CLOYES-SUR-LE-LOIR (28) - 1732 - UN DUEL SENSATIONNEL DANS LES RUES DE CLOYES
UN DUEL SENSATIONNEL DANS LES RUES DE CLOYES
Il se passa à Cloye, en 1732, une aventure comico-tragique qui eut pour auteur un prêtre nomade originaire d'un diocèse étranger, et que l'abbé Boisganier rapporte par le menu.
Voici la désopilante narration qu'il nous a laissée de cet épisode, somme toute peu édifiant, mais que les lecteurs nous excuseront de reproduire, en faisant la part des moeurs de l'époque :
Le dernier octobre de cette année 1732, vint chez moy un prêtre du diocèze de Namur nommé Nicolas Fransquin. Il sortoit immédiatement du diocèze de Chartres où il avoit travaillé en qualité de vicaire dans la paroisse de Dammarie. Étant ce jour à Cloye, il apprit que je cherchois un vicaire chapellein (pour le château du Jonchet). Il vint donc me trouver pour m'offrir ses services. Je le receus alors uniquement à l'épreuve, et à condition que je m'informerois de luy et de ses moeurs à Chartres.
J'en écrivis en effet à Mrs les Grands Vicaires ... La réponse n'étoit nullement favorable au Sr Fransquin. Il avoit, de son aveu, étrillé d'importance, même à coups de bâton et de pied au derrierre, certaine maîtresse d'école qui luy avoit déplu. En effet, c'étoit un homme grand, fort, hardy et violent, qui parloit de cette histoire avec colère et animosité ; ce qui me donnoit de justes craintes qu'il ne luy arrivât icy quelques pareilles affaires. Cela ne manqua pas d'arriver. Voicy comment.
Il connoissoit le Sr Baillet, prêtre de Metz sans Lorraine, qui ayant aussi été chassé du diocèze de Chartres, étoit venu s'offrir à Mr Oger, curé de Saint-Lubin de Cloye, et qui l'avoit arrêté pour son vicaire. Ce Sr Baillet avoit eu aussi de l'employ dans le voisinage de Dammarie où étoit alors le Sr Fransquin. L'un et l'autre se trouvant encore voisins de nouveau, découvroient l'un les histoires de l'autre, de façon que le Sr Fransquin apprenant que son confrère ne l'épargnoit pas, il n'épargnoit pas aussi son confrère.
La chose alla plus loin. Le Sr Fransquin résolut en luy-même de réprimer la langue du Sr Baillet. Il y avoit environ quinze jours qu'il étoit avec moy. Un jour de samedy qui est le jour de marché à Cloye, il y alla et y chercha le Sr Baillet. L'y ayant apperceu, il courre sur luy la canne levée, et se disposoit à l'étriller comme la metresse d'école de Dammarie. Le Sr Baillet eut certes grande obligation en cette journée à ses jambes ; il courut de son mieux se sauver dans une maison voisine. On juge bien quelle esclandre cela fit au milieu d'une ville et d'un marché. Les grosses paroles et les menaces ne furent pas oubliées. Cette scène fut jouée des le matin sur les neuf à dix heures. Tout trembloit en Cloye en voyant notre Mr Fransquin se démener par la ville. Le Sr Baillet ne parut pas dans les rues de Cloye de la journée, tant qu'il sceut que son maître y étoit encore.
Ce ne fut pas tout : voicy la scène du soir.
Après cette premierre expédition, il (Fransquin) alla prendre des forces chez un nommé Paillet, alors aubergiste à la "Belle-Image". Ce Paillet étoit sorty naguerre des troupes et s'étoit marié avec la veuve La Combre qui tenoit cette auberge de Cloye. Le Sr Fransquin demande à boire et à manger, il dîne de son mieux, et en buvant et mangeant il donne le lardon à celuy-cy, à celle-là, qu'il ne connoissoit point. On parle de ce qui venoit de se passer. Le Sr Fransquin dit mille choses vrayes ou fausses contre le Sr Paillet. L'hotesse, qui étoit une des pénitentes de l'absent, prend feu ; l'autre luy dit des sottises. Le mary vient à la charge ; on s'échauffe, on s'anime, on veut chasser le prêtre de la maison. Il s'y oppose, et convie Paillet de sortir avec luy dans la rue pour mesurer ensemble leurs forces. Paillet accepte le déffi, et voilà nos deux champions sur l'arène, qui jouent du bâton à qui mieux mieux. Vors ne vîtes jamais autour de vendeurs de mitridate à Cloye tant de monde qu'il s'en amassa en un instant autour de nos combattants. Comme le Sr Fransquin étoit inconnu, personne ne prenoit son party ; au contraire, trois ou quatre se joignirent à Paillet contre le pauvre prêtre qui combattit vaillamment, et donna à tous ses adversaires des marques de la force et de la pesanteur de son bras. Il n'avoit pour toutes armes offensives et deffensives que sa seule canne ; aussi il la rapporta semblable à la verge ou claquette d'Arlequin. Durant la force du combat, le muet de Cloye, Pierre Gorteau, aperceut de loin la mêlée ; il accourt avec un parement de fagot, et se met en posture pour fendre la tête du Sr Fransquin. Celuy-ci esquive adroitement le coup, et donna sur le nez du muet un revers de canne dont il a porté la marque pendant 15 jours ou 3 semaines. Enfin, la bataille se termina, et chacun se retira (pp. 195 et seq).
Inutile de dire que le curé donna congé dès le lendemain au Sr. Fransquin.
Bulletin de la Société Dunoise - Tome XIII (1913 - 1915) - 1926
AD28 - Registres paroissiaux de Dammarie

