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La Maraîchine Normande
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22 mars 2020

MARS-LA-TOUR (54) - LES RUSSES A MARS-LA-TOUR EN 1814

QUI DEVRA PAYER L'AMENDE POUR AVOIR TUÉ UN ENNEMI ?

MARS LA TOUR Z


Le 3 avril 1814, un officier français, DROUET, arrivait de Metz à Mars-la-Tour avec quatre soldats. Il devait porter au général Durutte, alors à Verdun, d'importantes dépêches de l'Empereur. Or, le pays était infesté de cosaques, le quartier général russe étant établi à Ars. C'est pourquoi Drouet demanda au maire de Mars-la-Tour, Grandjean, de lui fournir une escorte : 28 jeunes gens, gardes nationaux de la commune, furent désignés et accompagnèrent l'officier jusqu'à Conflans. C'est là que la petite troupe rencontra une patrouille de cosaques : une décharge générale mit les Russes en fuite et tua leur officier. Les jeunes vainqueurs rentrèrent à Mars-la-Tour avec le cheval, la croix, le manteau et le sabre de leur victime. DROUET put continuer sa route et accomplir sa mission qui, sans le courage des gardes nationaux, se serait sans doute terminée tragiquement.

La vengeance russe ne se fit guère attendre, et dès le 9 avril, quatre cents cosaques vinrent occuper Mars-la-Tour, dont quelques maisons furent pillées. La commune dut payer 1.000 francs d'amende, mais au moment où le maire allait répartir cette somme selon les ressources de chacun, quelques habitants intervinrent et le curé emmena chez lui l'officier russe. Le résultat de ces démarches fut que la totalité de l'amende fut mise à la charge d'un seul habitant, le riche aubergiste Friaque [Joseph], qui ne put d'ailleurs payer que 600 francs.

Dragons_et_cosaques_dans_Sainte-Croix-en-Plaine_[

Friaque demanda aussitôt au préfet de la Moselle à être remboursé par les autres habitants. Mal lui en prit de se plaindre, car le maire Joseph Grandjean rétorqua que lui seul et non la commune avait été taxé par les Russes, que ce n'était que justice, son fils ayant tué et dépouillé l'officier ennemi. C'est alors que, le 2 juin 1814, un arrêté de M. de Vaublanc condamna Friaque à verser immédiatement les 400 francs qu'il restait devoir : le fait d'avoir tué, en service commandé, un ennemi était donc considéré comme une faute, sinon comme un crime.

Mais notre aubergiste ne se découragea pas. Le 14 novembre 1816, il envoya une pétition au préfet, M. de Lachadenède, qui refusa d'y faire droit. Friaque s'adressa alors au ministre, et deux enquêtes furent faites par un juge de paix et par le nouveau maire, Bertin. Elles prouvèrent que le fils Friaque n'était pas plus coupable que les autres gardes nationaux, et le 7 février 1817 une décision préfectorale chargeait la commune de payer la totalité de l'amende.

C'est ce que les habitants, le maire en tête, ne voulaient accepter à aucun prix. Bertin dirigea alors une seconde enquête, et déclara que la culpabilité du fils Friaque résidait non dans la mort de l'officier, mais dans le fait que lui et deux autres gardes avaient pris son sabre, sa croix et son manteau.

Bertin maire z

Le préfet, un peu à contre-coeur, céda et proposa de répartir l'amende entre les familles de ces trois jeunes gens qui avait fait preuve "d'une coupable avidité". Le ministre, Lainé, pensa lui aussi que la justice serait de faire payer l'amende par la commune, mais n'osa pas imposer sa décision au conseil municipal. Lainé finit par décider de tout laisser en l'état, de ne point rembourser Friaque des 600 francs déjà versés, de ne point exiger de lui les 400 francs supplémentaires.

Cette décision ministérielle du 2 août 1817 était une cote mal taillée, et malgré son injustice elle demeura intangible. Friaque renouvela en vain sa pétition en 1819, trois fois en 1820, une fois encore en 1825. Il arriva à faire signer par le maire Grandjean et par tout le conseil municipal de 1814 une pièce établissant que l'amende avait bien été imposée à la commune et non à un seul habitant : rien n'y fit, car à chaque réclamation la même réponse fut faite : le ministre a décidé.

L'affaire en resta là, et en dix ans, il ne se trouva nul préfet pour oser reconnaître que la conduite des gardes nationaux de Mars-la-Tour, du fils Friaque comme de ses camarades, le 3 avril 1814, méritait une récompense, et non une amende maintenue après de longues discussions sur le degré de "culpabilité" de ceux qui avaient tué, en service commandé, un officier ennemi.

 

Henry Contamine - Les cahiers lorrains - 9ème année - n° 5 - mai 1930

AD54 - Registres d'état-civil de Mars-la-Tour

 

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