FAMILLE D'ARMAILLÉ

La famille de la Forest d'Armaillé, originaire du diocèse de Vannes, et connue en Bretagne dès le XIe siècle, a versé son sang maintes fois pour la défense de la Religion, de l'Indépendance nationale et de la Monarchie, depuis la croisade de saint Louis jusqu'aux héroïques combats de la Vendée.

Pierre de la Forest fut tué à la bataille de la Massoure, à côté du sire de Châteaubriand.
Guillaume de la Forest, maréchal de l'armée bretonne et fidèle compagnon d'armes du comte de Richemond, périt, en soutenant le choc des Anglais, à la funeste journée d'Azincourt.
Un autre, officier au régiment de Turenne, tomba à Rocroy.
Enfin, Médard de la Forest trouva la mort à Savenay, pendant que ses tr¤is fils aînés servaient dans l'armée de Condé.

La famille de la Forest d'Amaillé possédait et habitait, avant la Révolution, les terres de Craon, de la Douve et de la Menantière, situées en Anjou, les deux premières près de Segré, la troisième dans les Mauges, aux environs de Beaupréau.

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A cette époque, cette famille se composait :
1° D'Ambroise-Pierre de la Forest, marquis d'Armaillé, baron de Craon et de Noizay, seigneur de Lésigny, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, qui ép¤usa Marie de Mornay-Montchevreul. A son contrat signèrent le Roi Louis XV, la Reine, le Dauphin, la Dauphine et Mesdames de France.
2° De Françoise-Thérèse de la Forest d'Armaillé, mariée à messire François de la Corbière.
3° De Marie-Henriette de la Forest d'Armaillé, épouse de messire Hardi-Guillaume de Villoutreys, seigneur du Bas-Plessis.
D'Auguste-Médard de la Forest, chevalier d'Armaillé, officier au régiment Royal-Marine et aide-de-camp du général marquis de Rougé. Il avait épousé Mlle Etiennette Goureau de la Blanchardière, dont il eut quatre garçons et cinq filles : Auguste, Ambroise, René, Joseph, Hyacinthe, Camille, Cécile, Charlotte, et une autre dont le nom a été oublié, et qui fut arrêtée avec sa bonne dans une ferme de la Douve appelée la Mabouillère.

Lors du soulèvement de la Vendée, cette bonne avait caché une somme considérable et l'argenterie appartenant à ses maîtres.

Un patriote du Bourg-d'Iré, nommé J..., employa tous les moyens pour lui faire trahir son secret, et, ne pouvant y parvenir, la dénonça au Comité de salut public, qui la fit arrêter et enfermer à Angers, dans l'ancien couvent du Calvaire, transformé en prison.
Là encore, on essaya en vain de lui arracher quelques indications sur le trésor.
On lui enleva alors la petite d'Armaillé, âgée de trois ans, pour la confier au geôlier, chez qui elle mourut de faim et de chagrin.
La bonne fut exécutée peu de temps après ; les seules paroles qu'elle consentit à prononcer furent celles-ci : "Lorsque mes maîtres reviendront, vous leur direz que le trésor est caché dans un endroit sur lequel on passe tous les jours."

En 1792, Médard se trouvait avec sa famille à la Menantière, se consacrant à l'éducation de ses nombreux enfants.
Il ne fallut rien moins pour briser cette existence calme, que l'appel des Princes, auquel s'empressèrent de répondre les trois fils en âge de porter les armes : Auguste, Ambroise, René.
Leur père les conduisit jusqu'à Paris, où il les logea chez son frère aîné le marquis d'Armaillé, qui avait été obligé de quitter son château de Craon, où il avait failli être massacré par une vile populace.
Ils y restèrent peu de jours et allèrent s'engager au 1er régiment de Cavalerie-Noble, commandé par le duc de Berry, pendant que leur père venait retrouver sa femme à la Menantière.

Bientôt les évènements devinrent de plus en plus terribles.
L'infortuné Louis XVI était sacrifié aux haines des Jacobins.
La persécution religieuse commençait. Les prêtres étaient arrachés à leurs autels et remplacés par des intrus pour lesquels les populations éprouvaient la plus vive répulsion.
L'appel des 300.000 hommes mit le comble à l'exaspération des Vendéens, qui ne voulaient pas combattre sous le drapeau sanglant de la Révolution.

Le premier acte de résistance se produisit à deux lieues de la Menantière, à Saint-Florent.
Après la prise de Cholet par Cathelineau et Stofflet, Médard d'Armaillé se mit à la tête de ses paysans sous les ordres du marquis de Bonchamps. Il prit part à tous les combats en qualité de chef de division.

Les pièces suivantes sont conservées par la famille et dans les Archives du Ministre de la guerre :

"Nous, Commandants de l'armée catholique et royale, avons accordé le présent passeport à Jean Brujère, prisonnier à Fontenay, pour se rendre à Bouroux en Périgord.
Lequel a juré de ne jamais reprendre les armes contre la Religion catholique, apostolique et romaine, et d'être fidèle au Roy.
A Fontenay, ce 2 mai 1793, l'an Ier du règne de Louis XVII
Signé : DE LA ROCHEJAQUELEIN, D'ARMAILLÉ, DE RICHETEAU."

"25 mars 1793.
DE PAR LE ROY,
Nous, Commandants de l'armée catholique, engageons et ordonnons aux habitants des paroisses voisines de notre armée, de fournir et rassembler le plus de vivres, tant pain que viande et autres denrées, et de les faire conduire aux lieux qui leur seront indiqués, sous les peines qui seront ordonnées.
Fait au Quartier Général de Saint-Florent.
DE BONCHAMP, D'ÉSIGNY, DE MENEUST, PIRON, D'ARMAILLÉ."

"Nous, Commandants des armées catholiques et royales, n'ayant pris les armes que pour soutenir la Religion de nos pères et pour rendre à notre auguste et légitime Souverain Louis XVII l'éclat et la solidité de son trône et de sa couronne, n'ayant d'autre but que d'opérer le bien général ;
Proclamons hautement que si, contre nos bonnes et loyales intention, MM. les clubistes et tous autres perturbateurs du repos public venaient à reprendre les armes contre la plus sainte et la plus juste des causes, nous reviendrions les punir avec la plus grande sévérité.
La manière dont nous nous sommes comportés, à l'égard de tous les habitants de cette ville, devant leur prouver que tous nos efforts et tous nos voeux sont pour la paix et la concorde, nous déclarons en conséquence prendre sous notre protection spéciale tous les braves et honnêtes gens, amis du bien public, promettant que, si nos intentions étaient trompées à cet égard, nous cesserions toute clémence envers les rebelles.
A Parthenay, le 11 may 1793.
Signé : LA ROCHEJAQUELEIN, D'ELBÉE, CATHELINEAU, LA BOUERE, DESESSARTS, DE BEAUVOLLIERS, D'ARMAILLÉ, LANGLAIS, CAILLEAU."

Après le désastre de Cholet, il suivit l'armée, qui se dirigeait vers la Loire.


En passant près de la Menantière, il envoya chercher sa femme et ses enfants, sachant que les Bleus massacraient tout le monde sur leur passage.
Le petit Joseph fut envoyé à Angers, au collège de la Rossignolerie, aujourd'hui le lycée. Il y resta jusqu'au moment où les Frères, qui dirigeaient cet établissement, furent arrêtés et leurs élèves jetés dans la rue.
Le pauvre enfant errait, mendiant son pain, sans souliers et presque nu, lorsqu'il fut rencontré par la marquise d'Hauteville, sa tante, qui l'emmena au Mans et prit soin de lui.

Sa mère et ses soeurs quittèrent la Menantière à la hâte, montées deux par deux sur des chevaux.
Un autre cheval portait des provisions.
Elles allèrent coucher à Saint-Pierre-Montlimart, chez Mlles Guichet, qui racontèrent plus tard que, dans leur inexpérience enfantine, Mlles d'Armaillé se faisaient presque une fête de la nouvelle vie qu'elles allaient mener.
Cependant, une seule d'entre elles, la petite Charlotte, devait revoir ces lieux qui les avaient vues naître.

On conseilla à Mme d'Armaillé d'aller se cacher à la Douve, qui se trouvait dans un pays moins agité, mais elle ne voulut jamais consentir à quitter son mari.
Le lendemain, elles se remirent toutes en route à la suite de l'armée, en compagnie des familles d'Avesne et Veillon de la Garoullaie, avec qui elles étaient liées par une vieille amitié.
Le petit Veillon, âgé de cinq ou six ans, était en croupe derrière une des jeunes d'Armaillé.
Ils arrivèrent ainsi à Saint-Florent, où l'armée se préparait à passer la Loire.

Dans la ville et sur le bord du fleuve, se pressait une mêlée sans nom de blessés, de vieillards, de femmes, d'enfants, au milieu des troupeaux abandonnés et des canons sans attelages.
On eût dit une de ces grandes émigration des temps anciens fuyant devant les hordes barbares d'Attila.
Cent mille fugitifs attendaient leur tour pour s'embarquer dans les quelques bateaux servant au passage.
En arrière, on apercevait un immense rideau de flammes qui, se rapprochant de plus en plus, signalait l'arrivée de l'armée républicaine. ...

On était au mois d'octobre : la Loire grossie par les pluies, roulait bruyamment ses eaux bourbeuses ; un vent glacial frissonnait dans le feuillage jauni des saules ; le ciel avait une teinte d'acier sinistre et menaçante ; la nature elle-même semblait avoir préparé le cadre pour cette scène de désolation.

Au milieu de la foule, Mlle d'Armaillé et le jeune Veillon furent séparés de leurs familles. On eut mille peines à les retrouver.
Enfin, ils purent tous s'embarquer.
Les chevaux suivaient à la nage, attachés au bateau avec la corde d'un cerf-volant, dont le petit Veillon n'avait pas voulu se séparer.
Malheureusement, le cheval qui portait les provisions et les bagages se noya.

Ils allèrent loger dans une maison sur la place de Varades. M. d'Armaillé vint prendre avec eux le repas du soir. Ils s'entretinrent longuement des évènements, et, au moment de son départ, il ouvrit une fenêtre et vit toute la rive gauche en feu.
Il appela alors tous les siens en leur disant, les larmes aux yeux, de venir voir brûler la Menantière. (Le feu fut mis plusieurs fois au château de la Menantière, mais chaque fois, il fut éteint par les paysans, le mobilier fut seul détruit ou volé).

Le lendemain, ils se mirent en route et allèrent se reposer à la Douve, où ils laissèrent leur plus jeune fille.
Les familles Veillon et d'Avesnes y restèrent.
M. et Mme d'Armaillé suivirent l'armée, avec leurs filles, pendant toute la campagne d'outre-Loire.
Après la déroute du Mans, elles arrivèrent à Château-Gontier, épuisées par la fatigue et la dysenterie.
Manquant de vêtements, elles furent réduites à s'envelopper dans un rideau jaune arraché à une fenêtre du théâtre de cette ville.

Mme de la Rochejaquelein dit, dans ses Mémoires, qu'elle les rencontra quelque temps après, montées dans une charrette et enveloppées dans cette draperie.
Elles furent arrêtées entre Château-Gontier et la Loire, à Renazé, croit-on.
En même temps qu'elles, fut fait prisonnier Marquet Sejeon, brave et dévoué serviteur, qui ne les avait jamais quittées.
Il est probable qu'il fut massacré ; depuis cette époque, toutes les démarches faites pour le retrouver ont été inutiles.

Ces dames durent sans doute s'échapper, car, quelques jours après, M. Martin de la Pommeraie les rencontra à Ancenis.
Elles étaient cachées dans cette ville dans la maison du sieur Symphorien-Fidèle Béraud, commis au district d'Angers.
Elles y furent reçues par la fille Verdon, qui plus tard servit, ainsi qu'une nommée Geneviève Gauvin, à reconnaître Charlotte.
C'est là que Mme d'Armaillé entendit un crieur public publier un arrêté qui interdisait, sous peine de mort, d'accorder l'hospitalité aux brigands.
Craignant de compromettre ceux qui la cachaient, elle sortit de la maison pour aller se déclarer au district.

Le brave Martin de la Pommeraie, aide-de-camp de Stofflet, la rencontra et lui demanda où elle allait.
"Je vais, dit-elle, me dénoncer, afin de ne pas compromettre les personnes qui m'ont donné asile, et nous n'avons plus la force de mener une existence aussi épouvantable."
Il fit tous ses efforts pour l'en dissuader, mais Mme d'Armaillé persista dans sa résolution. Quelques instants après, elle et ses filles furent arrêtées, conduites à Nantes et enfermées au Bouffay.

Pendant plusieurs semaines, elles restèrent dans cet enfer, qui reçut tant de victimes et vit couler tant de larmes.
Il ne faut rien moins que les preuves historiques fournies par le procès de Carrier pour nous faire admettre que des hommes ont pu commettre autant de crimes.

Le récit suivant, que Thomas, chirurgien républicain, fit de sa visite au Bouffay et à l'Entrepôt, donne une idée des horreurs qui s'y sont passées :
"Je trouvai, en entrant dans cette affreuse boucherie, une grande quantité de cadavres épars çà et là ; je vis des enfants palpitants ou noyés dans des tas d'excréments humains. Mon âme était brisée. Je traverse des salles immenses, mon aspect fait frémir les femmes ! Elles ne voyaient d'autres hommes que leurs bourreaux ! Plus j'avance sur ce théâtre de sang, plus la scène devient affreuse ; huit cents femmes et autant d'enfants avaient été déposés dans les maisons de l'Éperonnière et de la Marillière ; cependant, il n'y avait dans ces prisons ni lits, ni paille, ni baquets. Le médecin Rollin et moi, nous avons vu périr de faim cinq enfants en moins de quatre minutes ! Ces malheureux ne recevaient pas d'aliments.
Deux mille personnes au moins périrent dans ces tombeaux, où elles étaient ensevelies vivantes."

C'est au milieu de ces cannibales que Mme d'Armaillé et ses quatre filles passèrent un long mois de souffrances morales et physiques telles, que la mort leur semblait la délivrance.
Ce moment tant désiré arriva pour Mme d'Armaillé et ses filles.
Vers huit heures du soir, au mois de janvier 1794, elles furent appelées et emmenées avec de nombreuses victimes.
Sur la place du Bouffay, les sicaires de Carrier, la Compagnie de Marat, les Éclaireurs de la Montagne, faisaient la haie depuis la porte jusqu'au bateau. La populace poussait des hurlements de bêtes féroces en brandissant des torches.

Mlles Hyacinthe, Camille et Cécile, marchaient devant leur mère, qui les suivait donnant la main à la petite Charlotte. Elles arrivèrent ainsi, dignes et recueillies, à la passerelle qui reliait le bateau à la rive.
Au moment où Mme d'Armaillé mettait le pied sur le pont, la petite Charlotte lui fut arrachée par une femme du peuple nommée Bousselot, qui la cacha sous son tablier.
La pauvre mère n'eut que le temps d'envoyer un long regard de reconnaissance à cette brave et digne femme, et de glisser dans la poche de sa fille un portefeuille contenant des papiers et son portrait. Elle ne put même presser une dernière fois son enfant sur son coeur ! ...
Presque au même instant, a raconté un témoin oculaire, l'officier commandant l'escorte, séduit et attendri par la beauté remarquable de Mlle Hyacinthe, lui offrit de la sauver, si elle voulait l'épouser.

Elle mettait à ce moment le pied sur le pont du bateau. Se retournant alors, elle lui dit : "Pouvez-vous sauver ma mère et mes soeurs ? - Cela m'est impossible, répond l'officier. - En ce cas, je veux mourir aussi !"
Et elle se jeta dans les bras de sa mère.
Quelques minutes après, le bateau à soupape s'éloignait de la rive, et le lendemain matin, sur une grève près de Rezé, l'on trouvait quatre cadavres étroitement entrelacés dans une suprême étreinte.
C'étaient Mme d'Armaillé et ses trois filles ! ...

L'excellente femme Bosselot avait emmené la petite Charlotte, qui était en haillons, couverte de vermine et atteinte de la gale. Le bonnet de coton dont elle était coiffée l'avait fait prendre pour un garçon.
Déjà, la veille, la mère Bosselot avait amené à son mari une petite fille (cette enfant ne retrouva jamais sa famille et épousa un menuisier du Pouliguen), qu'il n'avait acceptée qu'à contre-coeur, ne voulant qu'un garçon. Aussi, voyant une seconde fille recueillie par sa femme, il refusa de la recevoir ; mais sa digne épouse lui dit : "Je l'ai arrachée à la mort, je ne l'y reporterai pas."
Pendant cette discussion, interrogée sur sa famille, la pauvre enfant avait répondu : "Je suis la petite Charlotte d'Armaillé, de la Menantière."

A ce nom, toute hésitation cessa ; il fut décidé qu'elle serait l'enfant de la maison.
On la soigna, on la nettoya, et, lorsque les forces lui furent un peu revenues, ses sauveurs l'envoyèrent chaque jour mendier, car ils se trouvaient dans la plus grande misère.
Souvent elle resta des heures entières sous la pluie, dans la neige, les pieds nus, à la porte des boulangers, pour obtenir quelques morceaux de pain.
Elle passa dix-huit mois dans cette triste position, c'est-à-dire jusqu'à la fin de la grande Terreur.

Lorsque le calme fut un peu rétabli, les Bosselot, écrivirent à M. Brouillé, notaire de la famille, à Montrevault, lui disant seulement de venir pour affaire importante. Il s'empressa d'accourir, et, en apercevant la pauvre orpheline, il la reconnut immédiatement.
Ce notaire fit savoir de suite à Paris, au marquis d'Armaillé, le seul représentant de sa famille alors en France, qu'une fille de Mme d'Armaillé avait été sauvée des noyades. M. d'Armaillé lui répondit immédiatement de la lui amener.
Il la reçut chez lui ; mais, hélas ! la pauvre enfant n'y trouva pas les tendres soins et l'affection dont elle avait si grand besoin.
C'est là qu'elle apprit la triste fin de son père, massacré après le désastreux combat de Savenay.

Le matin de la bataille, le malheureux était à bout de forces.
Depuis neuf mois, il n'avait pas quitté un seul jour l'armée, quoique son âge et sa corpulence lui rendissent les marches très pénibles.
Le soir, il luttait encore avec les derniers survivants ; mais, lorsqu'il fallut fuir, les forces manquèrent.
Malgré les encouragements du brave Martin de la Pommeraie, il ne put le suivre.
Il se cacha alors dans un petit hangar dépendant d'un moulin.
Bientôt les Bleus arrivèrent, poursuivant les Vendéens ; ils allaient passer sans le vouloir, lorsqu'une poule, dont ils voulurent s'emparer, alla se réfugier près de lui.

Découvert, il fut traîné dehors et massacré à coups de sabres et de baïonnettes.
De loin, M. Martin assista à ce terrible drame, et c'est sur son témoignage que l'on établit l'acte de décès de M. d'Armaillé après la pacification.

M. Martin de la Pommeraie avait fait partie de la garde constitutionnelle du Roi et s'était dévoué pour lui lors du 10 août.
Lorsque la guerre de Vendée éclata, il fut des premiers à prendre les armes.
D'une taille élevée, d'une bravoure extraordinaire, il avait une grande influence sur ses soldats.

Vieil ami de la famille d'Armaillé, il aimait à raconter les terribles évènements auxquels il avait pris une si large part.
A la Restauration, il fut anobli sous le nom de Martin de Bodinière, fait chevalier de l'ordre de Saint-Louis et retraité avec le rang de colonel.
Ses actions d'éclat sont restées légendaires ; et, en les entendant retracer, il semble que l'on évoque le souvenir des héros d'Homère.
Ce vénérable soldat est mort à un âge très avancé. Il avait conservé toute son intelligence et toute son énergie, malgré les nombreuses blessures dont il était couvert.
Aimé et apprécié des chefs de l'armée, il était toujours choisi pour les missions périlleuses et délicates.

Une fois entre autres, il fut chargé par le Conseil supérieur de faire entendre raison à la paroisse de la Tessouale qui, mécontente, s'était révoltée.
Un soir, il quitta l'armée ; et, le lendemain matin, à la pointe du jour, il était aux avant-postes de la Tessouale.
Suivant son habitude, son chapeau était orné de plumets et son cheval couvert d'écharpes et d'insignes tricolores, trophées arrachés à des Bleus.
Les Vendéens, en l'apercevant, crurent avoir affaire à un Républicain, et ouvrirent sur lui un feu terrible.
Malgré les balles qui pleuvaient autour de lui, il s'arrêta un instant, puis, mettant son cheval au galop et levant son chapeau, il leur cria, avec le plus grand sang-froid et l'emphase qui lui était habituelle : "Enfants que vous êtes, vous ne reconnaissez donc pas Martin de la Pommeraie ?"

Les Vendéens, enthousiasmés de tant de bravoure, ne restèrent pas sourds à ses conseils et rentrèrent dans le devoir.

Un autre jour, montant un cheval vicieux appartenant au général de Bonchamps, il fut cerné par des cavaliers Bleus. Un combat terrible s'engagea immédiatement.
Blessé, renversé par terre, son énergie ne l'abandonna pas.
Luttant à coups de sabre contre ses nombreux ennemis, il leur faisait toujours face en s'efforçant de gagner une haie, derrière laquelle il espérait se mettre en sûreté, et, tout en se défendant, il criait à ses adversaires :
"Non, jamais vous ne tuerez Martin de la Pommeraie par un si beau soleil !"

En effet, racontait-il plus tard, se glissant à travers la haie, il put s'échapper, après avoir reçu dix-sept coups de sabre.
A la retraite du Mans, il était à l'arrière-garde, combattant dans les sapinières, à la tête de quelques braves.
L'un d'eux tomba grièvement blessé, et la douleur lui arrachait des cris. "Mais tais-toi donc, lui dit M. Martin, les Bleus vont dire que les Vendéens ne savent pas mourir."
Et le pauvre soldat n'osa plus se plaindre !

A l'attaque des ponts de Cé, il fut blessé grièvement.
En se retirant du champ de bataille, il rencontra le général de Bonchamps, qui lui dit : "Où vas-tu ainsi, retourne au combat !
- Pardon, mon général, répondit Martin, j'ai une balle dans le corps, je vais la faire ôter et je reviens de suite."
Il revint en effet quelques instants après, n'ayant fait placer qu'un premier appareil sur sa blessure.

En apprenant la mort de son père, la pauvre Charlotte se crut seule au monde.
Elle n'avait reçu aucune nouvelle de ses frères et les supposait morts depuis longtemps.
Son oncle le marquis d'Armaillé la mit, d'après les conseils de son tuteur M. le marquis d'Autichamp, en pension chez une dame Deffaut, rue Plumet à Paris.
Cette femme, d'un esprit élevé et d'une grande distinction, avait été obligée, par suite de malheurs de famille, de se créer des moyens d'existence. Elle la regarda comme sa propre fille et la conserva près d'elle jusqu'à l'âge de dix-huit ans.

A cette époque, le baron de Craon la reprit chez lui.
Six mois après, ses trois frères, rentrant et croyant toute leur famille disparue, apprirent avec une joie inexprimable, de la bouche de Mme d'Hauteville, qu'une de leurs soeurs avait été sauvée et habitait Paris.
Ils coururent immédiatement la voir, entrèrent avec leurs costumes étrangers, sans se faire annoncer, dans le salon où elle se trouvait, et se précipitèrent dans ses bras.
En les reconnaissant, elle tomba évanouie.

Quelque temps après, ses frères l'emmenèrent à la Menantière, qu'ils trouvèrent dévastée et abandonnée.
Les Bleus avaient tout pillé et massacré vingt-trois malheureux fermiers dans l'aire de la métairie du château. Détail horrible : ils se renvoyaient un petit enfant au berceau et le recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes.
A la Simionnière, ferme dépendant de la Menantière, ils coupèrent les fermiers en morceaux ; et lorsque, le soir, un pauvre enfant qui s'était enfui à l'arrivée des Bleus, rentra chez lui, il ne put même reconnaître les cadavres mutilés de ses parents.

Leur jeune frère Joseph revint du Mans partager leur triste existence ; il avait alors vingt ans.
Un an après, il épousa Mlle Alexandrine de Robethon, et tous deux habitèrent la Menantière jusqu'à leur mort.
Leur longue vie se passa à faire le bien autour d'eux et à secourir toutes les infortunes.

Qui peut oublier la figure vénérable empreinte de tant de noblesse et de bonté, de ce beau vieillard enlevé à sa famille, à tous les siens, il y a quelques années seulement ?
Il laissera un souvenir ineffaçable dans ce pays, où il était tant aimé et auquel il avait consacré presque toute son existence.

Frappé au déclin de sa vie dans ses plus chères affections, il trouva dans la Religion la force de supporter avec résignation la perte de la douce compagne de sa vie, de son petit-fils tant aimé, le marquis Anatole de Turpin de Crissé, et enfin de son fils, héritier de toutes ses vertus et qui, continuant les traditions de sa famille, suppléait son noble père dans la tâche si douce de faire des heureux.

En 1807, Mlle Charlotte d'Armaillé épousa M. de Gastines, dans l'église de Saint-Pierre-Montlimart.
Après une vie toute de dévouement et d'abnégation, elle mourut en 1849, entourée de ses enfants et petits-enfants, et emportant avec elle les regrets dus à toutes ses vertus.
Sa bonté était proverbiale, et chez elle les qualités du coeur s'alliaient à celles de l'esprit.

Jusqu'à ses derniers jours, elle conservera cette beauté, reflet de celle de son âme, dont la sérénité n'avait pu être altérée par tant de malheurs.
Après son mariage, elle habita Angers et la terre de la Ferronière. Son départ de la Menantière fut le premier coup porté à cette vie intime de famille, qu'elle avait su, avec sa belle-soeur, rendre si douce et si attrayante.

Ses frères se dispersèrent : Auguste et Ambroise habitèrent la Douve et Angers jusqu'à leur mariage.
Auguste épousa Mlle Boulay du Martray, et Ambroise Mlle Mélanie de la Paumélière.
Ce dernier fut nommé en 1816 major de la place de Paris, mais il n'accepta pas ce poste.

Leurs existences s'écoulèrent, comme celle de leur jeune frère, au milieu de leurs familles, pour lesquelles ils furent des modèles d'honneur et de loyauté.
René épousa Mlle Caroline de Fontenay. En 1814, il fut nommé sous-lieutenant des mousquetaires gris, avec le rang de colonel.
Il suivit le Roi à Gand ; et à la rentrée des Bourbons, en 1815, on lui donna le commandement de la légion de l'Eure, devenue 14e de ligne.
A la tête de ce beau régiment, il fit la campagne d'Espagne en 1823 et assista au siège de Pampelune, où il fut remarqué pour sa froide bravoure et son énergie.

A la Révolution de 1830, le colonel d'Armaillé voulut briser son épée, mais son régiment fit auprès de lui de telles instances, qu'il consentit à rester à sa tête.
Avec lui il prit part à l'expédition d'Alger et le premier eut l'honneur d'arroser de son sang le sol africain. Le premier encore, il franchit l'Atlas. Au combat de Teniah, il roula au fond d'un ravin ; ses blessures l'empêchèrent d'assister à la fin de l'action.
Ses officiers lui apportèrent un drapeau pris à l'ennemi, en lui faisant promettre de le garder en souvenir du régiment.
Ce trophée est conservé précieusement par la famille. ...

Quarante ans se sont passés depuis le jour où il quitta ses enfants, ainsi qu'il se plaisait à appeler ses soldats : quarante ans de désastres, de vicissitudes de toutes sortes ; malgré tout, le nom du colonel d'Armaillé est resté légendaire au 14e.
Nommé maréchal-de-camp en 1831, il quitta immédiatement le service.
Retiré au château de la Morosière, il fut la providence de la contrée.
Son esprit élevé et conciliant l'avait fait le juge de paix naturel du pays, et ses sentences furent toujours respectées.

Personne ne frappait en vain à sa porte, car sa plus grande jouissance était de répandre le bien autour de lui.
Sa maison était toujours pleine de solliciteurs, et un jour il dit à son neveu Henry d'Armaillé : "Oui, mon ami, beaucoup m'ont demandé ; il m'a été impossible d'accorder tout ce qu'on réclamait de moi ; mais, à l'heure de ma mort, je pourrai me dire que je n'ai jamais refusé personne."

Pendant l'émigration, il avait servi dans l'armée de Condé, sous les ordres du duc de Berry, qui s'était épris pour lui d'une vive amitié et l'avait, en 1814, nommé sous-lieutenant aux mousquetaires.

Un jour, à la parade des Tuileries, le Prince portait un sabre qui lui avait été offert par ses anciens soldats de la Cavalerie-Noble, et sur la lame duquel son nom était gravé.
Ayant aperçu son ancien compagnon d'armes, il voulut, devant toute l'assemblée, lui donner une preuve de son affection.
Détachant son sabre, il l'offrit à René d'Armaillé, lui demandant le sien en échange.
Le général d'Armaillé aimait à avoir cette arme sous ses yeux, et, avant de mourir, il l'a léguée à son neveu Henri.

Les dernières années de sa vie furent cruellement éprouvées.
Il vit disparaître tour à tour sa femme et ses trois enfants. Mais son âme, fortement trempée, ne se laissa pas abattre par le malheur.

Puis, lorsque l'heure fut venue, il regarda en face cette mort qu'il avait si souvent bravée sur les champs de bataille, et il rendit sa belle âme à Dieu en soldat et en Vendéen.

Familles d'Armaillé, de Cambourg et de La Paumélière pendant les guerres de Vendée
V. de M.
1879