LE DIABLE A AIZENAY, VERS 1780

Ramuz nous conte quelque part comment Satan s'introduisit dans un petit village alpestre perdu dans la blancheur des neiges et lui rendit la joie de vivre en même temps que la notion du mal oubliée par les habitants et sans laquelle, paraît-il, l'existence serait insipide ?

En fut-il de même à Aizenay, bourg bas-poitevin très réputé pour son attachement aux principes qui firent la force de l'ancien régime, sous l'impulsion de ses seigneurs marquis d'Asnières, de son sénéchal le Sr. Pyneau, du curé Jouen, sans oublier les vieilles familles dont il reste encore aujourd'hui des descendants dans la commune, les Jaillard de la Marronnière, les Delaroze, pour ne citer que celles-là ? ou bien faut-il y voir l'approche de la grande révolution qui fermentait déjà au sein des masses paysannes ? C'était encore un peu trop tôt et l'on ne retrouve pas les mêmes faits par ailleurs. Seule une influence "diabolique" peut expliquer, à notre avis, le dérèglement simultané des esprits et des moeurs, au point où il se produisit, à l'époque considérée. Nous n'en voulons pour preuve que le plumitif des audiences de la justice seigneuriale, précieusement conservé pour l'édification du peuple, aux Archives de la Vendée. Nous le signalons en passant aux romanciers et cinéastes à la recherche de documents sur l'histoire de notre région.

Quand le diable pénètre dans une paroisse, il s'ingénie, naturellement, à combattre d'abord son ennemi séculaire, nous voulons dire le clergé. Et si celui-ci résiste, il s'en prend à son entourage, cherche à semer la zizanie dans le Temple de la Vertu. Il se faufile sous les voûtes, va taquiner les âmes pieuses et les détourne de leur devoir. Si la clochette de l'enfant de choeur tinte d'une manière insolite, si la nonne en prières éprouve quelques distractions en contemplant le jeune vicaire, si le curé lui-même expédie sa messe en vitesse en pensant au bon déjeuner qui l'attend au château - tel son collègue de Cucugnan - ne cherchez pas le responsable, c'est l'influence du Malin qui exerce ses tentations sur notre pauvre humanité mal armée pour y résister ...

Aizenay 2

Mais voyons ce qui se passe à Aizenay. Brusquement les deux sacristains, les nommés Bouron et Pelletier, négligent leurs attributions, s'absentent quand on a besoin d'eux. les cloches ne sonnent plus ni offices, ni vêpres, ni baptêmes, ni enterrements. Les prêtres, n'ayant plus d'aide pour allumer les cierges et revêtir les ornements au moment d'aller à l'autel, sont obligés de le faire eux-mêmes, de se servir la messe mutuellement. Il n'y a personne pour quérir l'eau, le vin et le feu, au grand scandale des paroissiens obligés, de leur côté, de remplacer les défaillants pour aider à porter le viatique et creuser les tombes au cimetière. Pendant ce temps, les deux complices sont attablés au cabaret ou courent les champs, et métairies en quête de leurs émoluments, n'hésitant pas, le cas échéant, à prélever eux-mêmes leurs "glaives" (synonyme de gerbes) dans le gerbier du paysan, en l'absence de celui-ci, à collecter le lard et les oeufs sans se préoccuper du Carême. Bref, il n'y a pas seulement insouciance de leur part, mais rébellion contre l'Eglise, volonté bien arrêtée de vivre en état de péché. "La grève des bras croisés des clercs", qu'il s'agisse même des mineurs, quel évènement dans une paroisse et quelle revanche pour Satan !

Mais quand le vent de l'impiété souffle sur une communauté au point d'obnubiler même ceux dont le rôle est de donner l'exemple, comment le "vulgum pecus", le troupeau des habitants, serait-il plus résistant que les clercs aux sollicitations du Diable ?

C'est bien ce qui se passe à Aizenay. Les officiers de la Cour perçoivent indûment salaires et vacations en l'absence du Sénéchal, bien que la police soit gratuite. Puis l'immoralité s'étend aux diverses corporations. Poirou, l'un des bouchers, débite des veaux malades, vend le bouc pour du mouton, à prix égal, bien entendu, à celui de la bonne viande ! Les boulangers, de leur côté, fabriquent une pâte indigeste, mélangent le son à la farine et trichent sur le poids du pain. Les aubergistes font mieux encore. Non seulement leurs chopines ne tiennent pas la mesure légale, mais ils les vendent pendant l'office, détournant les gens de leur devoir par l'appât de leur "gros plan" ou de leur "muscadet" ; et ce, jusqu'à des heures indues où les honnêtes gens sont couchés. Parfois même les femmes s'en mêlent, dont la conduite risque de troubler la bonne harmonie des ménages et les épouses légitimes de réclamer au Sénéchal. Commerçants et particuliers, chacun se croit tout permis, n'écoute plus que ses instincts, son intérêt, qu'ils soient ou non conformes au bien-être d'autrui. Jusqu'aux demoiselles Robin qui inondent la rue du Cimetière de leurs ruisseaux malodorants, au risque d'engendrer la peste, jusqu'à Peltier, le marchand de boeufs, qui dépose son fumier sur l'aire de la procession ... Bref, l'anarchie est à son comble, la porte ouverte à la violence, à l'adultère, à l'homicide. Aizenay devient un bourg où les fusils partent tout seuls. Un soir, le menuisier Tanguy tire sur Robert, le chapelier, après une vive poursuite dans l'escalier de sa maison. Un "ancien honnête homme", dont le nom n'est point indiqué, en fait autant sur le contrôleur et le commis de la Régie ...

Voilà donc gangrenés les gens d'âge raisonnable ... ; mais le démon va même plus loin, la frénésie du mal s'étend à la jeunesse. Non contents d'ivrogner le jour, des bandes de garnements passent leurs nuits à faire du vacarme, à souffler dans des instruments qui réveillent le bon bourgeois et lui inspirent de la frayeur, telle la trompette du jugement ! Et l'esprit malin les poussant, ces exaltés ne tardent pas à devenir des libertins, coureurs de jardins et de fille que redoute la population, au point que la gent féminine ne se sent plus sûre dans son lit de peur d'atteinte à sa vertu ... Quand le Diable s'en mêle qui sait ce qui peut arriver ? ...

Demandez-le plutôt à cette pauvre Thérèse Favreau, jeune ouvrière de 25 ans, qui a eu affaire à Chevillon. Sur le coup de minuit sa porte est enfoncée, ses vitres volent en éclats et voilà ce "possédé" qui se jette sur elle et lui ferait un mauvais sort si les témoins de cette scène, la fille Biron et le charpentier Pérocheau, accourus à ses cris, n'y mettaient le holà ... Mais il ne se tient pas pour battu. Quelques mois après il recommence son agression en compagnie d'un de ses pareils et, faute d'arriver à ses fins, il ameute tout le quartier sous les fenêtres de la pauvrette, l'injurie grossièrement et la force à se réfugier, en pleine nuit, chez des voisins. Cette fois-ci c'est le Diable en personne. Les témoins l'ont bien reconnu et la description de la scène, tracée par le greffier Delaroze, ne laisse pas de doute sur ses intentions !

curé 3Heureusement, le petit nombre de gens de bien qui, sous l'égide du curé Jouen, a résisté à cette épreuve, réussit à prendre le dessus par des châtiments exemplaires. Les sacristains en grève se voient consignés sous les cloches, les dimanches et fêtes, à peine de congédiement et interdiction leur est faite de quêter dans les fermes. Les mercantis sont invités à observer les règlements sous peine d'amende. Injonction est faite aux cafetiers de fermer à 10 heures du soir et même à 9 heures en hiver. Défense, à l'avenir, d'empoisonner les rues, quitte à faire les travaux utiles. Les officiers de police sont semoncés par le Sénéchal. Quant aux ivrognes, ils sont punis de dures mortifications : tel Martineau, le charpentier qui, ayant vomi dans l'église, plusieurs fois, étant pris de vin, doit assister à la grand'messe, à genoux devant le maître-autel et au-dessous de la Passion, en tenant à la main le cierge expiatoire ! Sans doute est-on plus indulgent pour les coureurs de cotillons qui ont l'excuse de la jeunesse ; mais ce vaurien de Chevillon, dénoncé au curé, ne doit qu'à l'estime générale dont jouissent ses parents et à la faiblesse de sa victime de voir ses méfaits impunis.

Bref, la route est barrée à cette dépravation des moeurs qui s'étendait dans la paroisse et la conduisait à sa perte. Surtout qu'on ne nous accuse pas de la moindre exagération ! Nous avons même parfois tiré le rideau des convenances sur des détails scabreux inscrits au plumitif des sentences de la Cour ; ils n'eussent qu'aggravé le tableau, sans le rendre plus intéressant. A quoi bon, d'ailleurs, insister, puisque nos bons Agésinates ont retrouvé, depuis longtemps, l'équilibre moral, un instant seulement dépassé et que leurs descendants actuels ne s'émeuvent plus outre mesure des mauvais conseils que Satan, blotti dans l'ombre de leur clocher, leur chuchote parfois à l'oreille en ricanant traîtreusement ... Mais combien fallut-il asperger d'eau bénite pour arriver à le mâter ? ...

MARCEL FAUCHEUX
Revue du Bas-Poitou
1951 - 1ère livraison