Les commissaires nationaux dans les départements troublés par les rebelles.

Aux citoyens composant le conseil général de la Commune de Paris.

Saumur, le 15 may 1793

L'an 2e de la République française.

Nous nous sommes rendus à Tours, comme nous vous l'avions annoncé par notre lettre du 12 de ce mois.

Nous avons vu avec plaisir que les habitants des campagnes et des petites villes des départements du Loiret, de Cher-et-Loire, d'Indre-et-Loire et de Mayenne-et-Loire (Dès le 24 avril, les administrateurs de Mayenne-et-Loire se plaignaient des désordres, pillages et viols auxquels se livraient les soldats de la République) venoient sur  route nous saluer avec des cris de vive la République ; nous devons vous dire cette vérité, que dans ces endroits l'esprit public est infiniment meilleur que dans les grandes villes, nous en avons trouvé la preuve dans la ville de Tours. Mais d'un autre côté, l'administration du département d'Indre-et-Loire est composée d'excellents patriotes. Le trait suivant va vous le prouver.

Vous avez appris sans doute que le général Quétineau avait rendu Thouars aux rebelles et laissé faire prisonnière son armée, composée d'environ quatre mille hommes. Quelques jours après cet évènement, Quétineau fut relâché par les rebelles, on assure même qu'ils le conduisirent avec distinction ; arrivé à l'armée de Doué, il fut mis en état d'arrestation par ordre d'une commission centralle établie à Chinon composée du patriote Tallien, député, et des administrateurs des départements voisins.

La femme Quétineau s'étant réfugiée à Tours, le département la fit arrêter. Le député Carra, instruit de cette arrestation, fit mettre Quétineau en liberté, en lui donnant seulement la ville de Saumur pour prison. Il écrivit également à Tours, en vantant le civisme de Quétineau, et demanda la mise en liberté de la femme de ce général. Cette lettre, que nous avons vue, est le comble du ridiculle, pour ne rien dire de plus ; il y calomnie les gardes nationales sans distinction, y élève le prétendu patriotisme de Quétineau, tandis que ce dernier est regardé partout comme un traître, ou au moins comme un lâche ignorant. Il taxe les gardes nationales de lâcheté, tandis que plusieurs bataillons se sont distingués par leur bravoure et qu'entre autres les Marseillais aimèrent mieux se faire hacher que de se rendre ; tandis que ces braves lui avoient trois fois arrachés (sic) des mains le drapeau blanc qu'il arboroit, pour composer avec l'ennemi ; c'est ainsi qu'on a puni un homme qui a abandonné un de nos postes les plus importants et sacrifié quatre mille hommes ; il est bon de vous dire que ce général a eut la lâcheté, d'après la lettre même de Carra, de promettre aux rebelles de ne plus porter les armes contre eux. Le département se hâta de répondre à l'épître du deffenseur officieux de Quétineau. Sa réponse fut digne de républicains. Ils déclarèrent nettement que la femme de Quétineau ne seroit mise en liberté que quand la Convention auroit prononcé ; ils envoyèrent en même temps au Comité de Salut-Public la lettre de Carra et leur réponse.

Nous sommes arrivés hier soir à Saumur. Nous y avons annoncé sept députés que nous avions laissé à Tours, ainsi que les secours qui leur venoient de Paris. Il y a dans Saumur, qui n'est qu'à six lieues des rebelles, environ trente mille hommes de troupes ; indépendamment du camp de Doué, qui n'en est qu'à quatre lieues et où il y a environ quatre mille hommes. Ces forces pouroient quant à présent, s'opposer à l'ennemi, si elles étoient armées, mais la plupart manque d'armes et d'équipements. Il manque également à la cavalerie un assez grand nombre de chevaux. Presque toutes les troupes brûlent d'en venir aux mains, mais elles sont obligées, faute d'armes, de demeurer dans l'inaction. Pressez, nous vous y invitons, le ministre de la guerre et le Comité de salut public de faire passer promptement des armes. L'adjoint Ronsin (Le général-ministre Ronsin paradait, au mois de juillet, en compagnie de quatre courtisanes, dans un char fastueux escorté par cinquante hussards, au grand scandale des patriotes vertueux) qui est ici, aura sans doute mandé la même chose.

Les Brigands, qui avoient évacué Thouars, y sont rentrés. Cela n'a pas cependant empêché soixante dragons du 19e régiment d'y entrer et d'en enlever le drapeau blanc que les rebelles y avoient substitué à l'arbre de la liberté. Tous les jours nos patrouilles se rencontrent avec les leurs. Les troupes montrent beaucoup d'ardeur. Cependant la gendarmerie à cheval fuit dans la plupart des occasions. La légion de Rosenthal ne se montre pas mieux (Cette légion, appelée aussi légion Germanique, composée mi-partie de déserteurs étrangers et mi-partie de volontaires parisiens, était suivie de quatre cents femmes et se livrait aux plus effroyables débauches). Il y a deux jours qu'un détachement de ce corps ayant été envoyé en observation dans un poste, avec quelques dragons, s'imagina que les brigands marchoient sur eux. Ils s'enfuirent aussitôt au grand galop jusqu'à Saumur, où ils jettèrent l'alarme, en annonçant l'arrivée de 18 000 ennemis. Mais bientôt après, les dragons revinrent et assurèrent qu'il n'avait pas paru un seul homme.

A l'exception de ces deux corps, la troupe est dans les meilleures dispositions. L'ennemi paroit se porter sur Niort, ce qui pourroit faire présumer qu'il a l'intention de s'emparer de Rochefort ou de la Rochelle.

Ces deux ports sont de la plus grande importance pour nous. Ils ouvriroient la France aux attaques des Anglais. Il devient, tous les jours plus pressant que jamais de terminer cette guerre civile. Il faut que tous les départements envoient des forces pour anéantir à jamais cette race dévastatrice. On ne sent pas assez le danger de prolonger une guerre semblable. Si, sous peu de temps, elle n'est point terminée à notre avantage, la République est à deux doigts de sa perte. Nous ne cherchons point à endormir le peuple par de fausses espérances. Nous ne vous disons que la vérité. Pressez toujours le départ des bataillons de Paris. Les brigands redoutent jusqu'au nom de Parisiens. On assure que les Nantais ont eu un avantage marqué sur les rebelles. Il n'y a plus ici pour généraux que Menou. Il seroit bien important que nous ayons à la tête de nos troupes un patriote qui ayt la confiance des soldats. Il va se former aujourd'hui un comité composé de tous les députés qui se trouvent icy. L'on doit y prendre de grandes mesures. Ils ne sont pas tous habitants de la Montagne, mais il faut espérer que leurs divisions cesseront à la vue des dangers de la patrie, et qu'ils n'auront qu'un même esprit pour concourir à sa défense.

Nous vous ferons part des premières nouvelles qui nous parviendront.

LA CHEVARDIERE,

Vice-président du département de Paris et commissaire national.

P.S. Nous vous envoyons cy-joint un exemplaire du bulletin des armées de Chinon. Nous avons oublié de vous dire quelles étoient les causes qui nous ont paru refroidir le patriotisme des habitans des grandes villes. Nous croyons que la principalle provient de ce qu'il ne paroit dans les départements presque point de journaux patriotes. Nous n'avons trouvé que le journal de Perlet, qui est, comme vous le savez, entaché de modérantisme. Il seroit important que le Comité de salut public fit le sacrifice de quelques dépenses pour répandre dans ces départements, et même dans toute la France, les journaux patriotes. Il est effectivement très difficile que les habitants des départements ne soyent pas modérés, lorsqu'ils sont éloignés du grand théâtre des évènements, et qu'ils ne les apprennent que par la voie des modérés et des intrigants. Pesez cette réflexion.

A. MINIER

LA CHEVARDIERE

Nous rouvrons notre lettre pour vous faire part de la fâcheuse nouvelle de la prise de la Chataigneraie par les rebelles. Cet évènement nous confirme dans l'opinion qu'ils veulent tenter de s'emparer de la Rochelle et de Rochefort. Les patriotes de Saumur sont déjà venus nous donner des renseignements que nous avons communiqués aux députés et d'après lesquels on fait arrêter ce soir plusieurs individus très suspects. Nous allons prendre des mesures pour régénérer l'esprit public de cette ville, en y instituant des Comités révolutionnaires et une Société populaire ; aussitôt que nous aurons fait ces deux établissements patriotiques, nous reviendrons à Tours au devant de nos frères de Paris qui sont en route.

MINIER

Pour copie conforme

André JOUBERT