Saiflfert et Cloots, deux Allemands, devenus Français de coeur et sincèrement attachés à la Révolution eurent l'idée de créer une Légion de Germains.

Jean-Geoffroy Saiflfert avait, en 1792, 45 ans. Il était né à Leipzig, et c'est pourquoi il ajoutait à sa signature le titre de "médecin saxon". Après avoir pratiqué cinq années à Chaumot, dans le Gâtinais, puis deux années à Pont-sur-Seine, dans la Champagne, il était venu s'établir Paris en 1777. Il acquit bientôt une telle réputation que Philippe d'Orléans et Madame de Lamballe l'attachèrent à leur service. Ce fut lui qui à Londres, en 1790, soigna le duc atteint d'une maladie vénérienne. La princesse de Lamballe était regardée par ses médecins comme épileptique et incurable ; tous les jours elle perdait connaissance, et après deux heures de convulsions, tombait dans une léthargie cataleptique qui durait neuf heures ; en 1787, au bout d'un traitement de onze mois, elle fut radicalement guérie par Saiflfert. Malgré ses belles relations, notre Allemand n'aimait pas la monarchie. Quelques-uns de ses nobles clients le qualifiaient d'original et d'enragé, et la princesse de Lamballe lui dit plusieurs fois qu'il n'était qu'un républicain et un démocrate. Lui-même assurait qu'il avait été l'objet de deux lettres de cachet et que, sans les puissants personnages qui lui devaient la santé, il eût été expulsé de France.

Ardent, exalté, plein de contrastes criants, grossier malgré sa noblesse, superficiel quoique fort intelligent, original, spirituel, piquant, mais bizarre, pédantesque, emphatique, désordonné, manquant de goût, poussant l'enthousiasme jusqu'à l'extravagance et au fanatisme, proposant de mettre à prix la tête des Rois et approuvant tout haut les massacres de septembre, nullement ambitieux et pourtant vaniteux, pétri d'amour-propre, s'imaginant qu'il faisait trembler les tyrans, hardi, fier osant lutter contre Robespierre, et néanmoins perfide, dénonçant ses anciens amis les Girondins comme des ennemis de la patrie, tel était Jean-Baptiste ou, ainsi qu'il se prénommait, Anacharsis Cloots.

Au mois de juillet 1792, ces deux hommes conçurent le dessein de lever un corps uniquement composé de Germains et à l'avance, ils désignaient les chefs de cette légion, ceux qu'on appela plus tard les quatre chefs ; le Prussien Dambach, colonel en premier, le Prusso-Hollandais Van Heyden, colonel en second, l'Autrichien Schwartz, quartier-maître général, l'Alsacien Beaufort-Schoenebourg, commissaire général.

Ces six personnages, Saiflfert, Cloots, Dambach, Heyden, Schwartz et Beaufort-Schoenebourg formèrent un comité, le comité des fédérés prussiens et allemands ou, comme on le nommait aussi, le comité des fédérés germains. Saiflfert était président et Cloots, vice-président de ce comité.

La légion, leur légion, ne devait pas seulement accueillir les déserteurs de l'empire germanique, prussiens, autrichiens, hessois, exercés, aguerris, assouplis à la discipline, qui n'auraient autre chose à faire qu'à s'acclimater dans une république et dont la perte irréparable pour les tyrans puisqu'il leur fallait trois ans pour dresser un homme qu'ils ne pouvaient avoir que de force ou par ruse. Elle serait "le noyau de la future liberté germanique" ; elle donnerait aux Allemands qui voulaient combattre le despotisme, "un point d'appel et un refuge honorable jusqu'à ce que leurs compatriotes eussent brisé leur chaînes".

Le 12 août, Cloots paraissait devant l'Assemblée législative et lui présentait quelques Prussiens, ses compatriotes. "Ils ont, disait-il, juré la délivrance de leurs pénates et ils se promettent d'attirer à eux les satellites du Sardanapale brandebourgeois. Législateurs, nous nous offrons une légion prussienne". Le discours de Cloots fut fréquemment interrompu par des applaudissement, et un membre de l'Assemblée convertit sa pétition en motion : La Législative devait décréter qu'une légion serait formée, non pour affermir la souveraineté d'un peuple, mais pour rétablir la souveraineté du genre humain.

Le 4 septembre, l'Assemblée décidait qu'une légion étrangère nommée Légion des Germains serait formée dans le plus court délai. Les déserteurs de l'armée française ne seraient sous aucun prétexte admis dans cette légion. Elle comprendrait quatre escadrons de cuirassiers légers, quatre escadrons de piqueurs à cheval, deux bataillons de chasseurs à pied, un bataillon d'arquebusiers et une compagnie d'artillerie. Elle ne pourrait excéder le chiffre de 3 ooo hommes, dont 1 000 à cheval et 2 000 à pied.

Les contrôles de la légion ont disparu. On sait toutefois que les soldats venaient de tout pays. Il y avait des Allemands comme le Mayençais Joseph Haas, comme Sébastien Arnold, natif de Leipzig. Il y avait des Belges comme Spreux et des Italiens comme le Turinois Bertolde et le Parmesan Rossi. Il y avait des Suisses, sortis du régiment des gardes suisses : Béroud, Bersy, Parrenin ... Mais de même que parmi les officiers, il y avait parmi les soldats et les sous-officiers un grand nombre de Français ; soit des Alsaciens et des Lorrains, comme Desrue, de Marlenheim ; Pierre Emmery, de Saverne ; Peltier, de Sierentz ; Joseph Rottembourg, de Phalsbourg ...

Les chefs de la légion, Dambach et Heyden, étaient imbus des traditions prussiennes. Ils tâchèrent d'établir un ordre sévère, une discipline rigide.Mais les Français de la brigade germanique, officiers et soldats, accoutumés depuis le commencement de la Révolution à l'insouciance et au laisser-aller, supportaient impatiemment la "discipline du Nord", et beaucoup d'entre eux s'irritaient d'avoir pour chefs des étrangers. L'Allemand Haack ne refusait-il pas, en février 1792, d'être colonel en disant qu'aucun régiment français ne voudrait, dans les circonstances présentes, être commandé par un Allemand ?

De son côté, Dambach se plaignait. Il assurait, non sans raison, que les ministres de la guerre Servan, Pache, Beurnonville avaient violé la capitulation. "Les armes que j'ai adoptées, écrivait-il, et qui ne sont pas usitées en France, demandent surtout la connaissance d'une tactique très profonde et une pratique consommée, et j'avoue que j'ai nombre d'officiers qui me donnent journellement les preuves les plus complètes de leur incapacité. "Les uns ne savaient pas monter à cheval ; les autres, bombardés capitaines au sortir de la garde nationale, n'avaient pu faire défiler leurs hommes lorsque la cavalerie s'était rendue de Paris à Fontainebleau. Mais, bien que la capitulation dît expressément que les officiers, même les maréchaux des logis et sergents, devaient être étrangers ou fils d'un père étranger, presque tous étaient Français. Plus de cent avaient été nommés pendant un voyage que Dambach avait fait à Caen, et lorsqu'il les interrogeait à son retour, chacun lui répondait : je suis nommé par le ministre. "Est-ce vous, demandait Dambach à Pache, est-ce vous qui avez nommé cet essaim de bourdons ? Je respecte votre volonté et vos ordres ; mais, de grâce, enseignez-moi ce que vous voulez que je fasse de ces êtres parasites." Et il priait le ministre de placer ailleurs la plus grande partie des officiers, de l'aider à s'en débarrasser, à "se dépêtrer sans éclat" de gens incapables. "Donnez-moi, concluait-il, de vieux serviteurs, des maréchaux de logis, des sergents, je les accueillerai tous ; je contribuerai même à leur équipement, pourvu qu'ils soient soldats, qu'ils aient de l'intelligence et de l'expérience".

Heyden joignait ses doléances à celles de Dambach.

A peine fondée, la légion germanique n'est donc plus la légion germanique ni même une légion étrangère. Ni le ministre ni les chefs ne respectent la capitulation. Il ne doit pas y avoir dans la brigade un seul officier français, et le ministre donne à des Français des places de capitaine et de lieutenant. Les Français dominent donc ou tâchent de dominer dans cette légion des Germains, et quoi de plus naturel qu'en ces temps de suspicion, de trouble et d'anarchie, ils cherchent à prendre les places et à culbuter les étrangers ?

La légion germanique n'atteignit jamais le chiffre de 2 590 hommes fixés par la capitulation du 6 août. On eut beau établir des dépôts de recrues à Paris, à Fontainebleau, à Altkirch, à Bruxelles, à Lièges. Les déserteurs ne vinrent pas en aussi grand nombre qu'on l'avait cru, et la moitié de ceux qui se présentèrent s'enfuirent lorsqu'ils eurent touché la prime (Il y eut 220 déserteurs jusqu'au 29 janvier 1793 et, après le licenciement, on estima à 8 000 francs le montant des avances faites aux déserteurs des armées ennemies sur la gratification et pension que la loi leur accordait). Mais peu à peu elle grossit. Quelques jours après la loi qui créait la brigade germanique, il y avait à la caserne des Blancs-Manteaux 188 hommes, tant officiers que sous-officiers et soldats. Elle excitait déjà la méfiance. Le 14 septembre, un Jacobin appelait l'attention de la Société sur la quantité de militaires allemands qui s'assemblaient à Paris sous prétexte de servir la France : n'était-ce pas un "noyau de forces" dont les contre-révolutionnaires pourraient tirer parti ? Carra répondit à ce clubîste ombrageux. Il expliqua que Anacharsis Cloots formait une légion prussienne et que la plupart des soldats et officiers logeaient aux Blancs-Manteaux. "La proximité de cette rue avec le Temple, remarquait Carra a inspiré quelques soupçons sur ces rassemblements ; mais ces Autrichiens et Prussiens ne doivent en rien inquiéter les bons citoyens.

Au mois d'Octobre, la légion, transférée à la caserne de la Courtille, compte 223 hommes. Au mois de novembre, elle se compose de 482 fantassins et de 355 cavaliers. Au mois de décembre, elle monte à 1 071 hommes, et une note insérée au Moniteur du 12 janvier 1793 porte que ceux qui voudront servir dans ce corps n'ont qu'à s'adresser au dépôt de la légion, rue Saint-Dominique, maison Valentinois, près de la barrière. Au mois de février, les Germains, comme on les appelle, sont au nombre de 1 297 hommes et ils ont 626 chevaux. Au 1er mai, lorsqu'ils passèrent à Beaugency, ils étaient 1 492, dont 612 fantassins et 880 cavaliers ; ce fut le maximum de la légion.

Quoique incomplète et bien que la durée de son existence ait été courte, elle rendit d'assez grands services dans les mois de septembre, d'octobre et de novembre. Elle fit des patrouilles dans Paris ; elle fournit des détachements au camp de Montmartre ; elle alla rétablir ou maintenir l'ordre en divers endroits et seconder ou remplacer la garde nationale. Dans l'Ile-de-France et dans la Beauce, le nom de la légion fut bientôt connu. Les paysans qui s'attroupaient et se révoltaient, ne parlaient de la Germanique qu'avec effroi. Mais presque partout elle emporta, selon l'expression de ses chefs, les éloges des corps administratifs et les regrets des citoyens.

 

 

A Saumur (Selon le rapport de La Chevardière et Minier à la Commune de Paris, le 15 mai 1793)

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Et pour en savoir plus : http://www.archive.org/stream/lalgiongermaniq00chuqgoog/lalgiongermaniq00chuqgoog_djvu.txt