevait le budget de nos pères. Plus tard, cet impôt fut même fort allégé et la Communauté de Ville consentit à en payer une partie.

Dans les derniers temps, la part d'impôt incombant, de ce chef, à la Communauté de Ville, consistait, en effet, en trente boisseaux de blé, sans compter tous les débris de la boucherie et "autres curées".

Le chiennetier, véritable fonctionnaire municipal, recevait 216 livres de traitement, ainsi que les boisseaux de paumelle, dont il est parlé, ci-dessus.

Où était le chenil des chiens du guet ?

J'ai trouvé, à ce sujet, de curieux renseignements dans les notes manuscrites de l'abbé Manet.

Leur chenil fut, tour à tour, à la porte Saint-Thomas, au Cheval Blanc, près l'Hôtel-Dieu et, finalement, "sous le terre-plein de la Hollande, en ce magasin avec petite cour au devant qui joint l'égout de la rue des Bouchers ou de l'Echaudoir."

C'est, de là, que les chiennetiers conduisaient leurs dogues, à la cabane du sillon, où ils attendaient l'heure de leur mise en liberté, sur la grève.

Le souvenir de cette cabane a été conservé par un tableau de M. Arondel, récemment décédé. Ce tableau, qui se trouve au Musée de Saint-Malo offre, si non au point de vue artistique, du moins au point de vue historique, un véritable intérêt.

Bâtie, le 21 août 1703, la cabane des chiens du guet fut détruite, au mois de Juin 1751, pour être rebâtie, au bout de quelques années. Elle était construite en pierre et avait deux chambres : l'une de quinze pieds de long sur douze de large, l'autre de douze pieds carrés. Au devant était une cour de vingt-neuf pieds, sur douze.

La démolition de cette cabane, véritable monument historique, fut votée successivement les 24 janvier 1793, 11 janvier 1794 et 3 janvier 1795, comme pouvant gêner le tir des fortifications voisines. Mais, significatif détail, ce triple arrêt de mort demeura platonique. Personne n'osa porter un coup de pioche homicide à la légendaire cabane qui ne tomba que de vieillesse.

Ajoutons que, lorsque la mer était basse, le chiennetier devait conduire sa meute, jusqu'à certain poteau de la Petite-Grève appelé le Pot-ès-chiens. Ainsi que la cabane du Sillon, le Pot-ès-chiens a disparu, avec les siècles ; mais les très vieux du pays appellent encore, de ce nom, l'endroit où il s'élevait jadis.

Quel devait être le nombre légal des chiens du guet ?

Grave question ! qui donna lieu aux plus amusantes et extraordinaires discussions, entre les chanoines et la Municipalité.
Leur nombre originairement fixé à vingt-quatre, puis à douze, remonta plus tard à quinze.
En 1722, 1728, 1765, les bons chanoines forcèrent la Municipalité à remettre au complet la célèbre meute qui, notamment, les 12, 19 et 22 novembre, se renforça de onze petits dogues payés 27 livres 10 sols, aux sieurs Baslé, Lesné et Gautier. En 1766, cinq furent achetés encore au sieur Levarié.

Pour compléter l'odyssée des Chiens du guet, il ne nous reste plus qu'à raconter leur triste fin.

Sur ces grèves, disparues depuis plusieurs années et nommées encore aujourd'hui les grèves de Chasles, fut attaqué par les terribles dogues, dans la nuit du 4 au 5 mars 1770, un jeune officier de Marine, originaire de Malestroit, appelé Jean-Baptiste Ansquer de Kerrouartz.
Il revenait de voir sa fiancée, qui habitait le château de Beauregard. Malgré tout ce qu'on avait  pu lui dire, il s'était entêté à partir, lorsque déjà avait sonné l'heure du couvre-feu.
Attaqué bientôt par la terrible milice, il se défendit désespérément, avec son épée. Finalement même, il se jeta à la mer, où les dogues le suivirent et l'achevèrent.
Le matin, sur le rivage, on trouva son cadavre, dans un état absolument méconnaissable.

Après ce méfait, par délibération du 7 mars 1770, la Municipalité décida, à l'unanimité, de se défaire de sa dangereuse milice, et les Juges baillifs des eaux, chargés de l'exécution de la sentence, les firent périr par le poison.

Depuis longtemps, d'ailleurs, on se plaignait des chiens du guet.

Le 1er janvier 1770, sur la grève du Talard, ils avaient déjà à peu près dévoré un pauvre diable qui, au bout de six semaines, mourut de ses blessures.

Une autre fois, une jeune femme qui appartenait à une des premières familles du pays, revenant du Gros-Chêne, en Saint-Servan, avait, elle aussi, failli périr, sous la dent des terribles molosses.
Cette jeune femme, qui était enceinte, n'ayant pu arriver assez tôt à St-Malo, entendit tout à coup sonner le couvre-feu et presqu'aussitôt, elle aperçut les chiens qui se dispersaient sur la grève.
Une vieille et touchante histoire locale, raconte que lorsque les chiens du guet furent arrivés auprès d'elle, elle invoqua la Vierge de St-Jouan et lui promit d'aller en pélérinage, à son sanctuaire privilégié.
Les dogues, alors, passèrent auprès d'elle, sans lui faire aucun mal.
Le pélerinage promis s'accomplit avec une grande pompe et donna lieu à une imposante manifestation de la pieuse population de Saint-Servan, qui y prit part, en très grand nombre.

Un tableau représentant la scène fut accroché, en ex-voto, au mur de l'autel de la sainte Vierge. Il y resta jusqu'à la Révolution et, longtemps après cette époque, demeura encore, dans la sacristie de l'église paroissiale.

Telle est l'histoire des chiens du guet.
On dit que leur séculaire vigilance fit juger inutile, chez nous, la profession de portier.

Annales de la Société historique
et archéologique de l'arrondissement de Saint-Malo.
1902