Extrait de lettres de la Marquise de Lespinay à sa mère, 1880-1882

UNE CHASSE AU PARC SOUBISE, LE 18 DÉCEMBRE 1880

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Chiens et chevaux avaient couché à Mouchamps. Comme il faisait très doux, nous étions allés seuls en petite charrette anglaise. Partis à 8 h 1/2, nous arrivions à 10 h, au Parc Soubise. Le vieux château historique, brûlé pendant la Révolution, a été recouvert en ardoise, mais les vastes salles sont inhabitées. Les Chabot demeurent dans deux grands corps de logis, autrefois bâtiments de service.

Le tout à l'air "grand seigneur" et d'une absolue simplicité.

Dès l'arrivée, un régiment de caoutchoucs et même de sabots, je crois, de ces élégants sabots qu'on appelle talonnettes, annonce la présence de nombreux enfants.

Le maître de maison arrive. Il est bon, aimable, très gai, remuant, bonne figure avec favoris et cheveux déjà blancs.

Sa femme, encore remarquablement jolie, avec une taille charmante, malgré une santé un peu ébranlée par 10 enfants se suivant de près. Cinq vivent encore dont l'aîné est Guillaume et le dernier Maurice, a 16 ans.

Les Chabot reçoivent à coeur ouvert. Le déjeuner a été très bien, large et simple. Le salon est agréable, beaucoup de lumière, des plantes, des portraits.

Les Messieurs, tout équipés, en habit rouge, sont partis après le déjeuner.

La Comtesse de Chabot avant de m'emmener voir chasser les équipages Chabot et Lespinay, me dit : "Votre robe est beaucoup trop jolie pour les mauvais chemins. Je vais vous prêter une jupe" et elle le fit simplement, maternellement. Les fils sont les contemporains et amis de mon mari.

Le château est entouré de grands fossés et d'étangs. La forêt touche le parc, magnifique pays de chasse.

Nous sommes parties en carriole. Mlle Madeleine de Chabot conduit un vieux cheval qui nous traîne dans des chemins invraisemblables, on a exploité les bois t¤ut l'hiver et, depuis 10 jours, la pluie tombe à torrents. Pendant 2 heures 1/2, nous avons pu suivre la chasse rondement menée. Temps parfait ; ni eau, ni vent, ni soleil. On ne cesse d'entendre les chiens, et les fanfares nous renseignent sur les progrès de la chasse. Nous avons pour compagnon un ami des Chabot, célibataire aimable et distingué, 47 ans, 60 à 80.000 livres de rente avec une belle terre près de Vezin. N'avait-il pas entrepris de me taquiner sur ma chaussure qu'il ne trouve pas assez rustique, croyant avoir affaire à ne Parisienne qui vient de quitter l'asphalte. Tout en riant, je lui ai prouvé que dans la rue de l'Université, on était capable de randonnées sérieuses. Mme de Chabot, un peu souffrante, remonte en carriole, mais je continue avec M. de Fromont, bon train. M. de Fromont, derrière la voiture enjambant, enfonçant, écartant les branches ... Enfin, nous n'y sommes pas restés. En cours de route, charmante surprise ! A 100 pas de nous, un bel animal, se retournant pour écouter la chasse, l'oeil inquiet, le nez au vent, bondit dans les taillis, avec grâce et légèreté, dès qu'il nous a vus. Je regrettais de ne pas être à cheval, car on ne peut rêver plus jolie chasse. Ce chevreuil très vigoureux, après s'être fait battre à fond de train, vient se jeter à l'eau dans les étangs, nage pendant 500 mètres pour se cacher derrière les murs de la chaussée, sous la voûte du pont où était amarré le bateau. C'est là que nous l'avons vu. Sa jolie petite tête élégante et craintive émergeant de l'eau. Nous le regardions quand, d'un bond, il franchit l'escalier du bateau pour regagner les bois. C'est alors que la chasse a été magnifique. Nos Messieurs à cheval, les chiens en plein sur la voie, aboyant avec fureur, en courant sur les vertes prairies qui entourent le château. Enfin, enfin, le pauvre animal, harassé, les jambes raidies, s'est laissé prendre et nous l'avons peu après ramené sur le cheval d'un piqueur.

La curée s'est faite devant la maison sur l'herbe, on a fait un peu languir les chiens. Nous les admirions ; il y en avait 45, dont 20 à nous, avec des voix de tous diapasons. Le piqueur des Chabot m'a offert le pied et un joli bouquet de lauriers et camélias d'un rose Chine délicieux. Il va sans dire que dans ces cas-là, on fait échange de bons procédés. Le piqueur Pierre Traîneau est un élève de notre Auguste Jutard, qui jouit ici d'un vrai renom.

Les Chabot, toujours hospitaliers, voulaient nous garder à dîner. Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Après avoir bien causé en route, nous étions à la Mouhée, à la nuit tombante.

De plus en plus, j'apprends à connaître et apprécier ces excellents Chabot, bons, simples et aimables. Leur piété est touchante. Zénobe (Le marquis de Lespinay) m'a souvent dit que, même en déplacement de chasse, Guillaume de Chabot et ses frères ne s'endorment jamais avant d'avoir fait leur prière et mis leur chapelet autour du cou.

Revue du Bas-Poitou
1939 - 3e livraison