LA BUSSIÈRE (86) - LA CROIX DE LA GARTEMPE - L'ABBÉ ANDRÉ-HUBERT FOURNET - 1793
Souvenirs de la Révolution
LA CROIX DE LA GARTEMPE (1)
Le sang pleuvait, le sang ruisselait. Sous l'orage,
Parmi les cris de mort et les accès de rage,
Éclatait l'hallali du crime rugissant,
L'hallali des bourreaux : "Du sang ! il faut du sang !"
Et partout d'un sang pur dégouttaient leurs mains viles ;
Partout, dans les pavés frémissants de nos villes,
Ils creusaient, ils plantaient leurs échafauds hideux ;
Partout un fleuve rouge écumait autour d'eux.
C'était quatre-vingt-treize ! et la France inondée :
On nageait dans le sang, à Paris, en Vendée,
Dans l'ombre des prisons, au grand jour. Des bandits,
Par la haine affolés, par la peur enhardis,
Versaient le sang, buvaient le sang, tout à leur aise,
S'y vautraient et tuaient ; c'était quatre-vingt-treize.
De ses autels souillés Dieu même était proscrit :
Les prêtres n'offraient plus le sang de Jésus Christ ;
Sur ce peuple en lambeaux, sur ce cloaque immonde,
Le sang divin, espoir, salut, rançon du monde,
Ne coulait plus. Aux murs du temple déserté,
Des goujats barbouillaient en passant : "Liberté".
Malgré leur liberté dont étouffait la France,
Parfois pourtant, la croix, l'arbre de délivrance,
La croix resta debout, durant ces jours affreux ;
Au fond d'un taillis sombre, au bord d'un chemin creux,
Sous le lierre encadrant le cristal des fontaines,
En quelque pli sans nom des campagnes lointaines,
Où l'on osait prier, même en ces temps d'effroi,
Et se dire tout bas, bien bas : "Vive le roi !"
Aux vallons poitevins où s'en va la Gartempe,
Un prêtre, un de ces forts que la lutte retrempe,
Vivait, luttait, sans bruit, à son poste ; bravant
Les bleus, les pourvoyeurs d'échafaud - bien souvent,
Transformant une grange, une cave, en asile,
Pour le Sauveur qu'on hait, roi du ciel qu'on exile ;
Pour la parole sainte et le Pain des élus ;
Couchant dans les blés mûrs, sous les bois chevelus ;
Aidant le repentir, soulageant la misère,
Et d'un malade à l'autre, égrenant son rosaire.
Le long de la Gartempe, un soir, par le sentier
Qu'ombragent à demi le frêne et l'églantier,
Il cheminait, priant, selon son habitude,
Mais l'oeil au guet ; sans peur, non sans inquiétude.
On avait deviné sa retraite ; on savait
Quels mourants avaient eu ce prêtre à leur chevet,
A quel endroit, tel jour de fête ou de dimanche,
On avait vu ce prêtre à la cocarde blanche,
Vaillant, fidèle au Pape : il fallait en finir ;
Peut-être, à tout moment, les bleus allaient venir.
Soudain, devant ses yeux, au coin de la prairie,
Sous le frêne qui penche et la ronce fleurie,
Se dresse une humble croix aux marches de granit,
Bien vieille, et que le temps ou la mousse jaunit.
On l'avait épargnée, on l'ignorait sans doute ;
Elle allongeait ses bras, au détour de la route,
Comme pour le dire : "O coeurs chrétiens, coeurs éplorés,
Ce Dieu mort jugera l'impiété superbe."
Le prêtre salua, s'agenouilla dans l'herbe,
Murmurant : Vexilla regis ... Au même instant,
Il se lève, il hésite, il écoute ; entend
Le pas de deux chevaux qui galopent. Deux hommes,
Deux soldats, sabre au clair, accourent : "Nous y sommes !
Cria l'un deux ; c'est lui ! ... halte-là ! viens ; suis-nous !"
Le prêtre, sans répondre, a fléchi les genoux,
Il semble interroger la croix, ce divin livre.
"Debout ! et hâte-toi, brigand, si tu veux vivre,"
Reprend le bleu, montrant son sabre qu'il brandit.
Le prêtre alors, d'un bond que l'amour enhardit,
Monte auprès de la croix, il l'adore en silence,
Et méprisant les coups, défiant l'insolence,
Se retourne, s'adosse à la croix, tend les bras,
Comme Jésus mourant parmi les juifs ingrats,
Comme Jésus priant, jusqu'en son agonie,
Pour ceux dont la fureur l'immole et le renie.
Les cavaliers, troublés, interdits, confondus,
Regardent cette croix et ces deux bras tendus,
Ce prêtre imitant Dieu que leur audace offense ;
La foi rentre en leur coeur, la foi de leur enfance :
"Ah ! vraiment, dit enfin le plus vieux des soldats,
Il faudrait être un lâche !
- Et pire que Judas !"
Dit l'autre, en tournant bride, au grand galop. Le prêtre
Les suit des yeux ; bientôt, il les voit disparaître ;
Il écoute ; le bruit s'éloigne ... Il est sauvé,
Et, laissant l'humble croix, il chante : O crux ave !
Chrétiens, plantez la croix ; sur les monts, les collines,
Sous les arbres touffus, près des eaux cristallines,
Partout ; dans le granit, aux tertres découverts,
Aux talus des chemins, aux plis des sentiers verts ;:
Partout, dans l'angle obscur des bois et des vallées,
Dans les villes ; au sein des landes désolées ;
Partout l'arbre divin doit s'étendre et fleurir ;
A son ombre, il est doux de vivre - et de mourir.
P.V. DELAPORTE, S.J.
Paris, 1er mars 1893
(1) Le fait se passa en Poitou, non loin du moulin de Busserais, dans la vallée de la Gartempe. Le prêtre, dont il s'agit, était le vénérable André-Hubert Fournet, fondateur des Filles de la Croix (1752-1834).
AD85 - Semaine catholique de Luçon - n° 14 - Samedi 8 avril 1893 - 18e année.

