VERNOUX (07) - MONTPELLIER (34) - JACQUES-PHILIPPE MICHEL, VICAIRE A LARGENTIÈRE (1752 - 1794)
Fils de Pierre-Antoine, maître tondeur, et de Marie Chapus, Jacques-Philippe Michel est né à Vernoux-en-Vivarais, le 26 septembre 1753 et a été baptisé le 28.
Le 15 ventôse de l'an II (15 mars 1794), Jacques-Philippe Michel, ancien vicaire de la commune de Largentière dans l'Ardèche (de 1785 à 1792), sa dernière signature, dans les registres de la ville, est du 18 avril 1792.
Retiré et caché à Montpellier depuis septembre 1792, il est trouvé dans le domicile des deux soeurs de Vèze, avec sept autres femmes qui participaient à ses instructions.
L'une de ces femmes, jeune fille alors, a raconté ce procès dans un récit qui, pour n'être pas officiel, n'en garde pas moins toute l'autorité d'une déposition de témoin.
Lorsque Michel vint à Montpellier, il avait la pensée d'obéir à la loi en se retirant en Espagne ; mais il vit qu'il y avait là du bien à faire et resta au péril de ses jours.
C'est vers la fin de janvier 1794, qu'il fut reçu chez les soeurs de Vèze, d'où il sortait très souvent pour remplir son ministère. Dénoncé à Cette, il fut épié et s'en douta : "Je suis, disait-il, une victime marquée en caractères de sang, mais soyez assurées que vous me verrez conduire à l'échafaud sans pâlir".
Le 5 mars, jour des Cendres, comme il disait la messe, où assistaient onze personnes, et lisait l'évangile, on frappe. Il veut fuir : il ôte seulement sa chasuble et s'enferme dans une cave, avec tous les objets qui servaient pour le saint sacrifice. On continuait de frapper : une des demoiselles de Vèze ouvre. Les forcenés se précipitent, le sabre à la main, le cherchent partout, et à la fin, le trouvent. Ce fut comme un triomphe de l'enfer. Ils commençaient la passion du malheureux par le cri du Calvaire : "A présent que ton Dieu vienne te délivrer !" Mais ils ne se contentèrent pas de partager les objets sacrés ; ils se donnaient la joie de les profaner, crachant dans le calice, et joignant la dérision à ces outrages : "C'est ton Dieu, disaient-ils, qui t'a livré entre nos mains, pour que nous mettions fin à tes crimes". Toutes les femmes présentes furent arrêtées avec lui.
Le tribunal étant assemblé, on nous conduisit au palais, à travers une populace immense. Les uns pleuraient, mais en petit nombre ; les autres nous huaient, nous jetaient des pierres, nous pinçaient. La salle d'audience était remplie de monde. Le président s'adresse à M. Michel, et lui dit :
Accusé, ton nom ? - Jacques-Philipppe Michel.
Ton âge ? - Environ quarante-deux ans.
Ta profession ? - Prêtre de l'Église catholique.
D'où es-tu ? - De Largentière, département de l'Ardèche.
Que faisais-tu là ? - Les fonctions de vicaire de paroisse.
Pourquoi n'as-tu pas obéi au décret qui t'ordonnait de sortir de France ? - J'avais pris un passeport pour me rendre à Montpellier et de là en Espagne ; mais ayant appris le sort qu'avaient éprouvé plusieurs de mes confrères, je me décidai à rester.
Qu'est-ce que tu as fait depuis ce temps ? - J'ai rempli les fonctions de mon ministère.
Tu as dit ce qu'on appelait autrefois la messe, et tu as, à ce qu'on disait ci-devant, confessé ? - J'ai dit la messe, j'ai confessé.
Où as-tu logé pendant ton séjour ici ? - Je suis étranger, je ne connais pas la ville, et, au surplus, je ne vous les nommerais pas.
Y a-t-il longtemps que tu étais logé chez les de Vèze ? - Peu de jours.
Nomme-nous les personnes qui te fournissaient les moyens de vivre sans rien faire ? ... Tu ne veux donc pas répondre ? - Non.
On avait trouvé sur lui un papier, contenant différents cas de conscience. Il les reconnait comme de son écriture et ne se refuse pas à répondre au président qui se complaît à les discuter et lui cite des textes de l'Écriture. L'accusateur public lui-même, quand le président semble en avoir assez, vient à la rescousse et reprend l'anathème contre les prêtres : "Gardez-vous du levain des pharisiens ; malheur à vous, hypocrites !" et il décerne à Jésus-Christ le titre de premier sans-culotte.
Le président ramena l'accusé à la question du serment et le saint prêtre motiva son refus :
Eh bien, reprend l'autre, tu verras que ta religion et ton Dieu ne t'empêcheront pas de mourir. Voyons, fais quelques miracles ! Dieu ne te les refusera pas. Mais Dieu t'a abandonné ; il veut que nous détruisions l'espèce des scélérats, c'est pour cela qu'il t'a livré entre nos mains. - Dieu a aimé son fils unique et cependant il l'a livré entre les mains des méchants.
Il était extrêmement fatigué, car il n'avait rien mangé, c'était jour de jeûne ; il demanda à prendre quelque chose, ce qu'on lui accorda ; il s'enquit de l'heure et, voyant qu'elle lui permettait d'y goûter : "Citoyens, dit-il au peuple, je fais collation, j'aurai le bonheur de souper ailleurs."
On en aurait fini sans plus de retard avec lui, s'il n'eût fallu s'occuper des femmes :
On demanda à chacune de nous, nous dit notre auteur, si nous connaissions le prêtre, si nous voulions entendre la messe, etc. ; l'accusateur dit ensuite : "D'après la loi, qui condamne à mort tout prêtre réfractaire, pour ne pas s'être présenté dans la décade afin de demander la déportation, l'accusé est convaincu d'avoir désobéi à la loi : cette loi le condamne à la peine de mort. Je la requiers ; mais, de plus, je requiers également que les neuf femmes, qui ont été prises avec lui, soient témoins de sa mort." Le président se tourna vers les juges et leur demanda leur avis. Tous adoptèrent les conclusions de l'accusateur public ; alors il dit : "Au nom du tribunal criminel du département de l'Hérault, et d'après la demande de l'accusateur public, je condamne à la peine de mort le nommé Michel, prêtre réfractaire, pour avoir désobéi à la loi, et ne s'être pas présenté pour demander la déportation ; en outre, je le condamne à voir brûler devant lui, par les mains de l'exécuteur des jugements criminels, les habits qui ont servi au fanatisme, et il sera exécuté avec les habits ci-devant sacerdotaux ; en outre, je condamne les neuf femmes prises avec lui à être témoins de l'exécution."
Alors, dit notre jeune condamnée, le peuple cria : "Vive la République !" Le président dit ensuite à M. Michel : "On ne te condamne pas pour avoir dit la messe, mais pour avoir désobéi ; tu n'as rien à dire ? - Je prie le Seigneur de vous pardonner ma mort, et à tous ceux qui y contribuent par leur approbation. Je désire qu'elle soit utile à ma patrie ; mais souvenez-vous qu'il y a un juste juge qui jugera les justices."
Je n'ai encore vu de ma vie un scélérat réfractaire tel que toi ; comment le coeur ne te saigne pas de voir ces quatre jeunes personnes obligées à te voir périr ? - Ah ! elles sont chrétiennes ; elles s'estiment heureuses de souffrir ainsi que moi, pour le nom de notre commun maître !
Alors on ordonna de nous conduire en prison. M. Michel, après avoir pris un peu de pain et de vin, se mit en prières et se prépara à son sacrifice qu'il consomma avec la plus grande fermeté, vers les trois heures du soir, le 5 mars 1794.
Les représentants du peuple en mission et la justice révolutionnaire dans les départements de l'an II (1793 - 1794) - par Henri Wallon - tome 2e - 1889
AD07 - Registres paroissiaux de Vernoux-en-Vivarais
AD34 - Registres d'état-civil de Montpellier
Saints et pieux personnages du Vivarais par l'abbé Mollier - 1893



