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La Maraîchine Normande
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2 octobre 2016

SAINT-FULGENT (85) - JEAN-ANDRÉ DARIET, DIT DARIET-LA-GRAND'GORGE (1763-1843)

Dariet Chaunière cassini

 

En 1793, parmi les familles de cultivateurs qui habitaient le village de la Chaunière, en Saint-Fulgent, la plus notable et la plus considérée était la famille Dariet. Laborieuse et prospère, elle était catholique jusqu'à la moëlle et trois de ses gâs, durant la Grand'Guerre, s'acquirent une réputation dont le souvenir est encore vivant dans la tradition locale. Les trois frères Dariet comptèrent parmi les plus braves entre les braves, surtout l'aîné, qui survécut longtemps à l'insurrection.

JEAN-ANDRÉ DARIET, fils de Pierre et de Marie Champagne (précédemment veuve de Jean Girard - mariés à Saint-Fulgent, le 29 octobre 1759), est né à la Chaunière, paroisse de Saint-Fulgent, le 9 janvier 1763.

 

Dariet Jean-André naissance

 

Dariet (l'aîné), à la veille de la Grand'Guerre, était à la fois le plus beau et le meilleur, le plus déluré et le plus farceur de tous les gâs de la paroisse de Saint-Fulgent. Il avait en outre, dans toutes les paroisses voisines, la réputation d'être la plus forte poigne du pays. C'était "ine homme ré qu'en os et en nerffes." Aux batteries, aux noces, ainsi qu'à toutes les réunions si franchement joyeuses de l'ancien temps, on prenait plaisir à le voir exécuter ses tours de force qui consistaient à soulever une barrique pour boire à la bonde, à danser en portant sa danseuse à bras tendus, comme aussi à faire rouler sous la table quiconque tentait de lui tenir tête le verre en mains ; car le gâs avait le gosier et l'estomac en rapport avec la poigne, au point que ses exploits de "chopineur" - jamais dérangé - lui avaient valu le sobriquet de Dariet-la-Grand'Gorge.

Naturellement très doux, il se gardait d'abuser de sa force et personne, d'ailleurs, n'eût osé se risquer à lui chercher querelle ; aussi, jusqu'à la veille de la Grand'Guerre, n'avait-il jamais eu l'occasion de se mettre en colère et d'expérimenter sur son prochain la puissance de ses biceps. Ce fut un Pataud de Saint-Fulgent qui eut la malchance de "l'étrenner", peu de temps avant l'insurrection générale.

Un dimanche soir, Darret, revenant du bourg, rentrait tranquillement à son village, lorsqu'il entendit tout-à-coup dans le chemin creux qu'il longait à travers champs pour couper au plus court, une voix plaintive appelant à l'aide. Sautant aussitôt par-dessus la haie, il aperçut, à quelques pas, une femme échevelée, aux prises avec un grand gaillard qui l'avait renversée à terre et cherchait à la violenter.

C'était la jeune "chambrière" de la Chaunière qui, rentrant elle-même au village, venait d'être surprise par un ouvrier forgeron du bourg, mauvais drôle aux poursuites duquel elle était en butte depuis plusieurs jours.

- Misérable ! s'écria Darriet en reconnaissant l'individu, tu vas avoir affaire à moi !

Et, serrant les poings, en trois bonds il se trouva près du "bourgadin" qui, lâchant aussitôt sa victime, s'était retourné pour se mettre en garde.

Taillé en hercule, cet ignoble personnage, étranger au pays et nouveau venu à Saint-Fulgent, comptait parmi les Patauds les plus enragés du bourg ; il aimait à faire parade de sa force et, à plusieurs reprises, s'était publiquement vanté de profiter de la première occasion pour river le clou au gâs de la Chaunière. Cette occasion se présentait et le fanfaron la saisit avec empressement, mais il allait payer cher ses fanfaronnades !

La lutte ne fut pas longue. En deux maîtres coups de poings, Dariet eut raison de son adversaire. Du premier coup il lui brisa la mâchoire et, du second, lui enfonça trois côtes. Puis, l'empoignant par la peau du ventre, il l'envoya rouler sur les cailloux du chemin, où le misérable, à moitié assommé et évanoui, demeura plus d'une heure sans connaissance.

La leçon était dure et aurait pu causer quelques désagréments à Dariet, car il avait si bien "écrapouti" son homme, que celui-ci fut longtemps "entre la vie et la mort" ; les médecins eurent bien de la peine à le sauver et, quand ils le remirent sur pied, ce fut pour lui déclarer qu'il resterait infirme toute sa vie. Heureusement pour notre héros, il se trouva que la jeune "chambrière" de la Chaurnière était apparentée à plusieurs patauds influents de Saint-Fulgent : aussi son vengeur ne fut-il même pas inquiété par la justice.

Tels sont, d'après le récit d'un vieux brave homme de Saint-André-Goule-d'Oie, un chouan dans l'âme, les antécédents de Dariet. Tel fut son premier exploit ...

effets d'un Vendéen

En compagnie de ses deux frères, Jean Darriet fit partie du premier attroupement insurrectionnel qui se forma autour de Saint-Fulgent et qui, pour ses débuts, le 13 mars 1793, tout près du bourg, infligea une si belle tripotée aux soldats et gardes nationaux commandés par le commissaire départemental Rouillé.

Tout de suite les gâs de Saint-Fulgent, de concert avec ceux des paroisses voisines, étaient allés relancer chez lui le vieux chevalier de Royrand, lieutenant-colonel retraité qui, alors âgé de plus de soixante ans, vivait tranquillement dans son manoir de Bazoges-en-Paillers. Ils l'avaient sommé de se mettre à leur tête et le vieil officier, suivi de deux ou trois mille hommes, s'était empressé de courir se joindre au chevalier de Sapinaud qui, relancé lui aussi par les paysans de la Verrie, avait, le jour même, vu grossir sa troupe d'une foule d'insurgés du canton de Mortagne et des environs.

Les bandes réunies de Royrand et de Sapinaud formèrent l'armée connue sous le nom d'Armée du Centre. Elle eut, dès le début, son quartier général au château de l'Oie, d'où, tout en se mettant en communication avec la future Grande Armée qui s'organisait dans le pays choletais, elle se donna pour mission spéciale d'étendre l'insurrection vers les cantons du Bas-Pays situés du côté de Luçon et de Fontenay.

Le premier succès important de cette armée après l'occupation de Saint-Fulgent, des Herbiers et de Chantonnay, fut la victoire du Pont de Gravereau, sur le Petit-Lay, près de Saint-Vincent-Sterlanges, le 19 mars. M. Alexis des Nouhes, qui place inexactement ce combat à la date du 15, nous en a conservé le récit suivant dans ses Notes manuscrites, d'après plusieurs témoins oculaires :

"Au premier combat sérieux livré par les Vendéens, le 15 mars 1793, près de Saint-Vincent-Sterlanges, contre une forte colonne de patriotes, la fusillade devient vive et le canon tonne : pareil bruit qu'ils n'avaient jamais entendu épouvante d'abord les paysans. L'un des chefs, Royrand de la Brunière (frère cadet du chevalier Royrand), est renversé par un boulet qui le tue ; les paysans déconcertés vont fuir, lorsqu'un autre boulet couvre de boue les tirailleurs blottis dans un fossé de la route. Darriet, de Saint-André-Goule-d'Oie (de Saint-Fulgent), s'écrie en se précipitant sur la route : "En avant, les gâs ! les Bleus n'avant pas d'amunitions, le tirant avec de la casse !" Tous les paysans sautent alors par-dessus les haies et, tête et pieds nus, courent à toute jambe sur l'artillerie ennemie. Au moment où ils voient les artilleurs mettre le feu à leurs pièces, ils se jettent à terre et laissent passer la mitraille par-dessus leur tête, puis, se relevant, ils tombent comme la foudre sur les canonniers républicains qu'ils tuent à coups de fourche. La terreur est parmi les patriotes qui reculent en désordre."

En provoquant l'élan des paysans par son exemple doublé d'un bon mot, le gouailleur et intrépide gâs de la Chaunière avait décidé du sort de la bataille : les Bleus se débandèrent presque aussitôt et leur terreur fut telle que, d'après les rapports officiels des chefs républicains, ils jetèrent leurs armes pour mieux courir et s'enfuirent tout d'une traite, comme si le diable les emportait, jusqu'au delà de Sainte-Hermine. Quelques-uns même, meilleurs coureurs et plus poltrons, piquèrent jusqu'à Marans sans oser regarder derrière eux.

Lancé aux trousses des fuyards, notre héros se signala par son acharnement et la vigueur de son bras : "Dans la poursuite, rapporte encore M. Alexis des Nouhes, à travers le bourg de Saint-Vincent, Darriet découvre un officier caché sous un monceau de paille. Cet officier lui demande grâce ; pour toute réponse, Darriet lui assène un coup de sabre, sur la tête, lui fend le crâne et le fait prisonnier. Mulon (c'était le nom de l'officier) est conduit à Royrand de la Roussière qui le met en liberté."

Jean Dariet fut de tous les grands combats auxquels prit part l'armée du Centre, et, sur tous les champs de bataille, notamment à Luçon le 14 août, à Torfou le 19 septembre, à Montaigu le 21, à Saint-Fulgent le 22, il se signala par son intrépidité. Il faudrait un volume pour raconter toutes ses prouesses pendant cette première période de l'insurrection. Notons-en au moins quelques-unes.

Au commencement de la bataille de Torfou, notre héros sauva la vie à un de ses frères qui, se trouvant aux prises avec quatre Mayençais, était tombé grièvement atteint et allait périr. A l'appel désespéré du blessé, Jean accourt et, sabrant à droite et à gauche, tue deux des républicains ; puis, comme son arme s'était brisée sur la crosse de fusil d'un troisième adversaire, il assomme celui-ci d'un coup de poing, l'empoigne par la ceinture et, le faisant tournoyer en guise de massue, met littéralement en bouillie le Bleu survivant.

A Montaigu, il enfonce d'un coup d'épaule la porte d'une maison où s'étaient barricadés cinq ou six fuyards, en tue un, force les autres frappés de terreur, à sauter par la fenêtre, saute lui-même à leur poursuite, tombe sur les épaules du dernier, le saisit à la gorge, l'étrangle de deux coups de pouce et à encore le temps de "faire son affaire" à l'un de ceux qui décampent devant lui.

Je tiens ces anecdotes du véridique ancien de Saint-André-Goule-d'Oie dont j'ai parlé plus haut et qui lui-même, aux veillées de la Chaunière, les avait entendues racontées, plus de vingt fois, par des survivants de l'insurrection.

A la bataille de Saint-Fulgent, le 22 septembre, Jean Dariet, nous dit M. Alexis des Nouhes, fit prisonnier, à lui seul, huit grenadiers républicains après les avoir désarmés, il les conduisit à son capitaine, en portant lui-même triomphalement leurs huit fusils sur ses épaules.

Jean Dariet et ses deux frères prirent part aux différents combats qui se livrèrent autour de Cholet et dont le résultat désastreux obligea la Grande Armée à passer la Loire. Tous trois firent la "tournée de galerne" de l'autre côté du fleuve et suivirent jusqu'au bout, dans cette immortelle campagne, les phalanges héroïques de La Rochejaquelein.

Plus tard, Jean aimait à raconter les aventures presque toujours terribles, mais parfois comiques qui lui arrivèrent pendant ces deux mois de marches et contre-marches à travers la Bretagne et la Normandie.

C'est ainsi qu'un soir, après une suite d'escarmouches qui avaient duré toute la journée, notre héros, qui n'avait rien mangé depuis la veille était menacé de se coucher le ventre complètement vide, lorsqu'il découvrit, dissimulé dans une haie, un grand panier contenant plusieurs livres de pain, des oeufs, de grosses tranches de lard et trois bouteilles de vin.

Vous pensez si les yeux de l'affamé s'écarquillèrent et si l'eau lui vint à la bouche, lorsqu'il eut fait l'inventaire de sa trouvaille !

Comme il avait bon coeur, il appela aussitôt quelques camarades pour les associer à ce festin inespéré. Mais tout-à-coup, au moment où l'on allait commencer le partage, la fusillade éclate et un cri général retentit : Voilà les Bleus !

Sans perdre, comme on dit, le jugement dans la douleur, Jean Dariet empoigne son fusil de la main droite, passe son bras gauche dans l'anse du panier, puis s'élance au pas de course dans la direction de l'ennemi.

Celui-ci fut repoussé au bout d'un quart d'heure et Dariet, qui n'avait point lâché son panier, se prépara de nouveau à en attaquer le contenu.

Mais, hélas ! plusieurs balles au cours de la fusillage, avaient éventré le contenant, labouré le pain, haché le lard, cassé les oeufs et brisé les bouteilles ! si bien que toutes les provisions ne formaient plus qu'un mélange innomable !

Au lieu de se lamenter, Darriet se mit à rire et à gouailler :

- Bah ! dit-il, les Bleus avant voulu se charger de noutre cuisine ! V'là-t-ine omelette au lard tote faite !

Et, tirant de son gousset la cuiller qui ne le quittait jamais, il la plongea avidement dans la ratatouille, en invitant ses camarades à faire comme lui.

- Jamais, ajoutait-il en terminant chaque fois, qu'il racontait cette histoire, "jamais de ma vie y ai mieux mangé qu'tchio soir-là ! Tot C'quoi y avait d'em...bêtant, ol était tchie fils d'g... de coques tchi m'trretassiant dans la goule !

Les trois Dariet eurent la chance d'échapper au désastre du Mans, mais, le cadet périt à la bataille de Savenay, Jean et son plus jeune frère qui n'avaient reçu l'un et l'autre aucune égratignure, errèrent alors pendant quelques jours sur la rive droite de la Loire ; puis ils repassèrent le fleuve à la barbe des bleus, rentrèrent en Vendée et, à peine arrivés, coururent se mettre à la disposition de Charette, sous les ordres duquel ils combattirent jusqu'à la fin.

A l'une des batailles qui se livrèrent autour de Legé, notre héros fut atteint d'une balle au bas-ventre  "qui a traversé la cuisse gauche" ; mais huit jours après, il était sur pieds et se battait avec plus d'intrépidité que jamais.

L'un de ses plus beaux exploits, durant cette dernière partie de la guerre, eut pour le théâtre les coteaux de la Maigrière, village voisin de celui de la Chaunière.

Saint-Fulgent la Maigrière

Dariet avait quitté un instant l'armée de Charette pour aller faire une petite tournée du côté de la Chaunière. Il s'y reposait tranquillement, lorsqu'il entendit tout à coup un grand branle-bas, dans la direction de la Maigrière.

C'était un détachement républicain qui, après avoir envahi le village, y faisait main basse sur le bétail.

L'intrépide Vendéen saute sur son fusil, y met double charge de poudre, puis court se dissimuler dans les taillis, sur le coteau opposé à celui de la Maigrière. De toutes les forces de ses poumons, il pousse alors le terrible cri de guerre : Rembarre ! rembarre ! et décharge son arme, dont la détonation est aussitôt répercutée par les échos de la vallée.

Deux paysans, qui par hasard se trouvaient près de là, joignent leurs cris à celui de leur voisin et les Bleus, qui se croient tombés dans une embuscade, se débandent en désordre et prennent la poudre d'escampette, abandonnant sur place le bétail volé.

M. le comte de Chabot, auquel j'emprunte cet épisode, rapporte que Darriet, chaque fois qu'il le racontait lui-même, disait en parlant des détonations du fusil qui avait si bien pété ce jour-là : "Les échos daux vaillées fasiant bourner daux cops formidables !"

C'est encore M. le comte de Chabot qui, d'après les souvenirs recueillis par M. Alexis des Nouhes, nous apprend que le rude gâs de la Chaunière combattait toujours tête et pieds nus. Au commencement de chaque affaire, en effet, il s'empressait de se débarrasser de ses sabots pour courir plus vite à l'ennemi ; et il faisait de même de son chapeau qui, disait-il, le gênait pour passer à travers les haies et les taillis.

Le vieux et véridique témoin de Saint-André-Goule-d'Oie, près duquel j'ai eu la bonne fortune de me documenter, m'a confirmé cette particularité en ajoutant que Dariet, au cours de la guerre, avait ainsi gaspillé plus de cinquante paires de sabots et pour le moins autant de chapeaux. Après chaque bataille, comme il lui eût été difficile de retrouver son couvre-chef ou ses chaussures, il se chaussait et se coiffait aux dépens des morts, sauf à recommencer le même manège dès le lendemain.

A part la blessure dont j'ai parlé ci-dessus, notre héros eut la chance de ne jamais être touché ; et Dieu sait, cependant, avec quelle intrépidité, il s'était exposé, toujours en tête des plus braves !

Saint-Fulgent la Chaunière

Après la guerre, il se maria, avec Marie Papin,  et reprit modestement sa vie de laboureur à la Chaunière, oublié comme tant d'autres, par l'ingrate Restauration, mais heureux et fier de ne devoir rien à personne, et bien certain de s'être assuré un petit coin de paradis en cassant la tête aux républicains pour défendre la cause du Bon Dieu.

[Le tableau des pensions et gratifications attribuées aux anciens combattants des armées royales de l'Ouest, en date du 16 mai 1816 (AD85 - SHD XU 33-1) indique que Jean Dariet fut proposé pour une gratification de soixante francs, qu'il a 52 ans et qu'il est père de quatre enfants].

Solide et vert jusqu'au bout, Jean Dariet mourut au village de la Chaunière le 27 avril 1843, à l'âge de 83 80 ans.

Darriet Jean décès

 

H. Bourgeois - La Vendée Historique et Traditionaliste - N° 11 - Novembre 1909 ; N° 12 - Décembre 1909 ; Nouvelle série - 1910

AD85 - Registres paroissiaux et d'état-civil de Saint-Fulgent

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