UN OFFICIER DES BLEUS ET DES BLANCS (Mars-Avril 1793)

Maîtres de Jallais et de Chemillé le 13 mars 1793, les Vendéens s'emparèrent de Cholet le lendemain.

La direction générale de la défense de Cholet avait été remise à FRANÇOIS-NICOLAS GUÉRARD, lieutenant du 11e régiment de cavalerie d'Indre-et-Loire (Royal-Roussillon), chargé de l'instruction du dépôt des Volontaires du 19e dragons et venu avec eux d'Angers pour suivre les opérations du recrutement.

 

Beaupréau

Après sa défaite, Guérard partit pour Beaupréau, où il arriva le 14 mars, à onze heures du soir. Sur le séjour de Guérard et de ses dragons à Beaupréau nous avons de curieux renseignements dans un récit fait par Joseph Clémanceau, juge au tribunal de Beaupréau, qui était alors prisonnier au château de cette ville :

Le 14 mars, vers le soir, nous entendîmes une canonnade. Nous jugeâmes que ce devait être à Cholet, et que les insurgés faisaient l'attaque de cette ville, parce qu'il n'y avait pas de canons dans les lieux circonvoisins ailleurs qu'à Cholet. C'était en effet là qu'on se battit pendant cette journée. Cholet fut pris comme on sait, et par suite de cet évènement soixante-dix dragons du 19e régiment et leur lieutenant furent pris et désarmés à Beaupréau.

Voici en peu de mots comme cette affaire eut lieu. Entre onze heures et minuit, nous entendîmes un grand bruit dans la ville. Les cris "aux armes" retentissaient de tous côtés. On sonna le tocsin à Beaupréau, qui fut répété bientôt de proche en proche dans les bourgs voisins. Nous étions dans la salle au rez-de-chaussée. La garde qui veillait sur nous, parut épouvantée ; les hommes de cette garde tiraient leurs sabres, leurs couteaux, ils nous menaçaient de la mort si nous faisions le moindre mouvement, mais ils paraissaient plus tremblants que nous ; ils jetaient des cris de désespoir, ils se croyaient à leur dernière heure. Nous ne savions pas, ils ne savaient pas plus que nous ce qui devait résulter de tout ce vacarme. On disait qu'un détachement ennemi, un régiment, une armée était à l'entrée du pont et prête à envahir Beaupréau. La peur qui grossit toujours les objets, faisait répandre qu'il y avait là plusieurs mille hommes, prêts à tout exterminer !

C'était le détachement de Dragons dont je viens de parler, qui était commandé par le lieutenant Guérard et qui s'enfuyant de Cholet après l'action à laquelle ces soldats n'avaient pas même pris part, s'étaient engagés dans la nuit sur la route de Beaupréau et venaient d'y arriver. A la première sommation qui leur fut faite de mettre bas les armes et de se rendre prisonniers la vie sauve, ils avaient livré aux habitants de Beaupréau leurs armes, soixante-dix chevaux, et s'étaient rendus prisonniers. Ils furent renfermés dans le collège. Le lieutenant Guérard eut la ville pour prison, et bientôt après il prit parti avec les insurgés et servit dans leurs rangs.

Il est exact que Guérard se réunit aux Vendéens pendant quinze jours, pour revenir ensuite à l'armée républicaine. Voici quelques détails à ce sujet :

Le 1er mai 1793, Marie-Augustin Tharreau, médecin, et Amable-Jean Tharreau, négociant, demeurant à Cholet, tous deux frères, font la dénonciation suivante au Comité de sûreté générale de Saumur : "Étant cachés chez nous après la bataille de Cholet, nous avons été instruits par différents particuliers et notamment par Marie Mahu, domestique de notre père, demeurant au May, que Guérard, commandant un détachement de dragons d'Angers, d'environ soixante hommes, se sauvant avec partie de sa troupe, après la prise de Cholet par les révoltés, et dirigeant sa marche du côté de Beaupréau, fut rencontré par une patrouille composée de peu d'hommes près cette ville, qui était au pouvoir des révoltés, ce que Guérard ne pouvait ignorer, puisque le rapport en avait été fait auparavant au corps administratif de Cholet. A l'approche de cette patrouille, il se rendit prisonnier avec sa troupe, sans la moindre résistance, et fut conduit à Beaupréau, où tous les dragons furent resserrés au collège. Guérard eut la ville pour prison. Il allait manger chez le sieur Brunet, membre du Comité des révoltés et reconnu pour aristocrate, et chez le sieur Gigost d'Elbée, un des chefs des révoltés, domicilié à Beaupréau. Cette conduite a donné lieu de soupçonner son intelligence avec les révoltés, puisqu'il aurait pu, sortant de Cholet, prendre une route différente, ainsi que l'on fait plusieurs cavaliers de sa troupe et autres gardes nationaux de Nantes et autres endroits, qui se sont sauvés par la ville de Clisson. Il aurait également pu s'évader par la ville de Bressuire, devant connaître les routes de ces endroits, ayant demeuré en garnison à Cholet pendant plusieurs mois."

Cailleau, maire de Saumur et Tremblier, membres du Comité de sûreté générale, adressent, le 2 mai, la dénonciation au général Leygonier : "Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que nous entendons faire des reproches à cet officier sur le peu de résistance du détachement qu'il commandait, et la maladresse de l'avoir conduit à Beaupréau, où il ne pouvait ignorer qu'étaient les Brigands. Il n'est pas possible qu'on ne vous en ait parlé depuis longtemps. L'exagération qui règne dans le récit qu'il vient de vous faire, n'inspire pas une plus grande confiance dans sa manière de voir, si son intention est droite. La prise d'Argenton prouve malheureusement la vérité de cette partie de son rapport sur la marche des révoltés ; mais comme officier, et ayant eu un commandement parmi eux, on ne sait que penser de son appréciation sur leur nombre et sur leurs ressources. Nous vous prions de peser ces considérations et de prendre le parti que votre sagesse vous dictera."

Aussitôt le général adresse les deux pièces au directoire du département de Maine-et-Loire, et ajoute : "Les réflexions qu'elles contiennent ne m'ont pas échappé ; mais comme cet officier est venu de lui-même, et qu'il a profité de la première occasion pour leur échapper, il m'a semblé que sa conduite était au moins excusable. Pesez et voyez dans votre sagesse s'il y a lieu à des mesures."

Le 3 mai, les représentants Choudieu et Richard, sur le vu de ces documents, prescrivent à Guérard de rester à Angers, jusqu'à nouvel ordre.

Le même jour 3 mai, Guérard comparaît devant le Comité de surveillance de Maine-et-Loire à Angers, représenté par Couraudin de la Noue et Fauconnier. Nous allons reproduire ses déclarations :

Le 16 novembre dernier, je me rendis en cette ville d'Angers avec le dépôt de cavalerie d'Indre-et-Loire, pour y conduire tant ledit dépôt que les volontaires réunis des autres départements. Le 8 mars, autant que je puis me le rappeler, je reçus l'ordre de Boisard de me porter à Cholet, pour y prendre le commandement de cent dragons du 19e régiment, qui y avaient été envoyés pour maintenir la tranquillité ; ce que j'exécutai.

Le 14 mars, je fus requis par l'administration du district de Cholet de prendre le commandement général de toutes les troupes et des opérations militaires, dans l'étendue de ce district. Ayant été instruit par mes patrouilles que les révoltés se portaient sur la ville, je fis une sortie avec une force armée, composée de trois cents et quelques hommes d'infanterie et quatre-vingts et quelques cavaliers et deux pièces d'artillerie. Je rencontrai les révoltés à une demi-lieue de chemin, fis faire feu à l'artillerie et disposai des tirailleurs sur mes flancs. Mais les révoltés, qui étaient, d'après ce qu'on m'a rapporté depuis, de quinze à dix-huit mille hommes et soutenus de trois pièces d'artillerie, prirent les mêmes dispositions, ce qui obligea mes tirailleurs de rentrer dans leurs pelotons. Plusieurs blessés ayant jeté l'épouvante par leurs cris et le spectacle de leurs blessures, mon armée se débanda et se replia sur la ville. Mes dragons mêmes m'abandonnèrent, et je restai, avec une douzaine de citoyens seulement, sur le champ de bataille. Je me retirai alors à Cholet, sur la place du Château, que j'avais indiquée pour lieu de ralliement. Je n'y rencontrai que Retailleau avec quelques hommes armés de piques ; ils gardaient les pièces d'artillerie disposées sur les rues qui conduisaient au château. Au même endroit, je rencontrai néanmoins Déha et Loiseau, maréchaux de logis de mon régiment, qui rallièrent quinze à vingt dragons, lorsque les révoltés entrèrent dans la ville, j'essayai de leur opposer ces quinze à vingt dragons ; mais ce peloton se divisa sur-le-champ, sans que je pusse en tirer parti. Alors je les suivis sur la route de Nantes, où je les arrêtai près la maison de la Treille.

En cet endroit, je retrouvai quarante des miens et un peu plus loin dix à douze. Enfin à quelque distance de là, j'aperçus devant moi d'autres dragons qui continuaient la route de Nantes, et je crois que ceux-là sont dans cette dernière ville. Pour moi, je ne suivis pas cette route, mais au contraire je me repliai sur Beaupréau, en passant sur les communes de la Séguinière, Saint-Léger et près d'Andrezé. Je me déterminai à me retirer sur Beaupréau, parce que j'avais reçu un ordre, daté du 11 mars, de Boisard, d'envoyer vingt-cinq cavaliers à Beaupréau et vingt-cinq autres à Saint-Florent-le-Vieil. Arrivé à un quart de lieue de Beaupréau, sur les onze heures du soir, je fus rencontré dans un chemin creux par des hommes à cheval, sur lesquels l'avant-garde cria : Qui vive ? Ils répondirent : Amis. Ils me demandèrent ce qu'il y avait de nouveau à Cholet ; ce à quoi je ne donnai aucune réponse, et je demandai au contraire à quelle distance j'étais de Beaupréau. Ils me répondirent : "Vous voilà rendus", et continuèrent leur chemin. Ayant avancé, et la marche des chevaux ayant été entendue, je me vis entouré d'un nombre considérable de révoltés, qui bordaient le chemin et demandèrent le commandant. Alors je me fis connaître et demandai à parler au maire. On me répondit qu'on allait me conduire devant lui. En effet, on me conduisit au château devant cinq ou six individus, présidés par un chevalier de Saint-Louis, que j'ai su depuis se nommer Duhoux d'Hauterive, beau-frère de d'Elbée, chef des révoltés. Parmi ces individus, je vis un homme, que j'ai su depuis se nommer Derortais et un autre nommé Cady. On me présenta à celui-ci, en me disant que c'était le maire. Alors les uns et les autres m'interpelèrent sur le lieu d'où je venais, ce que j'y étais allé faire et quelle était la troupe que je commandais. A la fin, on me fit passer à la cuisine ; on me fit donner à manger, ainsi qu'à trois dragons qui m'avaient suivi. De là, on me conduisit chez Cady, maire, où se trouva d'Elbée, lequel me dit que j'avais affaire à des braves gens, d'être tranquille. Ensuite on me conduisit chez le médecin Brunet, où je couchai.

Avant de quitter le château, les particuliers qui composaient le Comité, m'avaient dit que mes hommes et mes chevaux étaient logés et qu'on en aurait bon soin. Le lendemain (15 mars), d'Elbée et le maire Cady vinrent me trouver et me prièrent de les accompagner pour rassembler ma troupe, ce que je fis, et mes dragons furent placés au collège de la ville ; ils avaient été désarmés et on avait disposé de leurs chevaux. Ensuite d'Elbée me ramena chez Brunet, où je suis toujours resté pendant ma détention, sans pouvoir communiquer avec mes dragons, qu'accompagné d'un membre du Comité ou de quelqu'un des leurs. Même, dans la dernière huitaine, il ne m'a pas été possible de les voir. Je n'ai point sorti de chez Brunet ; on ne m'a jamais dit que je fusse prisonnier ; on m'a ôté mon cheval et mes pistolets, mais on m'a toujous laissé mon sabre. Je n'ai sorti que trois ou quatre fois, et, à chaque fois, j'étais accompagné et toujours pour aller voir ma troupe ; elle se plaignait vivement d'être détenue, et je lui répondais que si elle avait suivi mon exemple, elle ne serait pas dans cette position.

Après la défaite des révoltés à Chemillé, le Comité de Beaupréau fit conduire les patriotes prisonniers et les dragons à Cholet. Alors Duhoux d'Hauterive vint me trouver et me dit : "Il faut venir avec nous ; on vous rendra votre cheval et vos pistolets ; vous ne serez point attaché". Ma seule réponse fut : "Tout ce que vous voudrez" ; mais avec l'intention de m'évader aussitôt que je pourrais (15 avril). Peu de temps après, Bonchamps écrivit à Brunet et à une garde placée à peu de distance de la maison, qu'ils pouvaient me laisser sortir et me laisser suivre le porteur de la lettre. Aussitôt, on me remit mon cheval et deux pistolets ; on me conduisit à Gesté dans l'appartement de Bonchamps. Deux jours après, Bonchamps partit pour Montfaucon avec sa troupe et m'emmena avec lui. De Montfaucon il alla le lendemain à Cholet, pour conférer avec les autres chefs des révoltés, et alors il n'était accompagné que de huit cavaliers en me comprenant. Cette conférence n'eut pas lieu, parce que ce jour il y avait une action entre les révoltés et les patriotes du Bois-Grolleau (le siège du Bois-Grolleau dura depuis le 18 jusqu'au 20 avril). C'était La Rochejaquelein qui commandait les contre-révolutionnaires de cet endroit. Le soir, il vint avec Bonchamps à Montfaucon. Ils en repartirent deux jours après, pour retourner à Gesté. De Gesté, ils allèrent à la Chapelle-du-Genêt, et, dans le même jour, à Beaupréau, que les patriotes avaient abandonné et qui était resté au pouvoir de La Rochejaquelein et des siens (23 avril) et de Beaupréau ils allèrent à Jallais, de Jallais à Chalonnes, où il y eut une action (25 avril), enfin de Chalonnes à Chemillé et de Chemillé à Vihiers. De là, ils se mirent en route pour Argenton-Château. Me trouvant à côté de Bonchamps, qui marchait en tête avec son escorte, et ne connaissant le chemin ni les uns ni les autres, je dis à Bonchamps que j'allais chercher un guide dans la colonne. J'allai jusqu'à la queue de cette colonne, et dans un moment où je crus n'être pas aperçu, je pris un chemin détourné que je croyais conduire à la grande route, à laquelle j'arrivai en effet ; et je me rendis à toute jambes à un village, où je rencontrai des patriotes, dont le commandant lui-même me mena à Doué sur la demande que je fis, en disant que j'étais un prisonnier échappé des mains des révoltés. En effet, le général Leygonier me reconnut et m'a fait faire pendant deux jours le service d'aide de camp.

Tous ces contre-révolutionnaires qui précédemment étaient divisés en plusieurs bandes, sont en ce moment réunis, à l'exception de trois mille hommes, qui sont du côté du Loroux-Bottereau, commandés par d'Ésigny et par le fils d'un chevalier de Saint-Louis nommé Fresneau, demeurant commune de Vallet. On m'a dit que le nombre de ces contre-révolutionnaires est d'environ trente-cinq mille hommes, dont une grande partie fort mal montés, vingt pièces d'artillerie mais très peu de poudre, et sept à huit mille fusils. Je sais qu'il y a des patriotes prisonniers à Montjean et à Tiffauges, et ils doivent par conséquent avoir encore des forces en ces endroits. On ne m'a fait aucune proposition de grade ; on m'a simplement ordonné de suivre, ce que j'ai fait, ne pouvant faire autrement. Bonchamps m'a seulement demandé si j'avais des besoins, je l'ai refusé et n'ai rien reçu de personne que la nourriture. On m'a souvent proposé de quitter mon uniforme ; ce que j'ai constamment refusé. (Vendée Angevine, II, 358)

L'Anjou Historique - Janvier 1941 - A41


 

GUERARD