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La Maraîchine Normande
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14 mai 2020

THONNE-LE-THIL (55) - JEAN-JOSEPH HENRY, UN PRÊTRE LUXEMBOURGEOIS QUI L'ÉCHAPPE BELLE (1791 - 1792)

UN PRÊTRE LUXEMBOURGEOIS QUI L'ÉCHAPPE BELLE (1791 - 1792)

 

Thonne-le-Thil 55 z z

 

JEAN-JOSEPH HENRY, né à Virton le 27 septembre 1756, habitait au moment de la Révolution Thonne-le-Thil, paroisse française, mais relevant de l'évêché de Trèves, où il s'était établi au début de 1785, comme prêtre habitué. Il y avait d'abord exercé pendant un an et demi toutes les fonctions de vicaire, puis s'était borné à celles de primissaire, assurant une messe basse les dimanches et fêtes aux habitants, qui lui accordaient pour cela une rétribution. Il n'était donc pas fonctionnaire public ni par le fait astreint à prêter serment à la constitution civile du clergé. Il avait cependant fait quelques avances au schisme, puisqu'il avouait avoir demandé, quoique n'exerçant pas le ministère, des pouvoirs à l'évêque constitutionnel de Verdun, "dans l'espoir qu'il serait appelé par la confiance publique (c'est-à-dire par les électeurs) à quelque emploi ou fonction." Avait-il été déçu dans cette attente ou s'était-il ressaisi ? Toujours est-il qu'il avait abandonné à la fin de juillet 1791 son poste de Thonne et s'était retiré chez sa mère à Virton.

HENRY SIGNATURE Z

C'est de là que, le 23 novembre 1791, il se rendait à La Malmaison, annexe d'Allondrelle district de Longwy ; avec deux compatriotes il accompagnait son beau-frère Baudreux, cabaretier, qui y allait acheter du vin chez l'aubergiste Philippe Jonval. Celui-ci était absent au moment de leur arrivée vers 11 heures du matin ; mais sa femme, au courant du commerce, en vendit elle-même une pièce au client et invita toute la compagnie à dîner. Le repas fut partagé par un pensionnaire de l'auberge, André Mahu, receveur des douanes ; tous se tenant sur la réserve, on ne causa que de choses indifférentes. Mais vers 3 heures arrivèrent dans la salle le brigadier Jacques Jouy, chef du détachement du 7e dragons, ci-devant Dauphin, en cantonnement à La Malmaison, et François Narrat, lieutenant des douanes. On leur servit le vin qu'ils avaient commandé, à la table même où les Virtonais avaient dîné et continuaient à boire. La conversation devint bientôt générale. Pourtant l'abbé s'adressait de préférence au soldat ; il lui fit ses confidences : il était prêtre réfractaire, lui expliqua pourquoi il n'avait pas adhéré à la nouvelle constitution, montra combien étaient malheureux ceux qui s'étaient laissé entraîner à le faire. Puis il s'enquit du régiment auquel il appartenait, lui demanda combien d'officiers avaient déserté, et apprit ainsi qu'une quinzaine avaient émigré et qu'il en était parmi eux que le brigadier regrettait. "Vous me paraissez un galant homme, dit alors l'abbé au dragon ; venez me voir à Virton, venez manger ma soupe, il y aura du bon vin chez moi ou chez mon beau-frère". C'était déjà l'inviter à passer la frontière.

A ce moment, le receveur Mahu, appelé sans doute par son service, se retira ; mais, trouvant fort suspect l'entretien de cet ecclésiastique réfractaire et du soldat, il recommanda à son collègue des douanes de les surveiller de près. A peine était-il sorti que l'abbé invita le brigadier à venir occuper près de lui la place que le receveur avait laissée libre. Et l'on continua à boire et à causer, et sous l'action du vin, on se mit même à chanter. Reprenant ensuite à voix basse le fil de la conversation, le prêtre se mit à vanter la vie heureuse des émigrés, les primes qu'ils recevaient, la bonne paye qui leur était assurée. "Vous êtes bien malheureux de rester en France, tandis que vos confrères sont si heureux à Coblence" ; et, lui causant à l'oreille, il ajouta : "Si vous voulez quitter la France et aller les rejoindre avec vos camarades, je me porte fort de vous faire donner 45 livres à chacun". Et comme le brigadier, sans s'engager, lui demandait de lui avancer 45 livres comptant, dont il avait besoin, l'abbé lui répondit qu'il n'avait pas lui-même d'argent, mais que son beau-frère en avait.

VIRTON Z

Le lieutenant des douanes, qui avait pu suivre au moins dans les grandes lignes tous ces pourparlers, ayant alors quitté la salle, le soldat, qu'il pouvait compromettre en répétant les propos entendus, sortit aussitôt et lui raconta les propositions qui venaient de lui être faites pour lui et ses camarades. Tous deux décidèrent de rassembler soldats et douaniers pour arrêter l'abbé Henry. Mais un des dragons leur ayant fait observer qu'ils ne pouvaient, de leur propre autorité, procéder à une arrestation, le lieutenant des douanes alla chez un officier municipal du lieu, Joseph Rollin (le maire habitant Allondrelle), se faire donner l'autorisation nécessaire et réclamer six gardes nationaux pour renforcer la troupe. Puis on se dirigea vers l'auberge. Il était 8 heures du soir ; dans la salle, il n'y avait plus que l'abbé Henry et son beau-frère, les deux autres habitants de Virton étant repartis depuis deux heures. Quand les dragons voulurent se saisir du prêtre, loin de les laisser faire, celui-ci se précipita sur eux, cherchant à arracher à l'un ou à l'autre son sabre ; il y parvint, et il fallut le terrasser pour le lui retirer des mains. On l'emmena ensuite avec son beau-frère chez l'officier municipal et l'on fit venir le maire d'Allondrelle, J.-B. Bidon, qui accourut aussitôt, flanqué d'un autre officier municipal.

A leur arrivée, l'abbé fut fouillé, et l'on saisit sur lui une lettre non datée, timbrée de Luxembourg, dont il dut se reconnaître le destinataire, vu qu'elle portait son adresse : A Monsieur l'abbé Henry, chez sa mère, veuve, à Virton. En voici le texte : "Envoyez tout de suite ma lettre à Madame de Beraud ; elle presse. Toutes nos affaires ne vont pas mal, mais lentement. Je n'ai pas oublié les services que vous rendez aux Français émigrés, surtout à moi. Je verrai encore aujourd'hui l'évêque de Nancy et de Verdun. Si je trouve occasion à leur donner un fort intérêt pour vous, lorsque nous serons sur pied, ne doutez pas de mes soins. Je vous embrasse. J'[irai] sous peu faire une petite course à Virton. Votre serviteur et ami. Chevalier Royer." Enfin l'on dressa procès-verbal de tout ce qui venait de se passer. Attendu l'heure avancée, les deux prisonniers furent gardés jusqu'au matin dans une chambre d'une autre auberge de La Malmaison, tenue par Georges Arquin et Marie-Anne Gobert, sa femme ; celle-ci déposa plus tard que, pendant la nuit, l'abbé engageait ses gardiens à le laisser échapper, leur offrant chacun six livres. Le lendemain, sur ordre de la municipalité, les prisonniers furent conduits au district de Longwy, escortés du brigadier et de deux dragons, de deux douaniers et de trois gardes nationaux.

Toute cette affaire ne regardait évidemment pas l'administration. Aussi, après avoir mis en liberté Baudreux, sur lequel ne pesait aucune charge, les membres du district firent-ils immédiatement mener par quelques dragons de la garnison l'abbé Henry à Longuyon, siège du tribunal, et il y fut écroué le même jour, 24 novembre. Dès le lendemain, il était interrogé par Charles-Joseph Lhôte, premier juge. Il nia les offres et les propos qu'on lui prêtait ou, s'il les avait tenus, il ne s'en souvenait plus, "parce qu'il était pris de vin" : excuse admissible, le long séjour à l'auberge et la nombreuse compagnie ayant forcément entraîné à de copieuses libations ; d'ailleurs tous les témoins, se servant de la même formule, affirmèrent également que l'abbé était pris de vin, et la femme de l'aubergiste ajouta même qu'il l'était dès 3 heures de l'après-midi. Malheureusement la lettre trouvée sur lui devait contribuer pour une bonne part à le faire passer pour un agent des émigrés. Henry expliqua qu'il l'avait reçue en octobre, que l'auteur, le chevalier Royer, originaire de Malines, où son père était conseiller, avait été son condisciple au collège de Luxembourg, et qu'il ne lui connaissait aucune fonction ; tout en confessant l'avoir revu quelquefois et dernièrement en août, à Virton, où ses affaires l'avaient amené, il déclara ignorer s'il s'occupait des affaires de France et s'il avait des liaisons avec les émigrés.

Les relations de l'abbé avec Mme de Béraud s'expliquaient facilement, puisqu'elle habitait Thonne et qu'ainsi il l'avait connue particulièrement ; son mari, capitaine au régiment de Bretagne, n'était du reste pas émigré, mais encore au service de la France et pour le moment en détachement à Huningue. Restait le point délicat : les services rendus aux Français émigrés et les récompenses promises en retour. Henry nia ces services et affirma ne savoir ce que l'auteur de la lettre entendait par là, "à moins, dit-il, qu'il n'ait entendu le remercier de ce qu'il a quitté la France dans ces moments". Cette explication n'était guère plausible, la sortie de France de l'abbé n'étant pas même une émigration, puisqu'il était sujet étranger. Il ajouta n'avoir jamais rien sollicité des deux évêques nommés et ne pas savoir si le chevalier entendait parler des évêques constitutionnels. Pourtant le contexte disait clairement qu'il ne pouvait être question des émigrés, et l'accusé l'avait entendu ainsi auparavant. Ces dénégations, ces réticences, certaines réponses assez maladroites ne pouvaient guère donner l'impression de non-culpabilité. Nous ne dirons rien de l'audition des douze témoins, dragons, douaniers, aubergistes, officiers municipaux, qui eut lieu le 29 novembre : leurs dépositions concordantes nous ont servi à reconstituer les faits tels que nous les avons racontés.

Les juges se trouvaient placés devant ce qu'on appelait alors le crime de lèse-nation, commis dans le cas présent par aide prêtée aux émigrés et essai d'embauchage à leur profit ; mais cela dépassait leur compétence, et ils résolurent de soumettre la cause à l'Assemblée nationale : elle aurait à décider si les charges suffisaient pour renvoyer l'accusé devant le tribunal établi pour ces sortes de crimes, la Haute-Cour d'Orléans. Les pièces lui furent adressées, mais dormirent de longs mois dans les bureaux ; l'affaire ne lui fut soumise que le 1er juin 1792 : sur le rapport des comités de législation et de surveillance réunis, il fut décrété qu'il y avait lieu à accusation contre Jean-Joseph Henry, prêtre, et que le pouvoir exécutif donnerait des ordres pour le faire transférer des prisons de Longuyon dans celles d'Orléans.

Ce renvoi devant la Haute-Cour n'avait en soi rien de terrible : ce n'était pas encore le tribunal révolutionnaire. Les grands-juges, magistrats consciencieux, procédaient lentement, légalement et impartialement ; mais c'était précisément ce qui exaspérait les jacobins de Paris, et bientôt leur fureur s'accrut à la suite de deux acquittements prononcés peu avant la journée du 10 août. N'ayant pu obtenir de l'Assemblée nationale malgré leurs menaces un décret ordonnant le transfert des accusés d'Orléans à Paris, ils résolurent de l'opérer malgré tout. Fournier l'Américain et Lazowsky, accompagnés d'une troupe de fédérés, se rendirent à Orléans, où ils arrivèrent le 31 août, et le 4 septembre, malgré l'opposition des magistrats, ils firent partir les prisonniers pour Paris, où ils ne devaient jamais parvenir. On sait que le 9 septembre, à l'arrivée du cortège à Versailles, tous ces malheureux furent massacrés par des bandes révolutionnaires venues de la capitale. C'était le sort qui attendait l'abbé Henry, si le décret rendu à son sujet avait eu son exécution.

Ce décret avait été adressé le 3 juillet par le ministre de l'Intérieur au département de la Moselle avec ordre de prendre sur-le-champ les mesures nécessaires. Aussitôt le colonel de la gendarmerie avait été invité à désigner un brigadier et un gendarme pour accompagner le prisonnier, et le 7 juillet, le procureur général en avait prévenu celui du district de Longwy, pour qu'il prêtât son concours en cas de besoin. Quatre jours après, il apprenait que l'abbé Henry s'était échappé ; il demandait immédiatement à Longwy des détails sur l'évènement et le procès-verbal qui avait dû en être dressé, pour renseigner le ministre. N'ayant pas retrouvé ces pièces, nous ignorons la date exacte et les circonstances de cette évasion.

Obligé d'éviter avec soin tout contact avec les armées françaises, l'abbé Henry ne put guère séjourner à Virton et se retira probablement en Allemagne pour le temps de la Révolution. A en juger d'après les prénoms et la contrée qu'il revient habiter, c'est lui sans doute que l'on retrouve en 1802 à Musson et en 1805 desservant de Robelmont près de Virton, où il meurt le 1er novembre 1818.

 

 

P.L. - Les Cahiers Lorrains - septième année - n° 7-8 - juillet-août 1928

 

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