LONGWY (54) - LA GUILLOTINE A LONGWY PENDANT LA TERREUR
LA GUILLOTINE A LONGWY PENDANT LA TERREUR
Dans sa séance publique du 27 mai 1793, le directoire du département de la Moselle séant à Metz arrêtait qu'en vertu des lois existantes, le tribunal criminel du même département se transporterait dans le plus bref délai à Longwy, chef-lieu de district, pour instruire et juger les procès commencés contre Joseph Masson dit la Flamme, Noël-Michel Bardel, soldats, et Jean-Louis Leclerc, caporal, tous trois au 8e régiment d'infanterie en garnison à Longwy ; Pierre-Michel Goeury fils, volontaire dans la 8e compagnie du 6e bataillon de la Meurthe, et Jean-Baptiste Florentin, sellier de profession et caporal au même bataillon, tous accusés d'avoir tenu des propos incendiaires et contre-révolutionnaires. A cette liste on devait encore ajouter le nom de Joseph-François Maire, ci-devant marchand à Nancy, ensuite conducteur des charrois de l'armée de la Moselle.
Liby, procureur syndic du district de Longwy, prévenu par courrier spécial de cette décision, envoya, par lettre du 29 mai, au citoyen Collas, procureur de la commune, l'ordre de tenir un local à la disposition des magistrats. "Comme l'hôtel de ville, disait-il, est le seul lieu d'état et commode, vous voudrez bien y faire préparer un local destiné aux séances publiques de ce tribunal. Quand il s'agit de juger des traîtres, des conspirateurs, il faut de l'appareil pour en imposer aux ennemis de la chose publique : ainsi rien ne doit être épargné dans cette circonstance."
Bien que le rôle des causes mentionnées ci-dessus eût été fortement amputé au lendemain de l'arrêté, l'accusation portée contre Masson et Leclerc ayant sans doute été abandonnée, et Goeury et Florentin ayant été jugés à Thionville, le 7 juin, le tribunal se transporta néanmoins à Longwy en quittant cette dernière ville et, le 10 juin, y tint ses assises dans le grand salon de l'hôtel de ville, trop étroit, cela va sans dire, pour contenir une multitude avide d'émotions malsaines accourue de toutes parts.
Goeury et Florentin étaient prévenus d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires, le premier en écrivant à son père une lettre qui fut interceptée et dans laquelle il annonçait que lui, les officiers, sous-officiers et soldats des 7e et 8e compagnies partageaient les maximes antirépublicaines du Dumouriez et qu'ils avaient crié : Vive le Roi ! Le second aurait simplement dit, d'après la déclaration de Goeury, "qu'il fallait un roi". Le tribunal siégeant dans l'église de Thionville acquitta Florentin et renvoya à un mois le jugement de Goeury.
Mais revenons à Longwy.
Deux causes restaient inscrites au rôle : celles de Bardel et de Maire.
Noël-Michel Bardel, ci-devant domestique de l'ambassadeur d'Empire en France et ensuite soldat dans les armées de la République à Longwy, était accusé d'avoir tenu des propos incendiaires et antirépublicains le 13 avril précédent dans un cabaret de la ville, en disant "qu'il se foutoit de la Nation". Dénoncé au juge de paix officier de police de sûreté du lieu, par le citoyen La Salette, commandant en chef de la place, il avait été, sous mandat d'amener, interrogé par ce magistrat ainsi que plusieurs témoins, puis placé sous mandat d'arrêt et envoyé devant les juges compétents. Son cas n'était pas bien grave : le tribunal se plut à le reconnaître en déclarant "non constant le fait de provocation au rétablissement de la royauté imputé au prévenu". C'était l'acquittement et la mise en liberté immédiate. Ainsi en fut-il ordonné.
Tout autre fut le sort de son co-détenu.
Joseph-François Maire étant attablé le 13 avril de la même année dans une salle de l'auberge tenue par Martin Gredt et Ursule Nicolas sa femme à Fontoy, avait commis l'imprudence de blâmer le geste des conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI, en ajoutant que si ce roi n'était pas capable de gouverner, il fallait le remplacer par un régent. Il avait ensuite affirmé que l'Empereur et le Grand Turc venaient de conclure une paix aux termes de laquelle le premier rétrocédait au second, contre un don de 12.000 chevaux, les conquêtes qu'il avait faites sur lui (la paix conclue entre l'Empereur et le Grand Turc n'était plus un évènement récent, comme Maire semblait l'insinuer, car elle remontait déjà à deux années en arrière, c'est-à-dire à l'an 1791) ; que les puissances liguées étaient à la veille de conquérir et de se partager le territoire de la République ; que l'Angleterre se rendrait maîtresse des îles françaises et le roi d'Espagne des départements du Midi.
Dénoncé sans retard, Maire fut arrêté par les gendarmes Héraud et Lhermitte et conduit devant le juge de paix de Longwy qui ne réussit à lui faire avouer qu'une partie seulement des propos à lui imputés. Il n'en fallait pas tant pour être envoyé devant le tribunal criminel et de là à la guillotine : on le lui fit bien voir.
"Le tribunal, lisons-nous dans le jugement, seule pièce qui reste du procès, après avoir ouï l'accusateur public en ses réquisitions et sans recours à la voie de la cassation ... sur la question de savoir s'il est constant qu'à l'époque du 13 avril dernier et dans la maison de Martin Gredt, charron et aubergiste à Fontoy, un particulier de Nancy et employé dans les charrois des armées de la République a provoqué le rétablissement de la royauté en disant que la Convention nationale avait eu tort de faire périr le ci-devant roi, etc. ... ; le tribunal considérant que, par la loi du 19 mars dernier, à laquelle il est renvoyé par celle du 9 avril suivant, il est dit que le fait demeurera constant, soit par un procès-verbal revêtu de deux signatures, soit par la déposition uniforme de deux témoins, et que le procès-verbal du 13 dudit mois d'avril dernier, constitutif des faits énoncés dans la plainte, est revêtu de trois signatures : [que] ces mêmes faits sont encore attestés et répétés par les dépositions orales et uniformes des signataires et par celle d'Ursule Nicolas, femme de Martin Gredt l'un d'eux : le tribunal, en conséquence, déclare que le fait de provocation au rétablissement de la royauté est constant et que JOSEPH-FRANÇOIS MAIRE en est convaincu. Et attendu que par la loi du 27 mars dernier la Convention nationale a déclaré ne vouloir faire ni paix ni trêve aux ennemis de la Révolution et que, par le décret du 9 avril dernier, la provocation au rétablissement de la royauté est mise au nombre des tentatives contre-révolutionnaires pour être punie de mort ; qu'enfin, par la loi du 4 décembre de l'année dernière, il est voulu que quiconque proposera d'établir en France la royauté ou tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple, sous quelque dénomination ce puisse être, sera puni de mort ; le tribunal, en conformité de ces différentes lois, condamne à la peine de mort ledit Joseph-François Maire ... ; ordonne qu'il sera, dans les vingt-quatre heures, livré à l'exécuteur des jugements criminels, en conformité de l'art. 4 de la loi dudit jour 19 mars dernier ; déclare acquis et confisqués au profit de la République les biens dudit J.-F. Maire, conformément etc. ... ; arrête que le présent sera mis à exécution à la diligence de l'accusateur public près le tribunal.
Fait à Longwy le 10 juin 1793 l'an II de la République française, en l'audience du tribunal tenue dans la grande salle de la maison commune où étaient présents les citoyens Delattre, président, Hanne, Habrant et Thirion, juges tournaires au dit tribunal, qui ont signé."
Le sort du malheureux était évidemment fixé depuis longtemps, car il serait difficile d'admettre que le tribunal criminel eût provoqué l'arrêté du directoire ordonnant son transport à Longwy, qu'il se fût fait accompagner dans ce déplacement du bourreau de Metz et de ses aides convoyant la guillotine, qu'il eût enfin attiré autour de ses assises, par une publicité tapageuse, un public trépidant et innombrable, pour lui donner simplement en spectacle la mise en liberté des prévenus.
Le jugement à peine prononcé, on commença sur la place d'Armes le montage de l'échafaud ambulant et de la guillotine. Cette opération, confiée à des menuisiers et charpentiers malhabiles dans ce genre de travail, bien que dirigés par le citoyen Barré (1), exécuteur des sentences criminelles du département de la Moselle, ne se fit pas sans difficulté, si l'on en juge par le laps de temps relativement long et excédant les vingt-quatre heures fixées par l'arrêt de mort, qui s'écoula entre le moment de la condamnation et celui de l'exécution. MAIRE, en effet, ne fut conduit au supplice que le lendemain du jugement 11 juin dans la soirée, en laquelle sa tête tomba à 7 heures 40 minutes, ainsi que l'atteste l'acte de décès dressé à 8 heures par Antoine Dupleit, officier de l'état civil, sur la déclaration de Nicolas Coince, huissier attaché au tribunal criminel, et de Jean-Baptiste Lefèvre, citoyen de Metz de passage à Longwy.
Trois mois plus tard, les 10 et 11 septembre 1793, en vertu d'un autre arrêté du directoire du département en date du 26 août précédent, nouveau transport à Longwy du tribunal criminel et de la guillotine, nouvelle chute du couperet sur la place d'Armes devenue place de la Liberté et de l'Égalité.
Le tribunal composé des citoyens Delattre, président, Baudot et Mulotte, juges, Houzel, juge du tribunal de Longwy, suppléant le citoyen Gobert, troisième juge du tribunal criminel, absent, avait à juger "révolutionnairement" Jean-Marie Comte, sergent-major du 7e bataillon de Rhône et Loire en garnison à Longwy, né à Lyon, vinaigrier et ancien fusilier au ci-devant régiment de Béarn. L'acte d'accusation dressé par le citoyen Altmayer, accusateur public, nous donne la série des crimes imputés au prévenu.
"Le remontrant [Altmayer], y est-il dit, vient de prendre communication des pièces de la procédure instruite contre ledit prévenu par le juge de paix de Longwy. Il résulte de l'examen desdites pièces, notamment de la dénonciation du citoyen Linoir, lieutenant de grenadiers du 1er bataillon des Ardennes, et de l'information du juge de paix, que le 18 août dernier, vers les 9 à 10 heures du soir, JEAN-MARIE LECOMTE, prévenu, s'étant trouvé au milieu de militaires dans un cabaret de Longwy, il a été question des troubles et révoltes qui ont éclaté depuis peu dans la ville de Lyon ; que ce militaire s'est répandu en propos antipatriotiques et blasphèmes contre la Nation ; qu'il s'est déchaîné contre le nouveau gouvernement au poins de dire qu'il falloit un roi, soit Égalité, soit le fils de Capet ; que s'ils gouvernoient mal ils auroient la tête tranchée, mais qu'en tout cas il falloit un chef parce que la France étoit trop étendue (sic). Une conduite aussi criminelle de la part d'un militaire qui a juré sur l'autel de la Patrie la mort des tyrans et le maintien du gouvernement républicain ne sauroit être assez sévèrement réprimée. Il paroît que le prévenu est un complice des contre-révolutionnaires qui ont arboré dans la ville de Lyon l'étendard de la rébellion pour anéantir la liberté, rétablir la royauté, le clergé et la noblesse. Il est instant d'empêcher que de pareils principes ne se propagent dans le département, en faisant appesantir sur la tête des antirépublicains toute la sévérité de la justice nationale."
Les débats, menés avec la même rapidité que les précédents, aboutirent à la condamnation à mort du prévenu, portant confiscation de ses biens. L'agonie du condamné fut moins longue que celle du conducteur des charrois de l'armée de la Moselle. Alors que celui-ci avait gémi plus de vingt-quatre heures dans son cachot après sa condamnation, JEAN-MARIE COMTE gravit les degrés de l'échafaud dans la matinée du lendemain. L'acte de décès, dressé également par Antoine Dupleit et signé par Nicolas Coince, huissier précité, et Christophe Modéré, menuisier à Metz, porte, sans faire allusion au supplice, que Jean-Marie Comte est mort sur la place de la Liberté et de l'Égalité le 11 septembre 1793, à 10 heures 38 minutes du matin.
Les citoyens de Longwy virent-ils tomber d'autres têtes pendant la tourmente révolutionnaire ? On est tenté de le supposer en lisant ce passage d'une lettre écrite de Longwy par Gobert et Delteil à Bouchotte, le 3 frimaire an II, et que reproduit M. René Paquet (2) : "Nous sommes entrés à la tête de l'armée révolutionnaire dans cette ville qui, l'année dernière, avait été livrée à la Prusse. La guillotine montée sur un char a été placée au milieu de la place ... Nous avons pris les mesures les plus révolutionnaires pour maintenir la discipline et l'ordre dans les marches." Il s'agit ici d'une guillotine qui suivait l'armée révolutionnaire et sous le couteau de laquelle périrent une foule de victimes anonymes dont le décès ne fut jamais constaté par l'état-civil.
(1) Oswald Barré, né à Metz le 6 juin 1743, y mourut dans l'exercice de ses fonctions d'exécuteur des sentences criminelles le 5 janvier 1801.
(2) M. R. Paquet, auteur de l'ouvrage "Biographie de l'histoire de Metz.
L. Hubert - Les cahiers lorrains - 9ème année - n° 3 - Mars 1930
AD54 - Registres d'état-civil de Longwy


