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Située tout près du village de la Tour, à une petite demi-lieue du bourg de la Verrie, la "Pierre qui branle" est, sans contredit, l'une des curiosités archéologiques du département de la Vendée. C'est un gros rocher plat, miraculeusement posé en équilibre sur la pointe d'un rocher à fleur de terre. Un enfant le met en branle, et bien des fois, m'a-t-on affirmé, les gens du village ont essayé de le renverser en le faisant tirer par leurs boeufs, sans avoir jamais pu y parvenir. Ce rocher branlant est creusé en forme de corps humain, et la tradition prétend que c'était là que les Druides du pays venaient sacrifier leurs victimes.

De fait, l'endroit était admirablement choisi. La "Pierre qui branle" se trouve au sommet d'un côteau escarpé ; en face, à droite, à gauche, d'autres côteaux non moins escarpés, et coupés par des gorges sauvages, forment comme une succession de vastes amphithéâtres, où des milliers et des milliers de guerriers pouvaient assister au spectacle sanglant. Comme site, c'est tout simplement merveilleux, et les touristes et les peintres vont souvent bien loin chercher des points de vue qui n'approchent pas de celui-là.

Tout petit enfant, je ne me lassais jamais d'admirer cet impressionnant paysage, et lorsque j'avais été bien sage - ce qui m'arrivait ... quelquefois - je demandais régulièrement comme récompense une promenade à la "Pierre qui branle". Ma bonne tante - une sainte femme qui m'avait élevé après avoir élevé mon père - s'empressait alors de prendre son tricot, et nous nous mettions en route. D'abord, nous allions que tous les deux, puis avec ma petite soeur cadette, puis, peu à peu, en compagnie de mes autres petits frères et soeurs, à mesure que chacun d'eux prenait des jambes.

A vrai dire, ce n'était pas seulement la "Pierre qui branle", ou le merveilleux spectacle des côteaux environnants qui nous attirait, mais aussi la certitude que nous attraperions, chemin faisant, quelques-unes de ces tragiques "histoire de la Grande-Guerre" que notre bonne tante savait si bien conter !

De beaucoup plus âgée que mon père, elle avait connu presque tous les survivants des luttes de 93 dans le pays ; elle leur avait entendu raconter à eux-mêmes leurs exploits, et comme sa mémoire était aussi sûre que sa parole, nous avions en elle un livre parlé et vivant, qui finit par s'imprimer peu à peu dans nos imaginations et ne s'en effacera jamais.

A la "Pierre qui branle", et avec notre bonne tante pour guide, nous étions sûrs d'entendre raconter l'histoire de "la serpe de Guitton et du Pré aux Bleus".

Le "Pré aux Bleus" est situé au bas du côteau de la "Pierre qui branle", entre le village de la Tour et celui du Puy-aux-Moines. Il doit son nom à une série de sanglantes représailles exercées, à l'époque des Colonnes infernales, par le fameux Guitton.

Ce Guitton habitait le village de la Tour, et ses exploits et sa force herculéenne sont demeurés légendaires dans le pays. Il survécut longtemps à la Grande-Guerre. Son neveu, le vénérable Père Brosset (qui habite le même village et qui, en dépit de ses quatre-vingt-quatre ans bien sonnés, ne manque jamais la grand'messe ... et la chopine du dimanche !) se rappelle parfaitement l'avoir vu, plus d'une fois lorsque les boeufs de la Tour boudaient sur les côteaux de la "Pierre qui branle", délier les pauvres bêtes fatiguées et traîner lui-même sa charrette ! ...

Lorsque fut décrétée la levée de trois cent mille hommes qui amena l'explosion de l'insurrection vendéenne, Guitton, jeune conscrit de vingt ans, fut au nombre de ceux qui se rendirent auprès de Sapinaud de la Verrie et forcèrent le vieux gentilhomme à se mettre à la tête des insurgés de la paroisse. Il fit toute la guerre à l'armée du Centre. Après la défaite de Savenay, il avait remis son fusil au clou pour reprendre la queue de la charrue. Ce furent les horreurs commises par les Colonnes infernales qui le ramenèrent, comme tant d'autres, dans les rangs de la révolte.

Les bandes de Turreau vinrent plusieurs fois à la Verrie, et chacune de leurs expéditions y fut marquée par d'épouvantables massacres. Presque tous les membres de la famille Guitton avaient été victimes de l'une de ces expéditions sanglantes : les bourreaux n'avaient respecté ni les femmes, ni les petits enfants, et l'ancien volontaire de l'armée du Centre avait dû recourir à l'aide de ses voisins pour ensevelir les cadavres profanés de sa mère, de ses soeurs et d'infortunés petits neveux et nièces encore à la mamelle, éventrés et coupés en morceaux par les misérables bandits !

De pareilles atrocités appelaient la vengeance, et Guitton résolut de se venger.

Mère, soeurs et frères, belles-soeurs et beaux-frères, neveux et nièces : dix-sept des siens avaient été massacrés - "J'en tuerai dix-sept ! se dit Guitton, et après ... je verrai !"

Son premier mouvement avait été de sauter sur son fusil et de se joindre aux insurgés qui, révoltés par les horreurs des Colonnes infernales, s'empressaient d'aller se remettre sous les ordres de Sapinaud de la Rairie et de recommencer la guerre. Mais, à la réflexion, ce projet lui parut trop hasardeux : une balle républicaine pouvait l'atteindre au premier engagement, et il lui fallait son compte de dix-sept victimes ...

Toute la journée, toute la nuit qui suivit le massacre, le Vendéen rumina un plan de vengeance. Le lendemain matin, à la pointe du jour, après avoir fait dévotement sa prière, il se mit à aiguiser sa serpe. Lorsque celle-ci fut affilée comme le tranchant d'un rasoir, il la suspendit à sa ceinture, en ayant soin de la dissimuler sous le tablier qui lui servait pour aller ramasser les choux, puis il mit un morceau de pain dans sa poche, prit son bonnet de laine et partit, en sabots et en costume de travail, comme s'il se fût agi d'aller aux champs. Guitton avait trouvé son plan ! ...

Toute la journée, il rôda dans les environs, suivant lentement les chemins creux, de l'allure d'un homme qui va au travail ou qui en revient. De temps en temps, son front se plissait d'impatience, et on eût pu l'entendre alors murmurer ces simples mots : "Il faut pourtant bien que le bon Dieu m'en envoie un aujourd'hui !"

Le soir, au milieu du chemin de la Roussière, il se trouva tout à coup en face d'un Bleu : c'était une estafette que le commandant de la colonne infernale envoyait à Mortagne, et qui s'était égarée.

Guitton eut peine à dissimuler un sourire de satisfaction. D'un air humble et soumis, il offrit au Bleu de le remettre sur la route.

En voyant cet homme en costume de travail et sans armes apparentes (j'ai dit que Guitton avait pris la précaution de dissimuler sa serpe sous son tablier), le soldat républicain ne conçut pas le moindre soupçon ; il crut qu'il avait affaire à un trembleur, peut-être à un "Pataud", et il accepta avec empressement l'offre qui lui était faite du ton le plus naturel du monde.

Pour mieux inspirer confiance, Guitton se mit à marcher devant.

Il amena ainsi son homme jusque dans le bas du côteau de la "Pierre qui branle". Là, arrivé devant un échalier qui séparait le chemin d'un autre pré, il s'arrêta : "Voilà la route, citoyen, dit-il ; au bout de ce pré tu trouveras un sentier qui conduit tout droit à la Sèvre, et de là à Mortagne". Puis il s'écarta pour laisser passer le Bleu.

Toujours sans défiance, celui-ci enjamba l'échalier. Mais alors, prompt comme l'éclair, Guitton brandit sa serpe, et la tête du soldat républicain roula dans le pré, tandis que le corps du misérable restait à cheval sur l'échalier ! ...

Tranquillement, Guitton essuya sa serpe, fit une coche sur le manche avec la pointe de son couteau et se dit à lui-même : "En voilà toujours un ! ... Il m'en faut encore seize !" - Puis il monta le côteau de la "Pierre qui branle" et rentra se coucher au village de la Tour.

Le lendemain matin, il prit une pelle et une pioche, descendit au pré, creusa un trou et y enfouit le corps du Bleu.

A partir de ce jour, et pendant plusieurs semaines, Guitton continua de la sorte à servir de guide aux Bleus égarés ... Les coches s'ajoutaient aux coches sur le manche de la serpe, et les fosses aux fosses dans le petit pré ! ...

Un soir, en rentrant à la Tour, Guitton compta les coches : il y en avait dix-sept. "Maintenant que j'ai mon compte, se dit-il, allons retrouver M. de Sapinaud !" Et, dès le lendemain, il courut reprendre son rang dans l'armée du Centre.

Et voilà pourquoi le petit pré qui se trouve au bas du côteau s'appelle le "Pré aux Bleus" !

H.B. - La Vendée Historique - 1900