OROUX (79) - LE FOUGUEUX ABBÉ ALBERT - QUEL PATRON POUR L'ÉGLISE ? SAINT-MARTIN OU SAINT-DENIS ?
CURIEUX PROCÈS CONCERNANT SAINT-MARTIN, PATRON DE LA PAROISSE D'OROUX, AUQUEL LE CURÉ ET SES CONFRÈRES VOISINS VOULAIENT SUBSTITUER SAINT-DENIS.
Vers le milieu du XVIIIème siècle, une difficulté s'éleva dans une des paroisses de l'archiprêtré de Parthenay, et faillit amener les plus graves désordres entre le seigneur de la paroisse et le curé, dont elle détermina le déplacement.
Le motif est si complètement en dehors de nos moeurs actuelles et révèle des habitudes, dans les membres du clergé, si différentes des nôtres, que nous ne voulons pas résister au plaisir de faire connaître à nos lecteurs les pièces de ce procès original.
En deux mots, en voici le sujet. M. le curé d'Oroux, "esprit assez inquiet", selon la parole de son évêque et si l'on en juge par ses actes, eut dessein de changer le patron de sa paroisse, saint Martin, dont la fête, célébrée le 11 novembre, coïncidait avec la grande foire de Thénezay. Il mettait en avant que les paroissiens désertaient ce jour-là les offices, et se rendaient à la foire ; mais au fond il paraît que le curé lui-même n'était pas sans éprouver quelque privation de ne pouvoir accompagner ses paroissiens.
La requête du seigneur d'Oroux va d'ailleurs nous expliquer la chose clairement :
"A Monseigneur l'Illustrissime et Révérendissime évêque de Poitiers.
Supplie humblement Charles Cossin d'Oroux, fondateur de l'église paroissiale du dit lieu, disant que depuis plusieurs siècles saint Martin a été seul reconnu et solennisé dans la dite église, comme patron d'icelle, cependant le sieur Jean-Baptiste Albert, curé actuel de la dite paroisse, sous le prétexte qu'il prit possession de ce bénéfice, en 1747, sous le titre de Saint-Denis, commença par instituer les registres de baptême et de sépulture de Saint-Denis d'Oroux, quoique tous ses prédécesseurs les eussent intitulés de Saint-Martin, et néanmoins ne fit point solemniser la Saint-Denis, mais la Saint-Martin, comme patron de son église, les années 1748, 1749, 1750.
En 1751, il plut audit sieur curé de retrancher de son autorité privée la fête de saint Martin et y substitua celle de saint Denis.
Le suppliant et les habitants de la dite paroisse portèrent en 1753, au seigneur Caussade de la Martonnie, votre prédécesseur, leur plainte de cette novation.
Ce prélat, pour faire droit sur la dite plainte, envoya le sieur Chédevergne, son archiprêtre de Parthenay, dresser procès-verbal des lieux et du dire des habitants. Cette opération se fit le 9 décembre 1753, jour de Saint-Denis.
Le sieur archiprêtre, voyant que saint Martin était seul représenté au tableau du grand autel et en la bannière, que le soleil et la cloche portoient son nom, que les habitants soutenoient que saint Denis n'avoit jamais été solemnisé dans l'église en question, comme patron, mais au contraire saint Martin, dont ils demandoient la confirmation, et que le dit sieur Albert s'étoit soumis par le procès-verbal à la décision du dit seigneur évêque, et ne peut s'empêcher d'avouer que les habitants soutenoient la vérité, et pour la confirmer leur donna, ainsi qu'à tous MM. les curés et vicaires voisins, qui étoient présents, lecture d'un procès-verbal de près de 200 ans de datte, par lequel il étoit constaté que l'église de Saint-Martin d'Oroux avoit été brûlée par les ennemis de la foi catholique, les cloches, vases sacrés et ornements pillés et emportés, que le presbytaire, de tant de longueur sur tant de largeur, avoit été également incendié, que l'on avoit fait périr le curé dans les flammes.
Sur le procès-verbal fait par le dit sieur Chédevergne, en 1753, Monseigneur de la Martonnie rendie une ordonnance, conforme au droit des habitants ; quoique le dit sieur curé eut signé audit procès-verbal qu'il se soumettoit à la décision du seigneur évêque, il fut cependant réfractaire à cette ordonnance et fit solemniser la Saint-Denis en 1754. Le prélat, qui en fut sur-le-champ instruit par le suppliant, rendit une seconde ordonnance, par laquelle il fit deffense au sieur curé et aux habitants d'Oroux de solemniser cette fête, leur ordonna au contraire de solemniser la Saint-Martin, comme patron de son église, enjoint au sieur curé de coucher au long sur les registres ces deux ordonnances, afin que ni lui, ni ses successeurs n'en puissent prétendre cause d'ignorance.
Depuis cette dernière ordonnance, le sieur curé n'a pas fait solemniser la Saint-Denis, mais l'on ne voit point sur les registres, qu'il a déposés au greffe, qu'il y ait fait la moindre mémoire des deux ordonnances ; on voit au contraire qu'il a continué de les intituler : registres de Saint-Denis d'Oroux, ce qui prouve son peu de soumission.
Le 20 janvier 1762, l'église d'Oroux fut presqu'entièrement détruite par la chute de la charpente : on a été obligé de la refaire en entier et à neuf ; plusieurs murs ont été démolis et réédifiés, tant à la nefe qu'au choeur, de sorte que la dite église et principal autel se trouvent dans le cas d'être rebénis. Le sieur Albert a dit maintes fois au suppliant qu'il entendoit la faire rebénir sous l'invocation de saint Denis, malgré tout ce qui s'est passé et que l'on vient de rapporter. Le suppliant, étant dans le dessein d'en empêcher par un intérêt légitime, fit signifier audit sieur curé une oposition, le 15 décembre dernier ; mais comme il pourroit passer outre et qu'il forcera par là le suppliant à le traduire en justice, auquel cas il aura besoin, pour le soutien de sa cause et de ses intérêts, des deux procès-verbaux et deux ordonnances, dont a été cy-dessus question, le suppliant a été conseillé de recourir à votre autorité et lui dit que,
Ce considéré, Monseigneur, il vous plaise ordonner à Messieurs vos secrétaires et à M. Chandéry, archiprêtre de Parthenay, de délivrer au suppliant les procès-verbaux et ordonnances dont il s'agit, aux offres que le suppliant fait de les payer convenablement, et ferez justice.
Signé : COSSIN D'OROUX."
Sous la signature de M. de Cressac, vicaire général, l'évêque de Poitiers fit droit à la requête de M. Charles Cossin et enjoignit à l'archiprêtre de Parthenay de lui délivrer la copie authentique des deux procès-verbaux.
Ceci se passait en 1763, et la requête du seigneur d'Oroux ne venait qu'après une autre faite dans le même sens par les habitants de la paroisse, dès le mois de septembre 1754. Dès cette époque, Mgr l'évêque avait écrit de sa propre main une lettre, datée de Dissais, et adressée à l'archiprêtre, le priant de veiller à l'exécution de l'ordonnance du mois de novembre 1753. Cette ordonnance avait pour but de rétablir Saint-Martin dans son titre de patron d'Oroux.
Le curé d'Oroux, de son côté, fit adresser à Monseigneur, vers ce même temps, la supplique suivante, rédigée dans un style aussi emphatique que prétentieux.
"A Monseigneur l'Illustrissime et Révérendissime évêque de Poitiers.
Nous doyen-directeur et curés de la conférence de Loumois, archiprêtré de Parthenay, ne désirant rien que d'entretenir l'union, l'amour et le bon ordre dans tout notre pays et dans chaque partie de ses membres, ne pouvant que gémir de les trouver tout-à-coup, non pas comme autrefois toute la terre arienne, mais de voir parmi eux un Martin : en conséquence, nous avons tous l'honneur de supplier très humblement Sa Grandeur d'être pour nous un nouvel Eusèbe, tirant de captivité le glorieux saint Denys, dont nous avons coutume de célébrer paisiblement et solennellement la fête, ne pouvant d'ailleurs nous trouver à celle de saint Martin, qu'on n'a jamais connu, étant précisément obligés d'aller ce jour-là à une foire de Thénezay (!) qui est la seule où l'on trouve les choses nécessaires à la vie humaine. Les paroissiens d'Oroux, s'y trouvant tous, transgressent et profanent en quelque sorte la feste artificieusement demandée, dont la Religion souffre bien des ecclipses, par les scandales et les murmures que ce changement a occasionnés ; malgré donc le procédé fait contre notre très-cher confrère, dont la vertu, le génie et les bonnes moeurs se font admirer parmy nous, avons tout lieu d'espérer de votre équité, que Votre Grandeur ouvrira sur nous les yeux de sa bonté, Novusque nobis Eusebius eris ! (Signé) :
Rivière, curé de Loumois, doyen de la conférence.
Dauzais de la Vilatte, curé de la Perratte.
Vergnault, curé de la Ferrière.
Grassin, prieur de Pressigny.
Doudan, curé de Lamayré.
Berthonneau, curé d'Aubigny.
Belhumeau, curé du Chillou.
Guibert, prieur-curé de Saint-Hilaire-de-Mazeuil.
Riveron, curé de Thénezay."
L'évêque de Poitiers, voyant le peu d'empressement de M. le curé d'Oroux à se soumettre à ses ordonnances, écrivait, le 13 octobre 1755, à l'archiprêtré de Parthenay. Entre autres choses il lui disait : "Vous aurez la bonté de lui dire (au curé d'Oroux) que je l'oblige à publier mon ordonnance et à m'en certifier la publication. Vous ajouterez que je lui enjoins de se rendre à la retraite prochaine et de se présenter devant moy." Qualifiant ensuite sévèrement la conduite des curés voisins, il ajoutait : "Je serois fâché de savoir quels sont les curés et vicaires qui sont de connivance avec luy : si vous les découvrez, je vous seray obligé de leur dire que, s'ils viennent à ma connaissance, je leur réserve toute l'indifférence, et peut-être, le mépris qu'ils méritent."
Malgré tous ces avertissements de l'évêque, malgré ses ordonnances, M. le curé d'Oroux persista dans ses prétentions. Il fit bénir, le 22 septembre 1766, son église, presque entièrement reconstruite, sous le vocable de saint Denis, dont il fit placer le tableau derrière le maître-autel. Nouvelle requête de M. Cossin à la sénéchaussée de Poitiers.
Le lieutenant-général de la sénéchaussée de Poitiers rendit un arrêt qui ordonnait au sieur Albert de remplacer dans l'acte de bénédiction de son église le nom de Saint-Denis par celui de Saint-Martin, de remettre derrière le maître-autel l'image de ce dernier, et enfin obligeait ledit curé à solenniser à l'avenir la fête de saint Martin et non celle de saint Denis. L'arrêt est du 4 septembre 1767.
Le lecteur a dû conjecturer par ce qui précède que M. Albert n'était pas d'un caractère facile. La suite du procès va justifier ce jugement. M. Albert interjeta appel de cet arrêt du grand sénéchal du Poitou, et l'affaire fut par lui portée à la cour de Poitiers en 1769. Les nouveaux juges confirmèrent simplement l'ordonnance de 1767, et sommèrent M. Albert d'exécuter la première sentence, sous peine de saisie du temporel de sa cure.
Voyant l'inutilité de cette seconde démarche, M. Albert évoqua l'affaire devant le Parlement de Paris, vers 1773. Le Parlement, dans un mémoire qui ne contient pas moins de 16 pages, après avoir fait l'historique de la question, condamne M. Albert à 12 livres d'amende, aux frais du procès, et l'oblige, dans le délai de trois jours, à rétablir l'image de saint Martin derrière le maître-autel, sur la bannière, les vases sacrés et les registres de la paroisse. Il ordonne en outre qu'une copie de cet arrêt sera, aux frais dudit Albert, notifiée à l'évêque de Poitiers, à cette fin que celui-ci ne donne à l'avenir le visa pour la cure d'Oroux, à aucun prêtre sous le nom de Saint-Denis, mais bien de Saint-Martin, que dans le Pouillé imprimé et relié du diocèse qui est au secrétariat, le nom de Saint-Denis soit remplacé par celui de Saint-Martin.
Dans l'intervalle, Monseigneur l'évêque de Poitiers, lassé sans doute par l'obstination du pasteur, qui mettait tant de trouble dans la paroisse d'Oroux, le nomma à une cure du voisinage, à Lamairé, vers le mois de juillet 1772. Son successeur fut M. Jean-Pierre Ducrocq, auquel M. François Ledain, huissier royal à Parthenay, porta notification du jugement rendu à Paris, le 19 mai 1775. Une autre copie, signée par le même huissier, fut portée à M. Chandéry, archiprêtre de Parthenay, curé de la Chapelle-Saint-Laurent, comme premier archiprêtre du diocèse de Poitiers. Il y est ordonné audit archiprêtre que quand il fera la visite de l'église Saint-Martin d'Oroux, il inscrive dans ses procès-verbaux le nom de Saint-Martin, au lieu de celui de Saint-Denis.
Et c'est ainsi qu'après une lutte qui ne dura pas moins de 23 ans, Saint Martin reprit dans cette paroisse son titre de patron, que lui disputait saint Denis, à la faveur d'un curé trop fougueux.
L'abbé Albert est arrivé en la paroisse d'Oroux en 1748 et dès 1749, il inscrit sur les registres "paroisse Saint-Denis" au lieu de "paroisse Saint-Martin".
L'ancien archiprêtré de Parthenay ... par l'abbé B. Drochon - 1884
AD79 - Registres paroissiaux d'Oroux




