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La Maraîchine Normande
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22 juin 2016

TOULOUSE (31) - SOUVENIRS DE LA TERREUR A TOULOUSE - LE COMTE JEAN-BAPTISTE DUBARRY-CÉRÈS DIT LE ROUÉ (1723-1794)

 

TOULOUSE VUE

 

Le souvenir des quelques milliers de victimes qui ont péri sur l'échafaud révolutionnaire est demeuré plus profondément gravé dans nos annales, et a plus excité de pitié et d'horreur que le MILLION d'hommes sacrifiés à nos vingt-cinq années de combats de la république et de l'empire, car rien n'est plus odieux que le sang versé injustement au nom de la loi. Aussi les récits dramatiques des séances du tribunal révolutionnaire de Paris, épars dans les journaux et les mémoires de l'époque, sont-ils d'un puissant intérêt.

Paris, alors comme aujourd'hui, absorbait presque en entier l'attention publique. Si la Vendée trouvait place dans les écrits du temps, c'était parce que la guerre civile y était déchaînée, et, souvent victorieuse, menaçait l'existence de la république ; les massacres de Lyon et de Toulon se rattachaient aussi à des faits d'armes ; les noyades de Nantes durent leur horrible célébrité aux débats qui eurent lieu devant le tribunal révolutionnaire de Paris ; enfin les crimes et les fureurs des plus célèbres proconsuls seraient peut-être restés dans l'oubli, et leur funeste tradition reléguée en quelque sorte dans la mémoire des contrées qu'ils avaient désolées, si la tribune de la Convention n'eût retenti des plaintes des opprimés.

Mais le silence le plus complet fut gardé sur la plupart des tribunaux révolutionnaires des départements, dignes émules de celui de Paris, qu'ils cherchaient à prendre en tout pour modèle. Un spirituel écrivain, M. Charles Nodier, a le premier réveillé leur souvenir. Qui n'a présente à l'esprit cette peinture si vive et si animée de la terreur à Strasbourg et dans l'Alsace ; qui ne se rappelle les portraits caractéristiques de Saint-Juste et d'Euloge Schneider !

Le Midi de la France avait aussi sa physionomie révolutionnaire, et on ne lira pas sans intérêt quelques faits qui se rattachent à l'histoire particulière de Toulouse pendant cette terrible époque ; son tribunal révolutionnaire en fournira le sujet.

Toulouse, ville parlementaire et aristocratique, ne vit qu'avec regret surgir les réformes qu'amenait la révolution. Ce qui la froissa le plus, ce fut la destruction du corps de magistrature qu'elle tenait à honneur de posséder depuis si longtemps, et qu'elle regardait comme son plus beau titre d'illustration. Le régime de la Terreur y eut par conséquent peu de partisans. Un tribunal révolutionnaire y fut érigé. Quarante-trois condamnations à mort furent prononcées ; c'est sans doute beaucoup, mais ce nombre est bien faible si on reporte sa pensée aux hécatombes judiciaires de la place de la Révolution, du Carrousel, de la place de Grève, de la place Saint-Antoine et de la barrière Renversée (ci-devant barrière du Trône), désignations de l'époque.

Les jacobins n'étaient pas nombreux à Toulouse ; et le peuple ne voyait qu'avec horreur l'échafaud en permanence sur la place du Capitole. Pendant le règne du tribunal révolutionnaire, tous les deux jours à peu près, à quatre heures précises, un roulement de tambour annonçait qu'une tête tombait sous le triangle d'acier. Sa durée fut de trois mois, du 15 janvier au 20 avril 1794, en tout quatre-vingt-quinze jours ; une période fatale se compte par jours, dans la mémoire des populations. Le trajet de la prison au lieu du supplice n'était pas long ; les condamnés étaient renfermés dans l'Hôtel-de-Ville. Cette proximité, et du reste la disposition des esprits, préservèrent Toulouse du spectacle de ces furies de la guillotine, qui escortaient à Paris les tombereaux des condamnés menés à la mort, et les poursuivaient de leurs atroces vociférations.

Le parlement protesta, le 25 septembre 1790, contre le décret de l'assemblée constituante qui prononçait sa dissolution. Ce fut le prétexte, trois ans après, dont on se servit pour condamner les magistrats qui le composaient. On essaya d'abord de juger à Toulouse les conseillers de la chambre des vacations qui avaient été les moteurs et les premiers organes de cette protestation ; mais on s'aperçut bientôt du danger qu'il y aurait de faire comparaître sur la sellette des accusés ces hommes entourés du respect et de la vénération publique. Un arrêté des représentants Dartigoëte et Paganel, en mission dans le Midi, les renvoya devant Fouquier-Tinville. Cette décision proconsulaire est transcrite en entier sur les registres du tribunal révolutionnaire de Toulouse, qui fut ainsi arbitrairement dessaisi ; mais quelque exaltés que fussent les juges et les jurés qui y figuraient, choisis parmi les plus purs sans-culottes, ils virent sans peine ces accusés renvoyés devant d'autres juges, tant ils redoutaient la puissance des souvenirs parlementaires sur l'esprit de leurs concitoyens, et peut-être sur eux-mêmes.

Sur cent et quelques magistrats qui formaient les diverses chambres de ce parlement, cinquante-trois furent condamnés à mort et exécutés à Paris, en trois fournées, dans l'espace de deux mois et demi. Le 20 avril 1794, journée de Pâques, six conseillers de la chambre des vacations allèrent au supplice, en compagnie de dix-neuf membres du parlement de Paris, les plus beaux noms de l'ancienne magistrature française, les Lepelletier de Rosambo, les Molé, les Pasquier, les Lefebvre d'Ormesson, etc., etc.

Le 14 juin, vingt-six de ces mêmes magistrats, auxquels on joignit encore quatre de leurs collègues de Paris, eurent le même sort. Ils étaient partis de Toulouse dans les premiers jours du mois, pleins de confiance dans la bonté de leur cause et forts de leur innocence. Enfin, le 8 juillet, vingt et un conseillers, et un simple commis-greffier, furent pareillement immolés. Les principales familles toulousaines eurent leur part dans ce désastre commun, qui n'aurait jamais pu s'accomplir au milieu d'elles sans exciter un soulèvement général.

A la tête du tribunal révolutionnaire de Toulouse était le sans-culotte HUGUENY, Brutus à froid, qui n'eût pas hésité à poignarder ses enfants, s'il l'eût fallu, pour complaire aux frères et amis de la société des Jacobins, et prouver ainsi son ardent civisme. Il cumulait, avec ses fonctions de président, le titre de chef de l'armée révolutionnaire, créé par les représentants du peuple pour comprimer le Midi. Il avait plein pouvoir pour destituer et remplacer toute autorité civile et judiciaire. Dévoué à la Montagne, Hugueny aurait été le digne assesseur de Dumas et de Coffinhal ; mais à Toulouse son patriotisme et son génie révolutionnaire étaient trop à l'étroit. Après la chute de Robespierre, dépouillé de sa terrible puissance, il s'enfuit de Toulouse où sa vie était menacée ; et l'on sait combien fut prompte et forte dans le Midi la réaction thermidorienne. Un seul fait, resté ignoré malgré sa gravité, en donnera une idée. L'ex-maire jacobin de Toulouse, nommé GROUSSAC, se rendait à Bordeaux dans la malle du courrier. Des hommes masqués arrêtent la voiture, le demandent, le saisissent, l'attachent à un arbre, et le fusillent pour lui faire expier, disent-ils, ses crimes. Les auteurs de cette terrible vengeance, digne des moeurs du temps, sont toujours demeurés inconnus.

Après Hugueny, et après la chute de Robespierre, le tribunal criminel fut présidé par le citoyen GRATIAN, homme de loi (comme on disait alors), peureux et pusillanime, s'il en fut jamais. On a conservé la formule qu'il avait adoptée pour prononcer ses jugements de mort : "Citoyen, la loi, toujours juste, équitable et pleine d'humanité, te condamne à la peine de mort !" ... Dans la bouche d'Hugueny, ces paroles eussent été une atroce et infâme dérision ; dans celle de Gratian, c'était une lâche et niaise insulte. Du reste, il s'agissait peu alors de crimes révolutionnaires, la justice criminelle ordinaire avait repris son cours.

L'accusateur public était CAPELLE, médiocre avocat avant 1789 ; car c'est une chose digne de remarque, que nulle part les membres du barreau placés haut dans l'estime publique par leur talent ne se chargèrent de ce funeste rôle ; Fouquier-Tinville était un simple procureur au Châtelet de Paris.

CAPELLE fit sans doute du mal dans l'exercice de ses redoutables fonctions : on lui attribue néanmoins quelques actes qui attesteraient qu'il n'était pas dépourvu de tout sentiment d'humanité. La peur fut, à cette fatale époque, le mobile de bien des gens ; il faut croire que l'accusateur CAPELLE ne sut pas s'affranchir de cette triste influence.


 

Toulouse Saint-Sernin

Une des premières victimes du tribunal révolutionnaire de Toulouse fut le fameux COMTE JEAN DUBARRY, qui avait joué un si grand rôle dans les dernières années du règne de Louis XV. Les jacobins de la capitale du Midi ne voulurent pas être en reste avec ceux de Paris. La célèbre comtesse Dubarry venait de monter sur l'échafaud. Elle avait été condamnée et exécutée le 6 décembre 1793. Son ancien amant ne tarda pas à la suivre.

Depuis plusieurs années le COMTE JEAN DUBARRY vivait retiré à Toulouse, où il avait fait construire une magnifique habitation sur la place Saint-Sernin. La justice terroriste était expéditive. Détenu comme suspect depuis quelques mois seulement, on fait surgir tout à coup plusieurs lettres saisies chez lui et qu'on avait regardées jusque-là comme peu importantes ; le 15 janvier 1794, le comité révolutionnaire les transmet à l'accusateur public. Son interrogatoire et l'acte d'accusation sont du lendemain ; le jugement et l'exécution eurent lieu un jour après, le 17 janvier (28 nivôse an II).

Dans les griefs que contient l'acte d'accusation, on impute à ce vieux courtisan, alors plus que septuagénaire, "d'être un ennemi de la chose publique, d'avoir contribué à dilapider les finances de l'état, en abusant de la faiblesse du tyran pour puiser à pleines mains dans les coffres de la nation, afin d'enrichir sa famille et combler l'abîme de ses dettes, d'avoir enfin des intelligences avec les émigrés et les ennemis de la liberté."

Parmi les lettres jointes au dossier, une seule était invoquée contre lui, et il fallait certes des intentions bien arrêtées à l'avance, pour trouver dans cette lettre, même révolutionnairement parlant, des traces de complicité avec l'émigration.

Le COMTE DUBARRY invoqua dans sa défense les sacrifices qu'il avait faits pour la chose publique depuis la révolution. "Plus que personne, dit-il à ses juges, j'ai intérêt au maintien du nouveau régime. Victime des courtisans pendant ce dernier règne, ma fortune m'a été enlevée, et il ne me reste que quelques rentes viagères, débris de mon ancienne splendeur. Depuis 1789, je n'ai cessé de donner des marques de patriotisme ; j'ai commandé la légion de Saint-Sernin alternativement avec le citoyen d'Olive ; le don patriotique que j'ai fait a été le plus fort du département, je l'ai calculé sur la fortune dont je jouissais alors, et j'ai fourni depuis tout ce qu'on m'a demandé."

L'interrogatoire qu'il subit, la veille de son jugement, est signé JEAN-BAPTISTE DUBARRY. Cette signature dénote une main tremblante et l'écriture d'un vieillard. Mais si le corps était faible et cassé, l'âme était forte et énergique ; il le prouva à ses derniers moments : il mourut avec le courage ordinaire de l'époque. Cette société blasée et corrompue du dix-huitième siècle se retrempa dans l'adversité et périt avec dignité et noblesse.

Le calme du COMTE JEAN DUBARRY et sa tranquillité d'âme sans forfanterie ne se démentirent pas un seul instant. Dans les quelques heures qui s'écoulèrent entre sa condamnation et son exécution, il distribua à titre du souvenir, entre ses amis détenus dans la même prison que lui, les objets précieux qu'il avait en sa possession personnelle ; il donna sa montre à son fidèle valet de chambre, qui ne l'avait pas quitté depuis son arrestation. "Un peu plus tôt, un peu plus tard, disait-il, qu'importe ! je serai délivré de ma goutte. Je regrette mes créanciers, ils vont perdre les rentes qui reposent sur ma tête, le seul gage qui me restât et maintenant ma seule ressource." Il ne s'agissait pas moins de cent mille livres de rente annuelle, qui s'éteignait avec lui.

Il marcha à la mort, escorté par les gardes nationaux de son bataillon, qui avait été désigné par un raffinement de cruauté pour remplir ce triste et pénible service. Tous le chérissaient, tous avaient eu part à ses bienfaits, tous le pleurèrent, et quelques-uns même ne cachèrent pas leurs larmes, quel que fût le danger de cette marque d'intérêt et de pitié. Monté sur l'échafaud, il se disposait à leur adresser une allocution : Mes enfants ..., s'écria-t-il, il fut interrompu par le roulement des tambours, et livré à l'exécuteur. Le peuple qu'il s'était concilié par ses largesses et ses libéralités témoigna hautement sa douleur et ses regrets.

Dans les temps ordinaires, et lorsqu'il s'agit de criminels frappés par le glaive de la justice régulière, le supplice est ignominieux ; mais dans les révolutions, la honte est pour les bourreaux. Les victimes de 1793 et de 1794 ont laissé en versant leur sang un titre d'honneur à leurs familles ; et si quelque chose pouvait effacer les fautes et la fâcheuse célébrité du COMTE JEAN DUBARRY, c'est sans contredit son injuste et odieuse condamnation.


A.T.L.
Le Routier des Provinces Méridionales - Toulouse - 1842


 

Lévignac

LE COMTE JEAN DUBARRY-CÉRÈS, dit Le Roué, fils d'un homme obscur, sans fortune, et beau-frère de la fameuse comtesse du Barry, se disait allié aux Lamoignon par les Doujat, et portait pour devise dans ses armes : Boutez en avant.

JEAN BAPTISTE DU BARRY acte naissance

Antoine du Barry, enseigne au régiment de l'Île de france en 1702, lieutenant en octobre 1703, capitaine le 12 octobre 1707. Il s'est retiré du service en 1731. (Archives du Ministère de la Guerre)

JEAN-BAPTISTE DUBARRY, fils de messire Antoine Dubarry, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, et de Dame Catherine de Lacaze de Sarta, est né à Lévignac près de Toulouse, le 2 (? surcharge) septembre 1723, et baptisé en l'église paroissiale de Lévignac le huitième du même mois et an. Son parrain était noble Jean Dubarry, seigneur de Cérès. Il épouse demoiselle Catherine-Ursule Dalmas de Vernongrèse, à Lévignac, le 8 décembre 1748.

Il habita cette ville jusqu'à l'âge de vingt-huit ans. Alors un goût vif pour l'intrigue et l'attrait du plaisir l'attirèrent à Paris comme sur un théâtre plus digne de son industrie. Il s'y fit d'abord connaître sous le nom de comte de Cérès ; Mme de Malause le répandit dans ce qu'on appelait la bonne compagnie. Quelques années après, le désir de se procurer un état le fit entrer dans les affaires étrangères. Le ministre Rouillé, à qui il fut recommandé par le duc de Duras, l'engagea à voyager dans diverses cours de l'Europe. C'est du moins ce que rapporte le comte du Barry lui-même, dans un précis de sa vie, écrit de sa main. Mais il est vraisemblable que le dérangement de ses affaires et les poursuites de ses créanciers influèrent beaucoup sur sa détermination.

Il prétend qu'à son retour il allait être employé dans le cercle de Franconie, lorsque Rouillé fut remplacé aux affaires étrangères par le cardinal de Bernis, qui promit beaucoup, mais ne réalisa rien. Le duc de Choiseul, qui succéda au cardinal, éconduisit du Barry, en lui déclarant nettement qu'il avait plusieurs personnes à placer avant lui. Forcé de chercher d'autres moyens de fortune, il obtint du ministre de la marine, Berryer, la permission de jouir, sous un autre nom que le sien, du bénéfice que pourraient donner plusieurs fournitures ; et le maréchal de Belle-Isle trouva bon qu'il cherchât le même avantage dans celles de son département.

Par ce double moyen, à la paix de 1763, la fortune du comte se trouva faite ; elle fut augmentée encore par l'intérêt qu'il eut dans les vivres de la Corse. Son fils était page du roi. Depuis plusieurs années il avait chargé Mme Rançon et Mlle Vaubernier, sa fille, de tenir sa maison, et d'en faire les honneurs à des femmes d'une vertu équivoque, à de jeunes seigneurs joueurs et débauchés.

Il avait cédé, dit-il, à la mère et à la fille son intérêt dans les vivres de la Corse. Elles en jouissaient depuis quelques mois, lorsqu'elles s'en virent privées par les nouvelles dispositions du duc de Choiseul. Ces dames firent, à cette époque, divers voyages à Versailles, pour solliciter la maintenue de leur intérêt dans les vivres ; et c'est alors que Mlle Vaubernier fixa les regards de Louis XV : "Lebel, dit le comte, fut chargé des ordres du roi ; et Lebel, avec qui elle ni moi n'avions de liaison, en poursuivit l'exécution auprès d'elle seule. Néanmoins, avant de la conduire à Compiègne, il voulut qu'elle n'y parût que comme l'épouse de mon frère, ce à quoi je me prêtai, ainsi que lui, sans autre motif certainement alors que celui d'une aveugle et respectueuse obéissance." Mais, suivant les mémoires du temps, ce fut le comte lui-même qui chercha et réussit à inspirer à l'agent secret des plaisirs du monarque le désir de présenter Mlle Vaubernier. Bientôt Mme du Barry fut élevée au degré de faveur où toute la France l'a vue.

Le comte ne mit plus de bornes à son insolence, à son faste et à ses prodigalités. "Pour soutenir, dit-il, le nouvel état de ma soeur pendant les quinze premiers mois, où elle ne reçut aucune grâce pécuniaire, je fondis mon portefeuille, et engageai le reste de ma fortune. Mes avances me furent remboursées à titre de don sous le ministère de M. l'abbé Terray. C'est à cette époque que Mme du Barry, se croyant quitte envers moi par les rentes viagères et les contrats échangés ensuite contre le comté de Lille, que j'avais reçu en paiement, toujours sous le titre de don ; c'est à cette époque, dis-je, qu'elle se crut libérées envers moi de tout autre genre de reconnaissance, et qu'elle cessa, pendant ses voyages à Paris, de venir chez moi, et se dispensa de me recevoir chez elle, quand mes affaires m'appelaient à Versailles."

Cette situation dura deux ans. Le comte Jean rapporte qu'il ne revit sa belle-soeur que le second jour de la maladie du roi, et qu'il s'était retiré dans une maison de campagne, à six lieues de Paris. Lorsqu'il sut qu'on avait envoyé Mme du Barry dans un couvent, et que toute sa famille était exilée de la cour, saisi de crainte il se hâta de sortir du royaume.

(On dit qu'il emporta des sommes considérables et l'écrin de la comtesse sa soeur dont il était dépositaire. - Avant sa disgrâce, il avait eu l'ambitieuse fantaisie de marier son fils avec une demoiselle de Béthune, et ensuite avec d'autres héritières de grandes maisons ; il essuya, à cet égard, de vives mortifications, et il écrivait à la comtesse du Barry, qu'il était plongé dans "des nuages de honte".)

Depuis dix-huit mois il errait dans diverses contrées, achevant de dévorer sa fortune et de ruiner sa santé, lorsqu'il écrivit de Bruxelles pour demander la permission de venir passer quelques jours à Paris, promettant de n'y voir que ses créanciers, des oculistes et des médecins.

M. de Maurepas, à qui cette demande fut communiquée, répondit à M. de Malesherbes "qu'il avait pris le parti le plus convenable à tous égards, en renvoyant ce personnage à la police dont il était le gibier". Il fut d'avis cependant qu'on lui permit de faire à Paris un séjour limité, et de se retirer ensuite en province. "Cela vaudra encore mieux, écrivait Malsherbes, que le spectacle indécent qu'il donne en parcourant les pays étrangers, tantôt sous un nom, tantôt sous un autre, jouant gros jeu et menant sa vie ordinaire."

Le comte se retira à Toulouse, où il vécut grandement, et fit bâtir un hôtel magnifique. Le désordre le plus grand régna toujours dans ses affaires. Il écrivait à sa belle-soeur qu'il avait insultée et chansonnée, et qui cependant lui envoyait encore des secours.

Lors de la réforme parlementaire, en 1787, il embrassa avec tant de chaleur la cause des magistrats, qu'on l'obligea d'aller rendre compte de sa conduite à Paris avec MM. Jamme et Lafage, avocats célèbres ; et, lorsque les cours furent rappelées l'année suivante, ces trois messieurs firent une entrée triomphante dans Toulouse. On leur donna des couronnes, et leur éloge, en prose comme en vers, fut dans toutes les bouches.

Le comte du Barry jouit de cette faveur populaire jusqu'à l'époque de la révolution.

Se montrant alors partisan, des innovations, il fut nommé colonel d'une légion de la garde nationale, qu'il arma et habilla presque tout entière à ses frais.

Mais, dès qu'il vit les premiers excès de cette époque, il les désapprouva hautement, et fut dès lors en butte aux attaques des mêmes hommes qui naguère vantaient son patriotisme et sa libéralité.

Aussitôt après la révolution du 10 août 1792, il fut arrêté ; et, dès qu'un tribunal révolutionnaire eut été établi à Toulouse, on le désigna pour une de ses premières victimes.

Conduit devant ces terribles juges, le 17 janvier 1794, on ne put lui trouver d'autres torts que sa conduite sous le règne de Louis XV.

Ne daignant pas répondre aux questions qui lui étaient adressées, il se contenta de dire : "A quoi me servirait de vous disputer le peu de jours qui me restent à vivre !" Il éprouva d'abord un moment de faiblesse en marchant au supplice ; mais, reprenant des forces, il salua la foule qui se pressait sur son passage, et mourut avec courage, environ trois mois après que sa belle-soeur eut péri de la même manière.

Son fils, Jean-Baptiste (dit Adolphe) du Barry, né le 12 septembre 1749, qui épousa Mlle de Tournon, fut tué en duel en Angleterre, le 10 novembre 1778. Le pommeau de son épée, ramassée sur le lieu du combat, sert de cachet à la municipalité de Bath, à ce qu'assure Ch. Vatel.

Le comte Guillaume, époux de la maîtresse de Louis XV, fut aussi arrêté en 1793, et il aurait subi le sort de son frère, le Roué, s'il n'eût pas été notoire qu'il avait été constamment son mannequin et son jouet. Il est mort en 1811.

Un troisième frère, connu sous le nom de comte d'Hargicourt, était capitaine des Suisses de Monsieur et maréchal-de-camp ; il est mort en 1820, à l'âge de 79 ans.


Biographie universelle, ancienne et moderne ... - Volume 57 - par Michaud - 1834.

AD31 - Registres paroissiaux de Lévignac

 

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