CHOLET (49) - DAVID D'ANGERS ET LE BUSTE DU GÉNÉRAL TRAVOT
David d'Angers et le buste du général Travot.
En 1837, une souscription fut ouverte à Cholet pour l'érection d'un monument à la mémoire du général Travot, et cette souscription s'éleva, en quelques semaines seulement, à près de 2.000 fr. Ce ne fut que deux ans après, en 1839, que des pourparlers furent engagés avec David. La Municipalité choletaise qui s'était mise à la tête de la souscription, lui demanda alors, il faut croire, un projet de monument, car, à la date du 7 juin, David répondit :
Paris, 7 mai 1839.
Monsieur le Maire,
J'ai l'honneur de vous envoyer ci-inclus le dessin du monument que vous avez l'intention d'élever à la mémoire du Gal Travaux.
Je viens de prendre des informations auprès du fondeur, il n'a pu me donner qu'un prix approximatif n'ayant pas le buste sous les yeux ; il pense que le prix de la fonte ne dépassera pas la somme de six cent francs ; à l'égard du bronze, il prendrait le bronze à 20 sous par livre et il en faudra à peu près deux cents livres.
Pour le modèle du buste, il faudra compter sur une somme de cinq cent francs, tous les frais de moulage compris.
Je vous prie, Monsieur le Maire, d'avoir la bonté de prendre une prompte résolution à l'égard de ce monument, car si vous vous décidiez pour son exécution, il faudrait prendre une décision qui put nous mettre à même de commencer de suite car il faudra du temps pour faire le modèle et ensuite pour le fondre en bronze. A l'égard du piédestal vous pourriez le faire commencer de suite, et je pense que l'inauguration pourrait avoir lieu pour les fêtes de juillet 1839.
Agréez, Monsieur le Maire, l'assurance de la haute considération de votre bien dévoué et très-humble serviteur.
DAVID.
A cette lettre était, en effet, joint un projet de monument que David modifia sans doute dans la suite, car l'inscription esquissée sur la face antérieure du piédestal fut remplacée, dans le projet définitif, par un sabre colossal avec son ceinturon, suspendu et au repos, comme le devait être, après la lutte, celui du glorieux pacificateur, et la face postérieure fut ornée d'un rameau d'olivier, autre symbole de paix, sabre et rameau d'ailleurs en bronze comme le buste lui-même.
Les plans et dessins de David reçurent l'approbation unanime des souscripteurs, et l'Administration choletaise adressa même à l'artiste les éloges les plus flatteurs, si j'en juge par cette lettre en réponse à celle du Maire :
Monsieur le Maire,
Dans la première lettre que j'eus l'honneur de vous écrire lorsque vous me fîtes connaître le projet, que vous aviez d'élever un monument à la mémoire du Général Travot, je vous indiquais les prix du fondeur et je vous disais en même temps, que mes frais matériels de moulage et d'armature etc. monteraient à cinq cent francs, qu'à l'égard de mon tems je m'estimais très heureux de l'offrir gratuitement.
J'éprouve une bien vive satisfaction des choses aimables que vous voulez bien me dire à l'égard de ce travail, l'approbation de mes compatriotes sera toujours une bien douce récompense pour moi.
Agréez, Monsieur le Maire, l'assurance de la haute considération de votre très humble et bien dévoué serviteur.
Paris 5 octobre 1839.
DAVID.
Le Maire se mit aussitôt en devoir d'envoyer au généreux statuaire qui offrait si gracieusement son art et son temps, la somme fixée par lui-même pour ses frais, car, à la date du 30 du même moi, DAVID lui en accuse réception, et le remercie en même temps de l'invitation qu'il lui avait faite d'assister à l'inauguration du monument :
Monsieur le Maire,
J'ai l'honneur de vous accuser réception du mandat de cinq cent francs que vous m'avez envoyé dernièrement.
Je regrette bien vivement que de graves occupations qui me forcent à rester à Paris me privent du plaisir que j'aurais éprouvé de pouvoir assister à l'inauguration du monument à la mémoire du général Travot. Ce plaisir aurait été augmenté par l'avantage que j'aurais eu, Monsieur le Maire, de passer quelques instants auprès de vous et de mes chers compatriotes.
Agréez, Monsieur le Maire, l'assurance de la haute considération de votre très humble et bien dévoué serviteur.
Paris 30 octobre 1839.
DAVID.
L'inauguration du buste de Travot eut lieu le 5 avril 1840. Une plaquette imprimée à Cholet à l'occasion de cette solennité, et intitulée : "Relation des fêtes qui ont eu lieu à Cholet les 5 et 6 avril 1840", confirme le fait et commence ainsi :
"Les habitants de Cholet, pleins d'admiration et de reconnaissance pour les services du brave et vertueux Général Travot, pendant les guerres de la Vendée, où il a déployé tant de courage et de modération, et en particulier pour l'intérêt et la sollicitude qu'il n'a cessé de manifester en faveur de cette ville, ont voulu en perpétuer le souvenir en érigeant un monument en son honneur, aux frais d'un grand nombre de souscripteurs. L'inauguration du buste du Général sur la place qui porte son nom, a été fixée au 5 de ce mois." Et en note, au bas de la page : "Ce buste est l'ouvrage de M. David, de l'Institut, qui a excité la reconnaissance des Choletais par son désintéressement."
Plus loin, je recueille parmi les discours prononcés au cours de la cérémonie, la péroraison de celui d'un habitant de Cholet, ancien ami et compagnon d'armes de Travot :
"En terminant, dit-il, je vous proposerai l'inscription à mettre au pied du monument que nous venons d'élever ; elle m'est inspirée par le grand capitaine de notre siècle. Personne mieux que lui, sans doute, ne savait distinguer les talents, les vertus civiques et militaires des officiers qui ont servi sous ses ordres. Eh bien ! Napoléon, sur son lit de mort, distribuant à chacun sa part de gloire, dans ses immortels souvenirs, dit à ce fatal moment : Je donne cent mille francs à chacun des enfants du brave et vertueux général Travot. Je propose donc d'inscrire sur le monument ces dernières paroles du grand homme :
AU BRAVE ET VERTUEUX GÉNÉRAL TRAVOT !
Je demande aussi en terminant, que les souscripteurs pour l'érection du monument votent des remerciements à notre compatriote David, et je ne doute pas qu'un jour notre département n'élève un monument à la mémoire de ce célèbre artiste."
Cholet, si plein d'enthousiasme le jour de l'inauguration du buste de Travot, n'eut pas pour lui dans la suite, il faut le reconnaître, toute l'attention et toute la vigilance auxquelles il avait droit. Dix ans seulement après son érection, le monument se trouvait, en effet, dans un véritable état de délabrement, livré qu'il était chaque jour aux assauts répétés d'une jeunesse toujours avide de méfaits et de destruction.
C'est alors que David, informé du fait et navré d'une telle incurie, se décide à écrire au Maire une lettre où il déplore avec amertume l'abandon dans lequel on laisse une oeuvre chère à son coeur de patriote :
Monsieur le Maire,
Plusieurs personnes qui ont visité le buste du Gal Travot m'ont exprimé la peine qu'elles avaient éprouvée, en voyant un monument d'hier, pour ainsi dire, déjà réduit à l'état de ruine ; ainsi, par exemple, le sabre qui était sur le piédestal a disparu (1), la branche d'olivier est à moitié arrachée ; ces symboles étaient pourtant significatifs pour caractériser un monument élevé au guerrier pacificateur. Ne serait-il pas possible de remettre le sabre, de le consolider par des écrous fortement scellés dans le granit, enfin de placer autour du monument une grille de fer assez éloignée pour empêcher la malveillance stupide de le dégrader journellement ? Cette dépense serait, je crois, fort minime.
J'espère, Monsieur le Maire, que vous voudrez bien excuser la liberté que j'ai prise de vous écrire à ce sujet, et être assuré que je cède bien plus à la convenance morale et au patriotisme Angevin qu'à la vanité puérile d'un auteur.
Agréez, Monsieur le Maire, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Paris 12 décembre 1850.
DAVID d'Angers.
Lors de l'érection du buste de Travot, la place qui porte son nom n'était pas une belle place carrée, exhaussée de plusieurs marches au-dessus du niveau des rues qui l'entourent sur ses quatre côtés. C'était une prairie en contre-bas de ces rues, au milieu de laquelle fut élevé le monument. C'est ce qui explique pourquoi, en 1859, lorsqu'on remblaya définitivement la prairie, et qu'on créa la nouvelle place, on fut obligé de démolir le monument et de transférer le buste à l'hôtel-de-ville où il fut placé dans l'embrasure de la grande fenêtre éclairant l'escalier.
Il y resta jusqu'en 1877, époque où un colonel du 135e régiment d'infanterie, en garnison à Cholet, prit l'initiative de faire élever par ses soldats, dans notre jardin public, un piédestal en briques recouvertes de plâtre, sur la face antérieur duquel fut moulé, avec une couronne de chêne, un glaive antique. Le travail terminé, on transporta le buste de Travot sur ce nouveau piédestal. Mais, comme on devait s'y attendre, le plâtre, sous le souffle humide du vent d'ouest, s'est peu à peu soulevé et détaché, et la brique resta à nu en beaucoup d'endroits. Avouons d'ailleurs que ce socle en platras était indigne et de Travot et de David, indigne de nous également.
Le buste du Général Travot est aujourd'hui visible au Musée d'Art et d'Histoire de la ville de Cholet.
Photos de Nicolas Delahaye du blog Vendéens et Chouans
La plaque commémorative que l'on peut voir sur les deux photos est assez surprenante. En effet, le 5 avril 1840, date de l'inauguration, M. René-Claude Caternault est premier adjoint, "faisant à défaut de maire" les fonctions d'officier de l'état-civil, mais à la date indiquée sur la plaque, c'est-à-dire le 25 septembre 1859, M. Caternault ne pouvait être présent en tant que maire puisqu'il avait quitté ses fonctions en 1845.
En septembre 1859, le maire de Cholet se nommait Louis-Gustave Richard (de 1855 à 1869).
Dr Léon Pissot - Bulletin de la Société des sciences, lettres et Beaux-Arts de Cholet et de l'Arrondissement - cinquième année - 1884 - pp. 264 à 266.
AD49 - Registres d'état-civil de Cholet.
(1) Nous l'avons trouvé avec la branche d'olivier dans les combles de l'hôtel-de-ville et déposé au Musée d'Archéologie, en attendant de le faire placer au Musée des Beaux-Arts et sceller sur un piédestal en bois exactement semblable au piédestal de granit élevé primitivement.)




