PRETRES CONSTITUTIONNELS DANS LES MAUGES

 

 

 

Mardi 25 octobre 1791.

 

Retranché dans son presbytère, le curé Yves Laurent n’en peut plus. Installé depuis seulement neuf jours dans sa nouvelle paroisse de St-Quentin-en-Mauges au cœur de la Vendée angevine, cet ancien récollet d’Angers doit faire face à l’hostilité croissante des habitants. Isolé de tous, ne sachant plus à quel saint se vouer, il entreprend de faire le récit de ses malheurs au procureur général syndic du Maine-et-Loire. Ses premiers mots font état d’un véritable calvaire : « je suis insulté de nuit et de jour par un vil attroupement de canailles, dans les rues, dans l’église, au milieu même de mes fonctions curiales, pendant la messe, soit jours ouvriers, soit dimanche, à l’élévation, pendant les vêpres, au salut, à la bénédiction : rien n’est respecté, les cris, les sottises, le mépris, l’impiété, tout est en usage »1. Le plus impensable s’est même produit : « on a porté l’insolence, l’excès, l’impiété à son comble en garnissant de merde la poignée, le loquet, la porte de l’église, autant à la cure ». Le presbytère a essuyé des coups de feu incitant Yves Laurent à dormir armé pour assurer sa propre sécurité ; selon ses dires, la municipalité, complice de la population, n’entend pas la lui garantir. Seul contre tous, excédé devant tant d’hostilités à son égard, le prêtre perd patience et confesse par un bel euphémisme avoir battu un jeune garçon. En représailles, il ne tarde pas à être victime à son tour de coups de la part de ses paroissiens.

Des paroissiens qui insultent et prennent à parti leur curé, ce même prêtre qui n’hésite pas à répondre à la violence : la situation n’est pas banale…et pourtant, dans les Mauges en cette année 1791, le cas de Yves Laurent est loin d’être unique.

 

Dans le Saumurois, à quelques dizaines de kilomètres à l’est des Mauges, tout va très vite. Le 20 janvier 1791, 117 des 130 prêtres du district de Saumur tenus au serment l’ont déjà prêté . Il est dès lors possible pour les autorités de procéder dans les plus brefs délais à l’élection des curés pour les différentes cures. Au soir du dimanche 12 février 1791, la totalité des paroisses est pourvue de prêtres constitutionnels.

 

Le contraste est frappant avec les Mauges où seulement 5 % des curés ont prêté serment à la Constitution civile. Le manque cruel de prêtres assermentés se fait sentir et ne permet pas d’envisager les élections aussi rapidement que dans le Saumurois. « Où prendre ? Où trouver ? » s’exclame Chouteau, le procureur syndic du district de Cholet. Le constat de son successeur devant la faible liste de prêtres assermentés est tout aussi éloquent : « c’est ainsi que les épines sont mêlées de roses mais ces fleurs sont malheureusement bien rares dans ce district ». Les premières élections ont finalement lieu à Cholet le 17 avril 1791. La situation est analogue dans le district de St-Florent-le-Vieil où cinq curés seulement ont satisfait au décret concernant le serment. Les élections se poursuivent jusqu’en octobre pour ces deux districts. Près de huit mois après la fin des opérations de nomination dans le Saumurois, les administrateurs des Mauges n’ont toujours pas achevé le remplacement des prêtres réfractaires.

 

La mise en place du clergé constitutionnel dans le Saumurois ne posait alors pas de problème majeur. Les paroisses n’étaient pas soumises aux nécessités de mutations de curés, puisque le clergé avait en masse prêté le serment. L’Eglise constitutionnelle était fondée, installée et organisée. La tâche ne s’avérait pas aussi simple dans les Mauges au regard du nombre de prêtres qu’il fallait remplacer. De leur côté, les autorités, tout en étant conscientes de l’enjeu de l’installation des prêtres assermentés, tentaient de se rassurer. A en croire le rapport des deux commissaires Villiers et Boulet , les différentes paroisses des Mauges paraissent, à quelques exceptions près, avoir pris des dispositions favorables pour ce changement de prêtre : à Jallais, le maire et les officiers municipaux garantissent que « quelle que soit la diversité des opinions, ils sont très persuadés qu’il sera installé sans difficulté, l’ancien curé n’attendant que ce moment pour déménager ». Les municipalités se veulent rassurantes mais jouent ici un double jeu. Elles se ménagent pour le moment une attitude conciliante de la part des autorités supérieures, mais ne tarderont pas à s’opposer à la venue du curé constitutionnel.

 

Les paroissiens, quant à eux, n’hésitent pas à intimider les fonctionnaires ecclésiastiques avant même leur venue. Le curé constitutionnel Michel Martineau, nommé à St-Georges-du-Puy-de-la-Garde, reçoit une lettre anonyme dans laquelle l’auteur tente d’ébranler la conscience du prêtre : « Qu’est devenu ton amour pour Dieu ? Où est ta fidélité au serment de ton ordination ? Traître perfide, parjure scélérat, ne te souviens-tu plus que tu conçus en vain, il y a quelques années, l’espérance d’avoir une épouse charnelle ? […] Crois-moi, si tu comptes avoir l’église de St-Georges pour épouse spirituelle, tu seras plus irrémédiablement frustré de celle-ci que de l’autre ».

 

Les habitants ne tardent pas à se faire une idée de leur futur pasteur. Les curés constitutionnels ont été devancés par une bien mauvaise réputation comme le souligne René Raimbault, maire de St-Quentin-en-Mauges, à propos d’Yves Laurent. A Liré, les paroissiens ne veulent pas d’un prêtre libertin et ils lui font savoir : « nous savons que nous ne devons recevoir un être de votre espèce qui il y a moins de six mois était vautré dans les plus grands désordres […], que vous étiez un ivrogne, un libertin du premier ton ». Les avertissements prennent parfois des formes plus concrètes. A la Tourlandry, le curé Jean Cassidy, arrivé quelques jours avant son installation, doit se réfugier dans le grenier de l’auberge où il se restaurait afin d’échapper à cent personnes venues selon lui « pour le tuer ».

 

 

 

François Peyre, directeur du séminaire d’Angers, nommé à la cure du May-sur-Evre, va faire l’expérience de l’ambiance qui règne dans ces paroisses avant son installation. Venu passer deux jours chez Mesnard des Fossés, commandant de la Garde Nationale, il explique, dans une lettre au département datée du 2 novembre 1791, avoir subi « sottises, menaces, brocards, huées, provocations, tout ce qu’il y a de plus révoltant » de la part de la population. Résigné à ne pas se faire installer, il se rend chez le juge de paix de Chemillé, Thubert, qui l’exhorte en compagnie du maire Prévost « à ne pas se rebuter et qu’il fallait au contraire qu’il prit possession dimanche prochain pour faire voir à cette populace que leurs criailleries ne pouvaient l’intimider ». Le curé reprend la route du May-sur-Evre et se détermine en compagnie du maire de cette paroisse à prendre possession de la cure pour le dimanche suivant : « Mon cœur n’a pas eu de peine à se rendre, puisque le bonheur du peuple, le soutien de la vraie religion m’anime, j’ai donc souscrit à leurs vives sollicitations ».

Rares sont les habitants qui souhaitent avec ferveur la venue du curé constitutionnel. Pourtant, quelques patriotes se font entendre auprès du département comme Gaillard de Tillières qui attend avec impatience le curé Jamin, seule personne capable selon lui de ramener le calme dans sa paroisse. A Landemont, c’est une pétition de trente et un paroissiens qui réclame le curé Chastelain, récollet de Saumur, élu le 22 mai 1791 : « Les exposants attendent avec empressement que ce nouveau curé fidèle à son pays vienne prendre possession de sa cure […], on aura soin de tenir un logement presbytéral prêt à recevoir ce nouveau curé […], ils auront pour leur curé constitutionnel tous les égards qui sont dus à la sainteté de son ministère et au caractère dont il est revêtu ». Qu’ils soient patriotes ou non, les habitants prennent conscience de l’importance de la venue du curé constitutionnel dans leur paroisse. La tension monte au fur et à mesure de l’approche de l’installation, à la fois au niveau des autorités, dans la paroisse et chez les curés. De toutes parts, l’on se prépare à cette échéance, moment-clé pour la suite des événements.

 

Dans les Mauges, les installations débutèrent pour la plupart en mai 1791. Les municipalités avaient été chargées de les organiser. Bien vite cependant, elles expriment des réticences. Les commissaires Villiers et Boulet constatent avec étonnement que le maire de St-Pierre-Montlimart « n’a pas paru disposé à voir d’aussi bon œil le nouveau curé de St-Pierre qu’il nous l’a déclaré dans notre procès-verbal ». Le double jeu des municipalités est ici dévoilé. La tranquillité de celles-ci n’était qu’apparente. A la Tourlandry, Melay, la Poitevinière, la Séguinière, les autorités municipales sont absentes le jour de la cérémonie d’installation. Delaunay, le procureur général syndic du Maine-et-Loire, tente de rappeler à l’ordre les officiers municipaux en leur faisant remarquer qu’ils ont été nommés pour le maintien de l’ordre, la tranquillité publique et l’exécution des lois. Cette intervention n’est pas sans conséquences. Désormais, ce sont bien le département et les deux districts qui doivent prendre en main l’organisation des cérémonies d’installation. Et c’est là probablement que le déroulement de celles-ci dérape : ce ne sont plus les paroissiens qui par le biais de leurs municipalités vont investir leur nouveau pasteur, à l’inverse des communautés du Saumurois où les curés constitutionnels vont être soumis à un « contrôle populaire ». Le prêtre est dès lors imposé sans aucun consentement de la paroisse, et qui plus est par la force des gardes nationaux bien souvent étrangers à la population locale.

 

Des détachements sont envoyés dans les différentes paroisses des Mauges pour installer les curés constitutionnels par la force. La venue des gardes nationaux a probablement eu un impact psychologique profond sur la population. Le récit de Radigon, juge de paix de la Pommeraye, opère en ce sens à propos de la mise en place de Symphorien Lebreton : : « on vous cachera l’appareil ridicule qu’on mit à l’installation de Monsieur notre curé constitutionnel. On vous taira l’espèce de mascarade que le dimanche 26 juin dernier on introduisit dans l’église de la Pommeraye [qui] fit reculer d’horreur une infinité de personnes qui se disposaient à assister à la messe du prêtre assermenté. J’atteste, Messieurs, que le corps de sapeurs qu’on fit entrer dans l’église avec la garde nationale, que ces sapeurs, que vous eussiez jugés à leur mine, vouloir ouvrir une tranchée ou préparer un assaut, firent peur à bien des gens de la campagne, qui n’étaient pas accoutumés à voir un costume aussi effrayant. De là, Messieurs, cette répugnance que mes concitoyens ont montrée depuis pour les offices célébrés par les prêtres constitutionnels ».

 

Le mécontentement des paroissiens est d’autant plus grand qu’ils doivent régler les dépenses occasionnées par la venue de ces troupes. Renou, le procureur syndic du district de St-Florent-le-Vieil, rapporte à ce sujet que les gardes nationaux dépêchées à St-Quentin-en-Mauges, St-Laurent-de-la-Plaine et la Poitevinière ont nécessité « des dépenses qu’il a fallu payer sur-le-champ. A ce sujet, les citoyens paisibles gémissent de tous ces frais, et désireraient qu’ils fussent à la charge seule des coupables ».

 

La Constitution civile du clergé et le serment sont alors perçus comme une scandaleuse intrusion dans la solidarité de la communauté rurale menaçant celle-ci de destruction en tant que noyau cohérent et moral . Dans la plupart des paroisses des Mauges, le jour de l’installation donne lieu à des agitations parfois violentes. Les villageois n’acceptent pas de voir remplacer leur ancien curé par un étranger, un « intrus » . A St-Quentin-en-Mauges, le maire René Raimbault exprime ce malaise en signifiant à Yves Laurent « qu’il ne lui convenait pas [...] de déposséder ainsi des curés aimés ». La population locale, d’ « un sentiment unanime », n’accepte pas de voir introduit dans la paroisse un ecclésiastique qui, du jour au lendemain, déplace le prêtre réfractaire présent le plus souvent depuis de nombreuses années . C’est ce qui différencie encore une fois les Mauges du Saumurois où les ministres du culte restent en place. A la Pommeraye, les paroissiens « ont gémi sur la perte d’un curé qui leur était attaché et qu’ils aimaient ». Tout ceci, mêlé au rejet du curé constitutionnel, tend à provoquer des tensions visibles chez les paroissiens. A la Tourlandry, le prêtre Jean Cassidy affirme avoir été « attaqué » le dimanche matin de son installation « comme un voleur » par des hommes, des filles et des femmes motivés selon lui par la municipalité.

 

Mais l’exemple le plus probant qui nous soit parvenu est sans conteste celui rapporté par l’assermenté de St-Laurent-de-la-Plaine. Placé au milieu de gardes nationaux venus de Chalonnes-sur-Loire et de St-Florent-le-Vieil, le curé Jean Pirault fait route vers le bourg accompagné de deux autres prêtres : Jacques-Antoine Coquille d’Alleux de Beaupréau et Denis Renou de Ste-Maurille-de-Chalonnes. Le cortège est alors interpellé par deux hommes qui assurent « que plus de quatre mille âmes [les] attendaient, armés de bâtons pour s’opposer à l’installation ». Poursuivant leur marche, ils passent au milieu de « trois bandes menaçantes ». Une fois célébrée la cérémonie, la garde nationale se retire. « Ce fut alors que le trouble commença […]. On menaça les jours du sieur Renou et les miens ; nous ne devions sortir ni l’un ni l’autre de St-Laurent ; nous y devions trouver notre tombeau ». Deux gendarmes, qui avaient installé à six kilomètres de là le curé de Ste-Christine, rétablissent un peu le calme. Mais ne pouvant demeurer en sûreté dans la paroisse, trois cents patriotes de Chalonnes-sur-Loire viennent tirer les curés constitutionnels de ce mauvais pas. Jean Pirault, apparemment marqué par l’événement, ne manque pas de constater que « le danger avait été pressant ». La séparation est effective entre d’un côté, le curé constitutionnel qui dénonce le fanatisme et l’ignorance des habitants - « malgré notre frayeur, nous ne pûmes nous empêcher de rire de leur dévotion en les entendant chanter Santa Maria trut trut, ora pro nobis coucou, coucou » - et la municipalité de l’autre, qui déplore que les habitants de St-Laurent souffrent de « voir une guerre pour un seul homme à qui la peur et l’imagination en fait imposer ».

 

Dans les Mauges, les curés constitutionnels vont éprouver bien des difficultés à célébrer le premier office dans leur nouvelle paroisse. La tâche est d’autant plus délicate que pour certains, cette messe constitue leur première expérience en tant que curé. Celui de Melay, Jean Thubert , le regrette d’ailleurs : « il était jeune et, pour acquérir l’expérience, que donnent l’âge et le travail, il eût bien préféré, pour un temps, l’état de vicaire à celui de curé ». Il n’avait cependant pas le choix : « il fallait consommer les remplacements pour empêcher les progrès du schisme, que les prêtres non assermentés prêchèrent partout ; il voulait aider à en préserver son pays ».

 

La célébration de la cérémonie d’installation s’annonce sous de mauvais auspices. A Melay et à la Tourlandry, les curés constitutionnels Thubert et Cassidy trouvent les portes de la sacristie ouvertes, exposant les ornements et les vases sacrés aux éventuels voleurs. Mais le véritable voleur aux yeux des paroissiens, c’est le curé constitutionnel qui profane le lieu saint. La maison de Dieu n’est plus, tous les excès y sont désormais possibles. C’est ce que semble signifier la « merde » que le curé de St-Quentin-en-Mauges Yves Laurent retrouve sur son église.

 

La présence de l’assermenté dans l’église porte atteinte au caractère sacré de celle-ci pour les paroissiens. Dès lors, le lieu saint souillé devient la demeure de l’impie qu’on n’hésite pas à détériorer. A St-Lambert-du-Lattay, le procureur de la commune raconte à quel point « la surprise fut extrême, arrivant à l’église pour l’installation de trouver les autels dépouillés, les cierges sans bougies ; que ces rebelles à la loi ont poussé l’effronterie jusqu’à enlever ou faire enlever la pierre sacrée de l’autel de la Vierge, et comptant n’être pas découverts dans leur abominable projet, on y mit en place un carreau d’ardoise, pareil à ceux dont est carrelée l’église ». Il ajoute que malgré tous les soins déployés à cet effet, « on ne put parvenir à trouver les ornements ». Certaines municipalités n’hésitent pas même à demander des cautions aux curés pour garantir ces habits sacerdotaux, comme à Melay ou St-Quentin-en-Mauges.

 

Et quand bien même on les trouve, leur état laisse à désirer. C’est du moins ce que souligne Jules Dunan, curé de la Poitevinière : « nous n’avons trouvé à la sacristie pour tout linge qu’une aube rapiécée et dégoûtante et dont on n’a pu se servir, avec un calice et un ciboire vide dans le tabernacle […] toutes les hosties consacrées ont été enlevées, ainsi que les Saintes Huiles ». La municipalité s’en défend néanmoins : « Monsieur le vicaire a déclaré qu’il ne restait plus d’hostie dans le ciboire, que les Saintes Huiles étaient entre ses mains, qu’il les eut remises au sieur Dunan s’il n’était pas parti immédiatement après son installation ». Bonne ou mauvaise foi, qui croire ? Toujours-est-il que, dans ces conditions, il est inconcevable de proposer un office digne de ce nom, ce qui contribue à accentuer le rejet du curé constitutionnel considéré comme incapable d’accomplir le service divin.

 

Alors que le culte constitutionnel s’organise dans le calme du côté de Saumur, il n’en est pas de même dans le sud-ouest du Maine-et-Loire. Les prêtres assermentés nommés dans les Mauges ne s’attendaient probablement pas à une réaction aussi rapide et violente des populations. Jean Thubert résume très bien cela : « il était loin de s’attendre à un pareil sort quand il accepta cette cure. Tout l’invitait à s’y placer, le choix de ses électeurs, le vœu de ses concitoyens de Chemillé, le voisinage de son pays natal, qui n’est qu’à une demi-lieue », mais une fois sur le terrain il s’exclame : « Vain espoir ! Il ne savait pas à qui il avait affaire ». Il y a là un constat d’échec quant à l’introduction d’une nouvelle Eglise dans les paroisses des Mauges. Les divisions entre populations et curés constitutionnels, révélées par l’installation, vont désormais s’accentuer irrémédiablement.

 

Par sa seule présence ou par ses interventions dans la paroisse, le curé constitutionnel provoque des réactions plus ou moins fortes au sein de la communauté dans laquelle il vit. Les populations se crispent et se divisent à propos de l’adhésion ou non à la cause du prêtre assermenté. C’est autour de celui-ci que se noue le conflit. La présence du clergé constitutionnel dans les Mauges tend à accroître les tensions chez les paroissiens, tant dans la vie spirituelle que temporelle. Le curé constitutionnel doit s’imposer à ses fidèles comme le seul prêtre légitime de la paroisse. Mais cette ambition est contrariée par les actions des prêtres réfractaires qui entendent bien rallier à leur cause le plus grand nombre d’habitants. A Roussay, Guy Duboueix, curé depuis 1781 et qui a prêté le serment, ne parvient pas à retenir à son office les fidèles qu’il côtoie depuis bientôt dix ans. Toutes ses cérémonies sont interrompues faute de paroissiens. Il accuse son vicaire, le réfractaire Gautret, d’avoir persuadé certaines personnes de la paroisse de s’être « rendues coupables d’autant de sacrilèges qu’elles ont assisté de fois à [ses] offices ». La déchirure du clergé paroissial est ici profonde : elle tend à aggraver les tensions entre la communauté rurale ralliée au réfractaire et la minorité patriote qui soutient l’assermenté .

 

Les quelques rares fidèles subissent une pression psychologique de tous les instants. Les paroissiens s’opposent à leur entrée dans l’église comme à la Tourlandry, où même les enfants ne peuvent venir en sécurité assister aux exercices du catéchisme selon les mots du curé constitutionnel Jean Cassidy. Le fidèle devient un enjeu crucial pour les curés constitutionnels sans lequel leur rayonnement est nul, mais il est également d’un secours précieux pour les prêtres qui n’ont plus de personnel pour servir la messe. A St-Pierre-de-Chemillé, comme il n’y a pas de vicaire, le citoyen Bourmeau se doit « de chanter les grandes messes et vêpres, d’assister aux enterrements et baptêmes, d’arranger les ornements de l’église et de monter tous les jours l’horloge et la soigner, de plus de sonner matin et soir à toutes les cérémonies ». Yves Laurent, de son côté, attache une très grande importance au soutien de son sacriste : « sans son secours, j’eusse quitté St-Quentin ».

 

La mise en cause par les prêtres réfractaires de la validité des sacrements administrés par les curés constitutionnels déplace la lutte sur le plan spirituel et déclenche une véritable bataille des sacrements . En premier lieu, les paroissiens des Mauges ne font pas baptiser leurs enfants par le prêtre assermenté du village. Ils ont recours aux services des réfractaires de leur paroisse ou bien de bourgs voisins. A Cossé, Toussaint Walframbert remarque que deux enfants sont nés dans sa paroisse mais qu’ « on les a fait baptiser à Melay, sans l’en prévenir ». Même certaines autorités peu scrupuleuses n’hésitent pas à en faire autant comme Guérif, administrateur du directoire du district de St-Florent-le-Vieil, au sujet duquel Clémenceau, procureur de la commune de St-Florent-le-Vieil, fait un rapport au département : « Vous devez sentir combien une telle conduite de la part d’un homme placé dans un poste constitutionnel et chargé de faire exécuter les lois peut dangereusement influencer l’opinion d’hommes faibles et peu instruits, surtout dans un pays où le patriotisme est à peine connu ».

 

L’évêque constitutionnel Hugues Pelletier a beau protester dans un mandement « fût-il excommunié, suspendu, interdit, irrégulier ou dégradé, le prêtre pêche en célébrant la messe ; mais ce qu’il fait est valide », les paroissiens s’entêtent à boycotter les services des assermentés, notamment pour le sacrement du mariage.

 

Le mariage le plus mouvementé en cette période de troubles fut sans conteste celui de Victoire-Marie Revelière et de Amable-Jean Tharreau, négociant au May-sur-Evre, frère de François-Charles Tharreau, membre du directoire du district de Cholet. Le père de l’épouse, Gilles Revelière, exigeait que le curé constitutionnel de Notre-Dame de Cholet Emmanuel, La Crolle, célèbre le mariage : la mère et la fille, au contraire, désiraient qu’il soit célébré par un prêtre insermenté. Victoire-Marie Revelière envoya le frère de son époux au domicile de son père pour qu’il accepte ses conditions. François-Charles Tharreau présenta une longue requête au tribunal du district, précisant que : « son opinion religieuse, fût-elle une erreur, ne peut jamais être un délit ». Gilles Revelière céda et le mariage fut célébré peu après dans l’église du May-sur-Evre par le curé réfractaire Coulonnier. Cette affaire, qui selon l’Anjou Historique fit grand bruit, fut probablement une humiliation de plus pour le clergé assermenté que les patriotes ne pardonnèrent pas à la mère de la mariée .

 

 

Les sépultures sont le plus souvent bâclées où comme à Cholet « les corps morts que l’on ne peut se dispenser d’apporter pour les inhumer sont abandonnés à la porte, c’est avec peine que l’on trouve des porteurs. Aucun convoi ne les assiste. Deux fois à l’aspect de la croix lorsque le curé est venu faire la levée de ces cadavres, le peuple s’est comporté avec la plus grande indécence, a hué le curé et les assistants ».

 

Le 23 juillet 1791, une curieuse sépulture eut lieu à la Séguinière. Alors que la cérémonie à l’église se terminait, « les porteurs sortirent le corps de l’église et le portèrent au cimetière très vite malgré que Monsieur le curé leur ait observé de rester derrière lui et de ralentir leur marche, que le corps était rendu au cimetière que le curé n’était pas à moitié chemin. Les porteurs n’attendirent pas que le prêtre eut fait les cérémonies d’usage avant de mettre le corps dans la fosse, qu’ils l’y jetèrent et que le jeune Guinefoleau fit plusieurs éclats de rire sur ce que Monsieur le curé lui représenta ses torts, Guinefoleau lui dit qu’il n’était pas dans le cas de l’empêcher de rire ». Cet exemple atteste une fois de plus de la disparition du sacré dans les cérémonies des ministres du culte constitutionnel.

 

Dans cette bataille des sacrements, certains curés constitutionnels contre-attaquent en refusant de faire l’enterrement des enfants non baptisés. Le maire de la Jumellière, Raimbault, constate le refus du curé constitutionnel Charles Cailleau d’enterrer un enfant le 24 novembre 1791. En conséquence, le maire ordonne aux sacristes de se charger de cette tâche et de « faire la fosse dans un coin du cimetière ». Le curé persiste dans son refus puisque le paroissien Jacques Baumard est dans le même cas : « n’ayant point trouvé de parrain et de marraine pour son enfant mort d’aujourd’hui, ne l’ayant pas porté à l’église, Monsieur le curé refuse de l’inhumer ».

 

En décembre 1792, le curé de St-Lambert-du-Lattay, Pierre Dubourg, résume bien la situation à laquelle sont confrontés les curés constitutionnels des Mauges face à ces habitants qui inhument leurs morts eux-mêmes, quand ils ne dédaignent pas les laisser aux portes des églises : « les municipalités ont-elles droit de soustraire les morts à la sépulture ecclésiastique ? Peuvent-elles faire enterrer en terre sainte le corps des personnes qui refusent de reconnaître l’Eglise catholique ? […] Ne suis-je pas le fonctionnaire public ? Et une de mes principales fonctions dans le temps présent n’est-ce pas d’inhumer les corps ?». Dubourg demande au département la conduite qu’il doit tenir face à cela. Le problème est bien là, les autorités ne donnent apparemment pas de consignes aux prêtres constitutionnels sur ces questions éminemment religieuses. D’ailleurs, le curé constitutionnel réitère ces questions en février 1793, celles-là même que le curé de Beaupréau se posait déjà au mois d’août 1791.

 

En somme, le prêtre assermenté perd peu à peu le caractère sacré de son ministère et l’autorité religieuse accordée traditionnellement à sa fonction. Jean Thubert, curé constitutionnel de Melay, est en ce sens pris à parti par ses paroissiens dans l’exercice même de ses fonctions : « plusieurs d’entre eux montèrent jusqu’aux vitraux, y cassèrent des carreaux, à travers lesquels ils insultaient le dit curé célébrant la messe en l’appelant intrus, voleur, coucou , bête, ignorant et foutre gueux, que ces injures redoublèrent au moment de l’élévation ». A Landemont, le curé Jacques Despeignes est harcelé : « en présence de tout le peuple à l’issue de la première messe, ils ont menacé notre curé par paroles et par gestes. Les plus acharnés, d’après les cris à l’assassin, à la force prononcés injustement et à tort dans la sacristie par ce Judic [prêtre réfractaire de la paroisse], ils se sont […] présentés pour frapper le curé , et l’ont forcé à se retrancher derrière l’autel ». A St-Aubin-de-Luigné, le curé est représenté en diable, il est l’incarnation même du mal.

 

 

Les prêtres constitutionnels des Mauges sont dérangés, voire attaqués au milieu de leurs fonctions sacerdotales. L’autorité attachée à leur fonction d’ecclésiastique n’est pas respectée. De là, la population s’attache les services de son ancien prêtre ou d’un prêtre réfractaire réfugié. Mais ces derniers, pourchassés par les patriotes, ne sont pas toujours disponibles.

 

Sans encadrement clérical, ces communautés des Mauges sont alors le théâtre d’une flambée de religion sauvage . De nombreuses processions nocturnes convergent vers des lieux comme St-Laurent-de-la-Plaine où la Vierge serait apparue dans un chêne, ou encore à Notre-Dame de Bellefontaine, traditionnel lieu de pèlerinage mais d’autant plus fréquenté suite à ces événements. Les curés constitutionnels sont témoins de ces processions comme Jean Pirault à St-Laurent-de-la-Plaine ou encore comme Michel Martineau des Gardes qui s’inquiète de cette ferveur populaire : « [par] le civisme de mes concitoyens à retenir par la terreur des armes le concours de trente à quarante paroisses qui se disposaient à venir de nuit visiter notre église, ils se sont revanchés à Bellefontaine où il s’est trouvé dit-on douze à quinze mille âmes. Ils n’ont cependant pas perdu de vue leur premier dessein, mardi au soir de ce mois, ils vinrent se présenter au nombre de douze à treize cents peut-être davantage, mais ils furent repoussés par notre garde nationale et contraints de se retirer. Cette nuit dernière nous découvrîmes de l’éminence où nous sommes situés plus de soixante processions qu’on distinguait dans les ténèbres de la nuit à la clarté de leurs cierges allumés. Ils entouraient notre coteau et on les entendait chanter le Salve Regina, les litanies de la Sainte Vierge et les domine salvum fac regem. Depuis huit jours nous n’osons dormir tranquilles d’autant plus que nous nous sommes assurés qu’ils sont résolus de tout tenter pour exécuter leur premier dessein […]. Il vient d’arriver à St-Georges deux caisses de cierges ». Il y a là un glissement des fidèles vers une autonomie religieuse.

 

En devenant des fonctionnaires salariés par l’Etat, les curés constitutionnels ont perdu ce qui donnait au prêtre un caractère sacré, à savoir l’institution divine qui le rendait apte à remplir sa mission surnaturelle. C’est dans cet amoindrissement de l’autorité ecclésiastique que va s’affirmer la singularité des Mauges .

 

Si les prêtres assermentés éprouvent bien des difficultés à exercer leur ministère, leur vie en dehors de l’église n’est pas plus aisée. Les paroissiens accentuent cet isolement par un boycott des services ou des ventes de produits quotidiens nécessaires au prêtre et par un rejet de ses domestiques. Yves Laurent n’ose plus sortir de chez lui : « il me faut […] un homme pour faire mes commissions, ne trouvant pas ici mon nécessaire ; on refuse de me vendre, ou il faudrait payer le double, le triple ». A Melay, des moyens radicaux sont employés pour approvisionner le curé Jean Thubert : « Jacques Le Bleu, boulanger demeurant à Chemillé, a déclaré que toutes les fois qu’il se rend à Melay pour porter du pain au sieur Thubert, il est obligé de mener avec lui un chien et d’être armé d’un fusil pour en imposer, tant aux habitants femmes et enfants qu’il trouve dans son chemin et à la porte de la dite cure ». C’est un véritable siège qui s’organise pour affamer le curé constitutionnel et ainsi le faire déguerpir. Le projet des habitants est clair ; le boulanger rapporte leurs propos : « tu viens porter du pain à ton intrus, ce il n’en mangera pas dans peu, nous sommes une demi-douzaine qui lui casserons les membres ».

 

Mis à part quelques patriotes, les paroissiens des Mauges sont très majoritairement opposés aux nouvelles lois. Toute la communauté s’est mobilisée derrière les curés réfractaires et l’idée selon laquelle il faut sauver la religion. Hommes et femmes de tout âge sont impliqués dans la lutte contre le curé constitutionnel. Dans ce contexte, les femmes et les enfants jouent un rôle important en participant à des actions violentes contre l’intrus.

 

A Beaupréau, l’avoué et commissaire des impositions Clémenceau est témoin des propos d’une femme appelée « la grande Marion » qui « criait à une vingtaine d’autres femmes attroupées, en parlant de Monsieur Coquille [le curé constitutionnel] qui venait de passer la […] rue : c’est un gueux, un scélérat, foutez-lui donc une rossée en passant, et que nous soyons délivrés de ce jean-foutre là ». Certaines femmes n’hésitent pas à diriger elles-mêmes des troubles. Henriette Boussion, lors d’une messe à Roussay, ouvre les portes de l’église et « fait des farces » sur le curé. Elle insulte les assistants et a « engagé le peuple qui l’entourait et qu’elle avait ameuté à en faire autant, à l’imiter ». La domestique du curé Pierre Dubourg de St-Lambert-du-Lattay, accompagnant celui-ci sur la route de Chemillé, « fut insulté par dix ou douze garçons accompagnés d’une centaine de femmes qui les sollicitaient à lui faire un mauvais parti ».

 

Pour T.Tackett, ces troubles menés par des femmes s’expliquent dans le sens où, « en vertu de la nature inférieure et du caractère irresponsable qui leur était généralement prêtés, elles bénéficiaient d’une certaine liberté lorsqu’elles se livraient à ce genre d’action et étaient de fait à l’abri des poursuites. En un certain sens, les actions violentes menées par les femmes ont pu revêtir une certaine autorité morale en tant qu’expression de la conscience collective de la communauté ». En quelque sorte, les actions violentes sont légitimées par l’innocence qu’on accorde aux femmes et aux enfants.

 

plan anonyme de la paroisse de Melay localisant les opposants au curé constitutionnel Jean Thubert

 

A défaut de pouvoir se défendre correctement, les prêtres assermentés tentent de se soutenir les uns et les autres. Cette entraide se manifeste par une collaboration dans la préparation de cérémonies par exemple . Les ecclésiastiques essaient de faire preuve de cohésion afin de présenter une Eglise constitutionnelle unie au moins en apparence. Celle-ci se manifeste concrètement lors de la sépulture du curé de St-Laurent-de-la-Plaine, Jean Pirault, décédé la veille le 23 avril 1792. En effet, le curé constitutionnel est inhumé en présence de cinq prêtres assermentés des Mauges, à savoir Symphorien Lebreton de la Pommeraye, Michel Piou de Montjean-sur-Loire, Denis Renou de Ste-Maurille-de-Chalonnes, François Brideau de Notre-Dame-de-Chalonnes et Jean Hulin de Ste-Christine. A cette occasion, le clergé constitutionnel se montre soudé à défaut d’être appuyé par les autorités républicaines.

 

Mais face à la pression quotidienne de leurs paroissiens, certains curés constitutionnels « craquent » ou plutôt règlent leurs comptes eux-mêmes en employant la force, ce qui contribue à aggraver la position de ces hommes de paix. A Landemont, le curé réfractaire Judic, septuagénaire, se plaint d’une agression perpétrée sur sa personne par l’assermenté Jacques Despeignes. Vexé de n’avoir pu dire la messe avant le réfractaire, Despeignes se rend à la sacristie : « il y revint comme un furieux à son ordinaire, et arrivant à moi me donna un si grand coup de coude par le visage, que peu s’en fallut qu’il m’eut renversé, et en me tirant mes clefs avec violence il m’égratigna un doigt jusqu’au sang ».

Ces comportements violents des curés discréditent encore plus leur position aux yeux des paroissiens. Ils sont pris dans un cercle vicieux infernal dans le sens où ils sont obligés de se défendre ; certains emploient d’ailleurs pour cela des moyens radicaux, ce qui augmente inévitablement la haine à leur égard. De plus, d’une paroisse à l’autre, l’amalgame est vite réalisé entre les curés les plus virulents et les autres assermentés. Pour les paroissiens, le curé constitutionnel est un homme animé de passions violentes.

 

Les prêtres assermentés, inquiets des comportements agressifs de leurs paroissiens, décident de s’armer pour assurer eux-mêmes leur sécurité. Toutefois, les armes qu’ils portent inquiètent les habitants mais ne leur imposent pas le respect. A St-Quentin-en-Mauges, le maire Raimbault écrit à propos d’Yves Laurent que « les armes qu’il a toujours à la main lorsqu’il paraît en public et qu’il paraît toujours vouloir porter, selon qu’il nous l’a lui-même manifesté, ne pourront tout au plus que le faire redouter et exciter l’indignation, loin de lui gagner le respect de ses paroissiens ». Et le curé lui-même est bien obligé d’admettre que cela n’a pas d’effet : « ennuyé de n’avoir de repos ni jour ni nuit j’ai pris les armes ; j’ai couché en jou, et cela sans tirer, ni faire feu, n’ayant dessein que de faire peur ; mais cela n’a servi qu’à faire ramasser le monde un moment, et on a toujours continué ».

 

Après plusieurs mois de conflit avec les paroissiens, des signes de faiblesse se font sentir au sein du clergé constitutionnel. Certains curés quittent momentanément leur paroisse ou résident dans une paroisse voisine et ne se déplacent que pour officier. Mais pour d’autres, le départ est définitif. Jean Thubert réside par prudence chez son père à Chemillé. Celui de Beaupréau, Jacques Coquille, décide de se retirer le 16 octobre 1791 pour quelques temps à Chalonnes-sur-Loire, car la municipalité ne s’est pas engagée par écrit à lui assurer sa sécurité. Le plus souvent, les fonctionnaires ecclésiastiques s’établissent en ville, auprès des autorités. C’est le cas à Cholet comme l’explique de Beauveau, le procureur-syndic du district de Cholet, le 22 mai 1792 : « plusieurs de ces messieurs trouvent ou paraissent trouver la ville de Cholet plus agréable que leur presbytère. Ils semblent disposés à exécuter la loi de résidence à peu près comme les évêques de l’ancien régime ». Pire, certains curés quittent définitivement leur paroisse dès 1792 comme Oger de Chaudron-en-Mauges chassé par ses paroissiens, Pierre-Charles Boillet de St-Macaire-en-Mauges, Jean Cassidy de la Tourlandry ou encore Jacques Despeignes de Landemont. Tous ne seront pas remplacés ; l’Eglise constitutionnelle perd ses membres dans les Mauges les uns après les autres.

 

« Derrière les prêtres, les peuples »

 

 

La présence des prêtres assermentés dans les paroisses des Mauges et du Saumurois révèle et renforce les convictions religieuses des populations. Mais elle contribue aussi à clarifier les positions politiques des paroissiens. Religion et politique sont étroitement mêlées. Et derrière les curés constitutionnels se dévoile tout un réseau de patriotes qui ont saisi l’enjeu politique de la présence de ces prêtres. Mais l’Etat commence à manifester des signes de lassitude et tend à réduire le curé constitutionnel au simple rôle de délégué spirituel.

 

La neutralité est impossible. Quand on choisit un curé, on choisit son camp. Dans les Mauges, selon Charles Tilly, « les modérés étaient coincés entre les factions. La simple inévitabilité d’un choix entre l’assistance et la non-assistance à la messe du curé constitutionnel dans une campagne où la fréquentation de l’église avait été quasi universelle forçait les indécis à se placer dans un camp ou dans l’autre. Cette décision prise, les extrémistes de chaque camp pressaient ceux qui s’étaient rangés à leurs côtés à donner d’autres preuves de foi. Les preuves contre-révolutionnaires prirent la forme d’assistance aux cérémonies religieuses clandestines, de refus de coopérer avec les autorités révolutionnaires, de soin appliqué à éviter tous les signes extérieurs du patriotisme ».

 

En conséquence, le curé constitutionnel joue un rôle politique dans l’œuvre révolutionnaire. C’est un homme au service de la Nation, utilisé comme pilier des réseaux de patriotes. Pour l’Etat, il est avant tout un instrument politique notamment dans le travail de circonscription des paroisses.

 

Au sud de Chemillé, à St-Georges-du-Puy-de-la-Garde, une famille s’illustre particulièrement par son engagement dans la Révolution : les Martineau. La commune est à l’époque divisée en deux avec d’un côté le bourg de « St-Georges » et de l’autre « les Gardes ». Pour les commissaires Villiers et Boulet, la situation est claire : « nous nous sommes convaincus qu’il y avait dans cette paroisse deux partis, celui de l’ancien curé adopté généralement par les habitants du bourg de St-Georges, et celui du nouveau curé soutenu par les habitants de celui des Gardes ». Le nouveau curé, c’est Michel Martineau, devenu prêtre constitutionnel en avril 1791 par la volonté de son père. Ce dernier était le chef des patriotes des Gardes, un important négociant en textile, appartenant à une riche famille de patriotes bourgeois, étroitement alliée avec les familles de marchands de Chemillé et de St-Pierre . Frères, oncles, cousins, toute la famille est impliquée dans la lutte contre les partisans du vicaire réfractaire de St-Georges, Barbotin. La famille Martineau fait donc bloc autour du curé constitutionnel, symbole de son engagement dans la Révolution.

 

La Constitution civile de 1790 stipulait l’organisation d’un immense remaniement de la carte des paroisses françaises. Un long travail de circonscription est donc entrepris par les révolutionnaires qui se poursuit jusqu’en 1792. Les règles définies sont les suivantes : les villes de moins de six mille habitants ne conservent qu’un seul curé, et les paroisses rurales qui n’ont pas trois quarts de lieue de côté seront supprimées. Le choc est considérable chez les paroissiens, tant dans les Mauges que dans le Saumurois.

 

Très vite, les motifs de cette opération de circonscription deviennent politiques. Il est bien difficile de trouver des curés assermentés pour remplacer les réfractaires, si bien que la tentation est grande de supprimer les paroisses de ces derniers même si elles ne répondent pas aux critères définis par la Constitution civile . Dans cette optique, le département suggère aux administrateurs du district de St-Florent-le-Vieil de supprimer les paroisses de St-Laurent-de-la-Plaine, Bourgneuf et Chateaupanne afin de se débarrasser des curés réfractaires qui s’y trouvent. A Chemillé, le 30 juin 1791, des habitants demandent à profiter du départ du curé de la paroisse voisine de Melay pour la réunir à Chemillé où il y a des ecclésiastiques assermentés et pour fermer l’église de la Chapelle-Rousselin où il y a un réfractaire.

A Beaupréau, le projet de réunion des paroisses de St-Martin et de Notre-Dame déchaîne les passions. De son côté, la municipalité de Notre-Dame demande la réunion : « dans les circonstances actuelles les paroissiens de St-Martin-de-Beaupréau ont toujours été en contrariété avec ceux de Notre-Dame où la division des municipalités est nuisible, où la différence des opinions occasionne quelques troubles, il parait nécessaire de réunir en entier les deux paroisses pour ne former qu’une seule municipalité, et n’avoir qu’un curé et deux vicaires. Cette réunion devient encore plus pressée par la difficulté qu’on a à trouver des prêtres assermentés ». Mais la municipalité de St-Martin n’entend pas céder. En effet, les habitants de St-Martin viennent de rebâtir leur église, celle-là même que l’on veut fermer. Pour eux, la seule motivation de cette réunion est l’intérêt personnel du curé Jacques Coquille : « il est vrai que le curé constitutionnel de Beaupréau un des plus ardents solliciteurs de ce décret en recevra un traitement plus considérable ».

Les administrateurs réunissent les paroisses sans curés constitutionnels à celles qui en sont pourvues. La présence d’un ecclésiastique assermenté dans tel ou tel lieu conditionne donc en partie la politique de la circonscription des paroisses.

 

 

L’année 1792 constitue une année charnière pour le clergé constitutionnel dans le sens où il va être mêlé au même titre que le clergé réfractaire à une certaine proscription, annonçant l’orage à venir.

Bien souvent les prêtres réfractaires emportent avec eux les registres paroissiaux, véritable mémoire de toute la communauté. De ce fait, les curés constitutionnels ne peuvent tenir correctement ces registres. Yves Laurent déplore : « si je me trouvais obligé de délivrer des extraits, je n’ai pas les registres ; je n’ai que ceux de l’année courante. Quand on vous en demandera, m’a-t-on dit, il faudra nous avertir. Mais je m’en donnerai bien de garde ; je renverrai au greffe. Tous les curés ont ordinairement les registres ».

 

1792 est aussi une année décisive pour la question du recrutement des curés constitutionnels. En 1791, les révolutionnaires élaborent un décret pour les ecclésiastiques assermentés, qui dispense jusqu’au 1er janvier 1792 de la nécessité d’avoir cinq ans de service préalable en la qualité de vicaire. Au-delà de cette date, ces cinq ans de service seront exigés pour prétendre à être nommé à une cure, ce qui risque de limiter grandement le nombre de candidats aux cures vacantes compte-tenu du jeune âge en général des assermentés.

 

Un second serment est exigé en 1792 : le serment de « Liberté-Egalité ». En effet, le 14 août 1792, un décret oblige les ecclésiastiques à jurer « d’être fidèle à la Nation et de maintenir la Liberté, l’Egalité ou de mourir en la défendant ». Ce décret, qui sera étendu à tous les citoyens début septembre, est suivi d’un second le 26 août 1792, donnant quinze jours aux prêtres ayant refusé le serment du 14 août pour quitter la France. Passé ce délai, ils sont susceptibles d’être déportés en Guyane. Il y a là une montée de l’anticléricalisme du gouvernement qui tente de clarifier la situation entre véritables et faux jureurs. Mais ces décrets nuisent tout autant au clergé constitutionnel qu’au clergé réfractaire : c’est non seulement le clergé réfractaire qui est proscrit mais également par voie de conséquence son culte lui-même. Les curés constitutionnels vont avoir de plus en plus de mal à justifier un culte que le gouvernement s’emploie à combattre avec vigueur.

 

Dans le même temps, les autorités locales maugeoises manifestent un certain mépris pour ces curés constitutionnels qu’ils ne parviennent pas à imposer. A ce sujet, de Beauveau, le procureur-syndic du district de Cholet, fait remarquer au procureur général syndic du département qu’ « il ne faut pas laisser ces Messieurs sous prétexte de leur patriotisme s’ériger en petits despotes et devenir pires que leurs devanciers. L’on dira en faveur des prêtres ou à leur désavantage tout ce que l’on voudra. Ce qui est très certain c’est que l’Assemblée Nationale a bien pu ôter leur casaque mais qu’elle ne parviendra jamais à leur ôter leur esprit d’intolérance et de domination ». Autrement dit, le district de Cholet, las des difficultés occasionnées par ces curés assermentés, ne semble plus cautionner l’action de ces prêtres. Le curé de Beaupréau, quant à lui, fait part dans une de ses lettres de la mauvaise collaboration du district de St-Florent-le-Vieil à son égard. Le clergé constitutionnel commence à perdre un soutien pourtant indispensable.

 

L’Etat réduit peu à peu le prêtre à n’être plus que son délégué spirituel. Les cérémonies religieuses auxquelles participent en grande pompe les administrateurs des districts et les gardes nationaux se muent insensiblement en manifestations à la gloire de la Révolution grâce à la complaisance du clergé . La tension est de plus en plus forte dans les Mauges. Les craintes d’un soulèvement avancées par les curés constitutionnels et les patriotes se confirment.

 

Les curés constitutionnels dans la tourmente de 1793

 

 

En 1793, le clergé constitutionnel traverse la période la plus pénible de son histoire. Tour à tour, les prêtres assermentés sont plongés dans la tourmente des Guerres de Vendée puis exposés aux foudres de l’Etat qui entend de plus en plus se débarrasser de ces fonctionnaires ecclésiastiques encombrants.

 

La tension est forte dans les Mauges en ce début d’année 1793, entre d’un côté les paroissiens et les curés constitutionnels de l’autre. Le décret du 24 février ordonnant la levée en masse de 300 000 hommes pour protéger les frontières françaises est venu accentuer face à la Révolution une hostilité déjà croissante et nourrie du débat religieux. Les menaces pesant sur les ecclésiastiques assermentés se font de plus en plus pressantes. Pour les paroissiens, le dénouement de plusieurs mois de luttes est proche.

 

Dans les premiers jours de mars, plusieurs curés constitutionnels sont désarmés ; c’est le cas de François Mélouin à Andrezé, de Jean Dubourg à St-Lambert-du-Lattay ou encore de Jean Hulin à Ste-Christine. Quant à Antoine Vallée, curé constitutionnel de St-Florent-le-Vieil, il se rend au plus vite à Angers au matin du 13 mars pour annoncer que partout les patriotes se font désarmer et que la résistance s’organise dans une exaltation extrême. Les Mauges sont désormais en ébullition, divers groupes d’insurgés se forment. Très vite, les curés constitutionnels sont faits prisonniers. C’est une première victoire pour les habitants des Mauges, qui, après plus de deux ans d’opposition à la Constitution civile du clergé et au serment, fustigent le symbole même du culte constitutionnel.

 

Une véritable chasse au prêtre constitutionnel est lancée. Le 11 mars 1793, à St-Lambert-du-Lattay, deux serruriers se présentent à la porte de la cure, armés de fusils, de sabres et de pistolets pour se saisir du curé Jean Dubourg : « vous ne sortirez pas, lui dirent-ils, car vous allez chercher les patriotes pour nous écraser. Si nous mourons, vous mourrez ». De la même façon, huit membres du clergé constitutionnel des Mauges sont saisis entre le 13 et le 17 mars 1793. Le message est clair : le curé constitutionnel, chassé pour des questions religieuses, est aussi poursuivi comme relais potentiel du réseau des patriotes.

 

Une fois conquis le pays des Mauges, les insurgés portent leurs assauts dans le Saumurois. Pour F.Lebrun, les allées et venues de l’armée vendéenne ont « renforcé l’attachement de la République à l’égard des « brigands » ». En effet, le clergé constitutionnel craignait l’arrivée des paysans insurgés. En cas de succès de l’armée catholique, il savait que sa situation, sinon sa vie, seraient menacées ; une autre juridiction ecclésiastique se substituerait à l’organisation constitutionnelle . Les prêtres assermentés contribuent alors à l’effort de guerre, comme Pierre Roblain, curé-maire du Puy-Notre-Dame qui « fait boulanger pour les soldats de la République sans en avoir demandé aucun paiement ». Les troupes de l’armée catholique et royale avancent rapidement. Le 5 mai 1793, Thouars est prise ; le 7 juin, c’est au tour de Doué-la-Fontaine. Puis Saumur, pourtant défendue par plusieurs dizaines de milliers d’hommes, est prise le 9 juin par l’armée vendéenne. Du même coup, le clergé constitutionnel se doutait de son sort, d’autant plus que certaines nouvelles peu rassurantes lui parvenaient, comme celle concernant le curé constitutionnel du Puy-Notre-Dame qui avait vu sa maison pillée par les insurgés.

 

Fuir ou rester ? Certains curés constitutionnels préfèrent quitter la ville et revenir ultérieurement pour inciter leurs concitoyens à rester fidèles à la République comme le curé constitutionnel du Puy-Notre-Dame. Le curé de St-Pierre-de-Saumur Michel Martin du Chesnay reste et rencontre même Jacques Cathelineau, le chef des Vendéens. Les prêtres réfractaires de l’armée vendéenne prennent possession des églises de Saumur. Par la même occasion, ils entrent en contact avec les curés constitutionnels, dont certains ne leur étaient pas inconnus puisqu’ils avaient fait leurs études ensemble. Leur rencontre dut probablement ouvrir sur des débats théologiques animés. Toujours est-il qu’après ces conversations, plusieurs curés constitutionnels se rallient aux Vendéens dont Pierre Hérissé, en charge de la cure de Cunault. Ce prêtre devait avoir sa conscience bien tourmentée. Originaire de St-Rémy-en-Mauges, il avait prêté serment une première fois le 13 février 1791 puis s’était rétracté au mois d’avril. Il prêta le serment de nouveau ainsi que celui de Liberté-Egalité le 5 octobre 1792. Ce parcours indécis éclaire bien son revirement de 1793. En ce sens, les curés restés sur place pendant l’occupation de Saumur ne vont pouvoir éviter les compromissions avec les Vendéens, ni les représailles des patriotes.

 

La présence des Vendéens à Saumur ne fut pas bien longue. Dès le 24 juin 1793, ils quittent la ville soit quinze jours après leur arrivée. Les républicains reprennent possession de la ville et y installent un comité révolutionnaire chargé d’identifier les personnes soupçonnées de rébellion, de trahison et d’incivisme. Les dénonciations ne se font pas attendre. Dans le Saumurois, vingt-cinq prêtres sont arrêtés à l’automne 1793 pour cause de menées contre-révolutionnaires et d’intelligence avec l’ennemi. Il leur est reproché d’avoir rétracté leur serment de 1791 et pour certains d’avoir fait la lecture de la proclamation des chefs vendéens et chanté le « Domine, salvum fac regem ». Les curés constitutionnels justifient leurs gestes par la volonté d’éviter un pillage certain et de protéger leurs fidèles. Mais leurs sentiments patriotiques demeurent intacts selon eux. Dans certains cas, ce sont les paroissiens eux-mêmes qui soutiennent leur curé. César Minier, prêtre de Nantilly, doit la vie à une pétition de cent dix-sept de ses concitoyens.

Plusieurs prêtres saumurois furent mis en prison dont Charles Lefebvre, curé de Montreuil-Bellay ainsi que Michel Martin du Chesnay, incarcéré notamment pour le mauvais exemple qu’il donnait aux autres prêtres. Les prisons de Saumur étant déjà bondées, les détenus sont conduits à Orléans par Lepetit, membre du comité révolutionnaire. Mais à Blois, pour des raisons confuses, ce dernier ordonne le massacre des prêtres le 9 décembre 1793. Il les fait conduire au bord d’une rivière, les fait fusiller et jeter à l’eau « après qu’on les eut dépouillés de leur argent, de leurs bijoux et de leurs vêtements ». D’autres prêtres seront arrêtés dans les premiers mois de 1794 pour des motifs futiles : Leroyer, curé de Cizay, est mis aux arrêts parce que son frère est émigré. Denis Foucques, vicaire de Dampierre, fait la classe sans avoir de certificat de civisme. Mais ces prêtres échappent à la mort.

 

Les événements de Saumur poussent les révolutionnaires dans une politique très dure envers les ministres du culte. Ces prêtres qui avaient juré fidélité à la Nation et à la Loi se sont montrés capables de renier leur serment plusieurs années après l’avoir prêté. L’amalgame entre prêtres réfractaires et curés constitutionnels est fait. Le pouvoir les assimile désormais aux ennemis potentiels de la République et de la Révolution.

 

La liquidation du clergé constitutionnel

 

Déjà très affaibli par les troubles occasionnés par les Guerres de Vendée, le clergé constitutionnel va subir les attaques répétées de l’Etat qui entend bien précipiter le culte constitutionnel à sa fin par divers moyens.

A l’automne 1793, la vaste entreprise de déprêtrisation commence. Pour les révolutionnaires, il s’agit d’éliminer avec les prêtres « une source d’opposition politique majeure du fait de leur influence sur les « esprits crédules » ». La loi du 22 novembre 1793 permet aux curés d’abdiquer contre huit cents livres de pension par an. Dans le Maine-et-Loire, deux cents prêtres environ abdiquent dont l’évêque Hugues Pelletier parmi les premiers. Ils renoncent à leur état et rendent leurs lettres de prêtrise. Il reste que les curés constitutionnels n’abdiquent pas tous pour les mêmes raisons. Pour les uns, il s’agit bien d’une volonté de quitter l’Eglise, mais pour les autres, l’abdication s’apparente plus à un geste réalisé par appréhension que par conviction.

 

Certains prêtres déposent effectivement leurs lettres de prêtrise à cette occasion, mais d’autres expliquent qu’ils les apporteront plus tard ou tout simplement qu’ils ne les ont plus. De nombreux curés rapportent qu’elles ont été prises et brûlées par les « brigands » de l’armée catholique et royale, ce qui les dispensent de les remettre. C’est le cas de Pierre Dubourg, curé constitutionnel de St-Lambert-du-Lattay, dont la majeure partie des effets et surtout ses livres et papiers ont été déchirés puis brûlés par les Vendéens. Or ce curé reprend le culte après le Concordat. Avait-il gardé ses lettres de prêtrise dans l’optique de réintégrer un jour l’Eglise ?

 

Certaines déclarations sont de véritables attaques contre l’Eglise et la religion catholique. Parmi celles-ci, l’abdication du curé constitutionnel de Beaupréau, Jacques Coquille, est à souligner : « il y a un an que j’avais demandé à la Convention l’abolition du culte romain, aujourd’hui que l’esprit public marche à grand pas vers la vérité, et que la philosophie triomphe elle précédera ma profession de foi : les brigands de la Vendée m’ayant brûlé mes lettres de prêtrise, avec mes effets, je ne puis en faire un autodafé. Je déclare, citoyens administrateurs, que je renonce à l’exercice de mes fonctions ecclésiastiques, que je crois qu’un prêtre romain est un être aussi dangereux qu’inutile dans une république aussi vaste que la République française et que s’il y avait des représentants de Dieu sur la terre, cette glorieuse prérogative n’appartiendrait qu’à l’homme libre ». René Vilneau, curé constitutionnel de Varrains dans le Saumurois, exprime la même révulsion : « le sacerdoce est une profession qui ne peut que prolonger l’enfance de l’homme et empêtrer la raison dans sa marche ; en conséquence, je lui ai laissé les voies libres en me démettant de mon titre de curé ».

 

La Révolution demande à la conscience une adhésion quasi religieuse qui ne peut coexister avec la foi chrétienne . Il y a pour ces prêtres une incompatibilité de leur fonction avec l’idéal révolutionnaire. Pierre Robin, curé constitutionnel de Trémentines, abdique : « je donne volontiers ma démission de ma cure […] parce que je crois que ces fonctions sont incompatibles avec le système républicain ». Pour ces prêtres, religion et Révolution ne peuvent faire bon ménage.

L’entreprise de déprêtrisation se poursuit. Mais cela n’est pas suffisant. Les révolutionnaires veulent frapper plus fort en préconisant le mariage des prêtres pour les soustraire définitivement à l’Eglise. Dans les Mauges, le premier à exprimer cette volonté est Jacques Coquille. Jugé trop vieux pour aller se battre aux frontières alors qu’il réclamait son enrôlement, le curé constitutionnel se serait écrié : « trop vieux pour me battre, je ne serai du moins pas trop vieux pour aimer ! ». Et de fait, ce membre influent de l’Eglise constitutionnelle se marie à Angers avec une de ses paroissiennes, Louise-Marie Vivier, le premier octobre 1793, avant même son abdication. Pour lui, ce geste est naturel : « demander si un prêtre peut se marier, c’est demander s’il est un homme ».

 

Les révolutionnaires devaient se féliciter de ces exemples de soumission ; les Affiches d’Angers publièrent d’ailleurs le discours de mariage de Coquille le 18 octobre 1793. De plus, ces unions étaient encouragées comme exemples concrets de renonciation au fanatisme . Le meilleur exemple en ce sens est le mariage de Joseph Meignan, curé de St-Jacques-de-Saumur, le 15 novembre 1793. La cérémonie est l’objet d’une démonstration patriotique. Le curé et sa future épouse Anne-Louise Thoreau « arrivèrent escortés d’un grand nombre des membres du comité révolutionnaire de l’administration du district et d’une foule de citoyens des deux sexes ». L’officier d’état civil, le citoyen Cailleau, prononça alors un discours où « il montra la raison et la philosophie remportant la victoire sur de vains préjugés ». Le procès-verbal de ce mariage fut imprimé en mille exemplaires.
Pour les révolutionnaires, le mariage était le moyen le plus sûr de détacher les prêtres abdicataires de l’Eglise, ce qui revenait à violer l’une des lois essentielles de la discipline ecclésiastique . Pour les prêtres, mis à part les quelques exemples précédents, le mariage permettait de lever les soupçons sur leur bonne foi patriotique. En effet, par son décret du 20 novembre 1793, la Convention exemptait de déportation tout ecclésiastique marié, même réfractaire.