PARIS (75) - JACQUES-CONSTANTIN PÉRIER, INGÉNIEUR MÉCANICIEN (1745 - 1818)
JACQUES-CONSTANTIN PÉRIER
Jacques-Constantin Périer, dont la famille n'eut aucun rapport de parenté avec celle du ministre du même nom, naquit à Paris, le 2 novembre 1742.
Dès l'enfance, il annonça ce qu'il serait un jour. De lui-même, et sans maître, il fabriquait des instruments de physique et de petites machines. Au reste, c'était en quelque sorte un goût de famille. Deux frères partageaient ses travaux enfantins. L'un est resté associé aux travaux de toute sa vie, et partage ses droits à l'estime publique ; l'autre est mort dans les Landes, à 24 ans, après s'y être fait connaître, malgré sa jeunesse, par des opérations importantes.
Les deux aînés n'avaient guère que cet âge lorsque leur début en mécanique fixa sur eux l'attention des physiciens. Ce fut la pompe centrifuge exécutée pour les jardins de Mousseaux. Plusieurs améliorations ingénieuses distinguaient ce nouvel appareil. Présentés au duc d'Orléans, les deux frères profitèrent de leur veine de bonheur, et lui firent accueillir l'idée d'une galerie de modèles de machines en relief. Naturellement ils furent chargés de la réaliser ; et c'est alors qu'ils formèrent, sous les auspices du prince, cette riche et intéressante collection. Comme tous les hommes doués d'une intelligence active, les frères Périer sentirent bientôt la sphère de leurs idées grandir au milieu de ces occupations qui faisaient passer sous leurs yeux tant d'auxiliaires de l'industrie humaine. En rassemblant les machines, ils les soumettaient à une analyse critique, ils en saisissaient soit les impuissances, soit les perfectionnements tantôt déjà opérés, tantôt encore à opérer ; ils en calculaient l'importance, et souvent regrettaient que, soit cherté, soit éloignement pour les innovations, soit par d'autres motifs encore, l'usage des plus puissantes de ces machines fût encore si peu répandu dans notre patrie. La France, si apte par la vivacité spirituelle de ses habitants à marcher la première dans les voies du progrès, était bien loin sous ce rapport de pouvoir le disputer à son opulente rivale. Les masses étaient plus disposées à nier les améliorations qu'à se résigner au moindre effort pour les exécuter chez elles. L'apathie avait engendré l'ignorance, et l'ignorance perpétuait l'apathie, souvent décorée du nom de prudence ; car, n'est-ce pas courir des risques, qu'entrer dans une route que l'on ne connaît pas, et connaître, le peut-on, à moins d'études tantôt pénibles, tantôt dispendieuses ? Le peut-on, lorsque les pièces du procès ne sont pas là, et que l'on ne veut point entendre parler de voyage ?
Tel fut le problème que se posa Périer. Son ardeur pour les perfectionnements mécaniques, et sans doute aussi un amour éclairé de la patrie, l'inspirèrent : il se sentit une mission. Zénon, d'Elée, niait le mouvement : Platon marcha. La France aussi niait à sa manière, ici qu'il fût utile, là qu'il fût possible d'organiser des puissances motrices immenses : Périer n'argumenta point, il organisa.
L'eau, cette première condition de toute association humaine, ne circule pas encore dans Paris avec profusion. Mais, en 1779, il s'en fallait de beaucoup que l'on eût atteint même cette imperfection. Les fontaines en très petit nombre n'étaient que très chétivement alimentées, et la plus grande partie de l'eau n'arrivait dans les parages élevés de la ville que par le transport en charrettes ou à bras. Dès-lors, au contraire, Londres devait à onze machines à vapeur l'avantage de posséder sans voitures et sans main-d'oeuvre l'eau de la Tamise à une hauteur telle, que pour se rendre dans les divers quartiers de la capitale, elle n'eût plus qu'à descendre par des tuyaux de fonte ou de plomb. Les personnes les moins familiarisées avec les notions physiques, peuvent facilement se rendre compte de ce phénomène. L'ascension de l'eau dans les corps de pompe ne peut dépasser trente-deux pieds ; au contraire, l'ascension de l'eau sous forme de vapeur est indéfinie, à moins qu'on ne s'élève à des limites extraordinairement éloignées de la surface du globe. Si donc, par l'effet d'un refroidissement subit la vapeur retourne à la forme liquide qui a été sa forme primitive, l'eau en qui elle se métamorphose se trouve dès-lors élevée beaucoup au-dessus de tout ce qui aurait été possible en échelonnant et trois et quatre corps de pompes les uns au-dessous des autres. Les frais, une fois la machine et les bâtiments établis, se réduisent au combustible nécessaire pour vaporiser : la houille, si abondante dans la nature, est parfaite pour cette opération, et un fragment quelconque de cette substance élève au-delà de cent pieds plus de quinze cents fois son poids d'eau.
C'est en 1779 que la machine à vapeur acquise par Périer en Angleterre, et placée à Chaillot, commença ses services. C'était la première machine de Watt que la France possédait. Le peu de machines à vapeur qui s'y rencontrassent alors, et qui presque toutes étaient dans les mines de Valenciennes et de Condé, exclusivement destinées à extraire l'eau, n'étaient que des machines de Newcommen. Les brillantes inventions de Watt, qui avait changé ou perfectionné toutes les pièces de l'ancienne machine, n'étaient connues encore que vaguement sur le continent.
Mais c'eût été peu d'importer des machines de Watt, si l'on eût été obligé à tout instant de s'adresser à l'Angleterre pour les obtenir. C'est ici que l'on voit se développer chez Périer ces vues larges qui embrassent tout l'ensemble d'une industrie, et qui lui créent un avenir. Il voulut que la France un jour pût faire ce que faisait l'Angleterre, et s'exemptât du tribut toujours payé par les nations stationnaires à celles qui marchent.
C'est dans ce but qu'il multiplia ses voyages en Angleterre, qu'il visita les principaux établissements comme la colline de Soho, qu'il envoya des affidés sur les lieux dont la défiance lui refusait l'entrée, qu'il fit dessiner ce qu'il lui était permis de voir, ce dont il ne pouvait faire l'acquisition. Aussi lorsqu'on le dénonça au Parlement comme dérobant à l'industrie britannique ses procédés, les plaignants n'avaient-ils pas tout-à-fait tort. Mais dérober était aisé, comparativement au reste : importer ailleurs les arts, dont on avait étudié le spectacle, était d'une toute autre difficulté. Il y fallait, outre des capitaux considérables, une capacité, une persévérance, une volonté inflexible et opiniâtre, qui rarement se trouvent unies chez le même homme, Watt n'avait là qu'à imaginer ; des mécaniciens habiles, d'adroits ouvriers comprenaient, exécutaient à l'instant sa pensée. En France, c'était toute autre chose. Il fallait réellement, à toute minute, et dans dix ateliers différents, se faire maître d'atelier, fournir les modèles, indiquer les procédés, et presque en donner l'exemple. On ne connaissait alors ni l'art de couler les grandes pièces à l'aide de fourneaux à réverbères, chauffés à la houille, ni l'usage des étais en fonte pour le séchage des moules, ni le moulage en sables d'étuve pour les grandes pièces, ni les machines qui allèsent les cylindres, ni une foule d'autres détails sans lesquels il est impossible de construire et de faire marcher les machines à vapeur. Périer et son frère établirent de vaste ateliers près de leur "Pompe à feu" : tel fut le nom donné à leur machine à vapeur de Chaillot.
Alors, se forma pour la première fois en France une véritable école d'ouvriers, et l'on put espérer de voir enfin exécuter de ce côté de la Manche des appareils qui exigent, de la part de ceux qui concourent à les fabriquer, intelligence et précision. Ces espérances se sont depuis réalisées, et Périer lui-même a vu, dans les dernières années de sa vie, ses premiers essais bien surpassées, et dans ses propres ateliers, et dans ceux que ses conseils ou son exemple, ou même le simple effet du développement industriel auquel il avait donné l'essor, multipliaient sur le sol de la France.
Il est pénible de dire que des services aussi incontestables ne furent pas toujours suffisamment appréciés. Lors de l'établissement de la pompe de Chaillot, beaucoup de personnes s'écrièrent que l'eau soumise aux procédés importés d'Angleterre, ne conservait pas ses qualités, avait un goût de fer, un goût de feu, etc. ; et il ne fallut rien moins qu'un rapport des commissaires de la Société royale de Médecine pour bien persuader aux Parisiens que l'eau de Seine élevée par la vaporisation n'avait ni acidité, ni saveur ferrugineuse, ni vertus désagréables ou délétères, que même le mouvement dont elle jouit dans les corps de pompe et son exposition à l'air dans les bassins, pouvaient agir en bien sur le liquide. Peu après l'apparition de ce rapport signé Vicq-d'Azyr, plusieurs personnes se trouvèrent tellement rassurées sur la qualité de l'eau donnée par les machines à vapeur, qu'elles se formèrent en nouvelle compagnie pour les eaux de Paris. Forte de la protection de quelques hommes bien en cour, la Société, non-seulement éleva ainsi une concurrence contre les frères Périer, mais encore voulut leur interdire la continuation de leur entreprise. On vit des soldats suisses, au nom de l'autorité, envahir les bâtiments des deux frères, chasser les ouvriers ; l'existence de l'établissement fut même un instant en question, et les chefs ne sauvèrent leur maison d'une ruine totale qu'en continuant gratuitement la paie aux ouvriers jusqu'à ce que les tribunaux eussent statué sur les prétentions de la compagnie nouvelle.
Quelque temps avant cet évènement qui précède de peu la grande explosion de 1789, Périer avait proposé au ministère l'application de la vapeur aux moulins. L'on avait bien d'autres affaires à la cour que le soin des subsistances publiques, et une bagatelle comme l'approvisionnement de Paris en tout temps, et sans dépendre de l'eau et des vents, des sécheresses et des gelées, ne pouvait guère qu'exciter les sourires du cabinet. Périer fut donc réduit, pour prouver que les plans actuels n'étaient pas plus des chimères que les précédents à exécuter, à ses propres frais, une machine à feu, à laquelle furent adaptés des meules, des bluteries, en un mot tout ce qui est nécessaire aux moulins. Cet appareil fonctionnait avec succès, et donnait des bénéfices, lorsque le terrible hiver de 1788 en accumulant les glaces dans l'Oise, la Marne et la Seine, vint paralyser l'action de toutes les meules qui convertissent les grains en farine pour l'usage de la capitale. On eut alors recours à Périer. Son moulin à feu rendit des services. De plus, il confectionna en hâte cent moulins à bras, simples et ingénieux. Toutes ces ressources pourtant n'étaient que des palliatifs ; le mal fut immense, on n'avait songé à y porter remède que quand il était incurable. Telle fut l'impression laissée par cette année de misère, que contre l'ordinaire, le fléau passé, il fut question de s'en préserver à l'avenir.
Le 26 septembre 1789, le comité provisoire de subsistances de Paris arrêta que Périer exécuterait, dans le délai le plus bref, trois cents moulins à bras, et, de plus, deux moulins à vapeur. La première partie de cette commande fut remplie jusqu'à concurrence de deux cents moulins ; la seconde, pour laquelle on avait assigné à l'illustre mécanicien un emplacement à choisir dans l'île des cygnes, fut poussée avec la même rapidité. En peu de temps, les deux machines faisant tourner chacune six meules, mettant en mouvement les bluteries, montant les sacs et les descendant à trois étages différents, furent en activité. Il en sortait par jour six cent trente-deux setiers de blé moulu. Six machines, au lieu de deux, eussent à cette époque, suffi à l'approvisionnement complet de Paris. Les propriétaires des moulins de Corbeil ne tardèrent pas à faire abandonner cet établissement par l'autorité.
Pendant ce temps, les paisibles ateliers de Chaillot avaient été transformés en arsenaux. La France était en guerre avec toutes les puissances, et, à moins d'en avoir été témoin, il est impossible de se figurer la désorganisation complète de toutes les branches du service militaire. S'il y eût jamais dans l'histoire un grand spectacle, c'est celui de la Convention, qui, en présence de tant d'obstacles, ne désespère point du salut de la France, et qui adresse, non-seulement à ses riches et à ses jeunes braves, mais à ses savants et à ses travailleurs, un appel auquel il faut obéir sous peine de la vie ; c'est celui de ces travailleurs et de ces savants, créant avec une célérité qui les étonne eux-mêmes tout ce dont la France croyait manquer, de la poudre, des armes, de l'artillerie. Périer fut un de ceux à qui l'artillerie fut demandée.
Tandis que Monge, en deux mois, écrivait son traité de la fonte des canons, Périer, guidé par ses instructions, coulait en bronze des pièces de trente-six livres de balle, mettait des foreries en activité, remontait comme par enchantement les artilleries de marine et de ligne. Cinq pièces de canon par jour sortaient de ses ateliers ; et lorsqu'il cessa la fabrication de ces machines destructrices, douze cents pièces de tout calibre et une infinité de pierriers, d'affûts, de caissons, de modèles pour le moulage, avaient signalé son aptitude pour cette nouvelle branche de travaux. Il n'en recueillit pas le prix. Les paiements se faisaient en assignats : un tombereau était sans cesse occupé à voiturer le papier-monnaie à l'usage des ouvriers. Mais ceux-ci ne l'acceptaient qu'au taux du cours, et le chef de l'établissement le recevait du gouvernement très au-dessous de sa valeur nominale, et bien au-dessus de sa valeur réelle. La liquidation consomma sa ruine. "Ou le gouvernement doit, dit-on, aux Périer, ainsi qu'à mille autres, ou ce sont les fournisseurs qui doivent. Dans le premier cas, le gouvernement déclare qu'il ne paiera pas ; dans le second, les fournisseurs sont totalement liquidés."
Compris dans la première partie de ce dilemme commode, les deux frères réunirent les débris de leur fortune pour se livrer à d'autres travaux. Toutes les industries qui ont pour base le coton, avaient fait dans les dernières années des progrès incalculables en Angleterre : les Périer introduisirent en France cette branche féconde de fabrication ; ils établirent des filatures de coton, firent des métiers à coton et des Mull-Jenny ; exécutèrent pour Jouy des machines nouvelles pour la gravure et l'impression, tant au cylindre qu'à la planche. De leurs ateliers sortirent aussi des moulins et des appareils pour blanchir et chauffer à la vapeur, des métiers à filer la laine, des presses hydrauliques, etc. Périer l'aîné fut spécialement encouragé par l'empereur à établir en Belgique une fonderie de canons en fer, à l'usage de la marine. Cet établissement fut placé à Liège. Cent dix milliers de matière étaient en fusion à la fois dans ses magnifiques fourneaux ; vingt-six foreries étaient mues par ses puissantes machines ; en un an, la fonderie avait fourni six cent trente-sept pièces de canon, qui armèrent la flotte d'Anvers.
Ce fut après cinquante ans consacrés sans interruption à tant d'espèces de travaux, que Périer consentit à se livrer au repos. Les infirmités graves qui l'avaient en partie déterminé, ne le laissèrent pas en jouir longtemps. Il mourut, à Paris, le 16 août 1818.
M. de Prony, au nom des membres de la section de mécanique de l'Institut (Académie des Sciences), prononça son éloge à ses obsèques. Périer faisait partie depuis quelques années de ce corps illustre. Il n'avait, en quelque sorte, jamais écrit, mais il avait beaucoup instruit : la patrie honorait en lui un de ses plus estimables citoyens, et l'un des plus utiles bienfaiteurs de l'industrie française.
V. PARISOT - Portraits et histoire des hommes utiles ... volume 1 à 2 - 1841
État-civil de Paris



