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La Maraîchine Normande
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1 février 2016

RAHAY (72) - 1794 - BAPTÊME ET MESSE DE MINUIT - LE CRI DE MARCHAND : "NOËL" !

LA NUIT DE NOËL AU PERCHE EN 1794

C'était aux jours les plus troublés de 1794, dans cette partie du Bas-Vendômois qui s'étend boiseuse et vallonnée entre Mondoubleau et Saint-Calais. Les prêtres réfractaires, émigrés, déportés, guillotinés, disparaissaient en grand nombre. Seuls, quelques rares échappés se cachaient pendant le jour dans les taillis, dans les excavations du sol, voire même dans de vieilles souches creuses. La nuit venue, ces prêtres s'en allaient par les sentiers sous bois, à travers les ténèbres, porter aux fidèles les secours de leur ministère.

Un de ces insermentés se tenait dans les taillis inextricables qui se trouvent entre les trois paroisses de Valennes, Rahay et Baillou. Plusieurs familles des environs le nourrissaient, mais aucune ne le logeait. Quand on avait besoin de son ministère, on l'appelait au moyen de signaux convenus.

Or, la vigile de Noël était commencée. Depuis trois jours, maints villageois, à la dérobée, se chuchotaient un mot à l'oreille, et cette nuit dans la campagne, rien que l'obscurité et le silence.

A onze heures, cependant, des rôdeurs isolés et deux à deux, trois à trois, se coulaient entre les broussailles. Un valet de ferme portait, attentivement entre ses bras, sous une chaude limousine, un nouveau-né âgé de quelques semaines.

Rahay

Toutes ces ombres se dirigent vers le vallon des Aulnais. Là, au fond d'un ravin caillouteux, masqué par les ronces, s'élèvent quelques grosses pierres recouvertes d'une large planche. A droite et à gauche, deux lanternes suspendues à des branches, clignotent timidement. Entre elles, les ornements sacerdotaux, un calice d'étain et deux fioles de verre. Du côté de l'épître, un pauvre missel, reposant sur une pierre plate ; du côté de l'évangile, le marmot endormi.

Le prêtre, déguisé en paysan, se disposait à revêtir l'aube, quand surgit dans la pénombre un jeune homme portant un mauvais fusil en bandoulière. Les assistants allaient à lui tristement et lui serraient la main : "Dieu te garde, Marchand !", disaient-ils à voix basse.

Marchand est un gars de vingt ans. Son père et sa mère en fuite, ses biens confisqués au profit de la nation, il avait voué aux hommes et aux idées de la Révolution une haine farouche. Il vivait en chat sauvage, la nuit sommeillant dans les bois, le jour braconnant les Bleus dont il était la terreur. Il venait ce soir-là, entendre la Messe de Noël et demander du plomb.

 

Messe dans les bois

 

On baptisa d'abord le poupon - Frimaire, pour le district - Jean-Baptiste, pour l'église. Puis la messe commença. Le prêtre lisait l'Évangile, lorsque trois éclats de rire stridents, à l'entrée du ravin, arrivèrent jusqu'à l'autel. C'étaient les ricanements haineux de trois sans-culottes, avant-garde d'un détachement qui cernait ce point de la vallée. Les trois limiers avaient éventé l'assemblée.

"Une nichée tout entière, dit l'un d'eux ... - Sortez de bonne grâce, cria le second, sinon ..."

Le détachement survint alors, formant un cercle infranchissable. On se mit en marche. Tous les assistants de la messe de minuit étaient pris.

Non, il en manquait un : Marchand ; caché sous un tas de feuilles mortes, il avait écouté partir et s'éloigner le détachement injuriant ses prisonniers. Le jeune homme rampa d'abord vers l'autel et chercha de la main le calice d'étain. Puis battant son briquet, il alluma un peu de bois mort. Alors, accroupi devant les tisons, muet et attristé, dans une cuiller de fer inséparable de son moule-balles, il fondit le calice et moula onze balles. Enfin, par des sentiers de loup, comme un loup, mystérieusement, Marchand glissa, s'effaça, disparut.

Trois jours après, sur la route, s'engageant à travers de hauts taillis, à la côte de Roquelane, un gros de patriotes se hâtait pour une traque de prêtres. En tête bavardaient, riaient les trois limiers de la fête de Noël. Tout à coup, sur le haut du talus, un homme se dressa, un coup de feu retentit en même temps que ce mot : Noël ! Le premier des trois traîtres s'abattit sur le chemin. Noël ! Et sous un autre coup de feu, le second mordit la terre. Deux cris, deux éclairs, deux morts ! Le troisième, affolé, s'aplatit sur la route. Le détachement se précipitait vers le talus. Un fantôme ne se serait pas caché plus vite sous terre. Personne ! Le détachement se dispersa épouvanté.

Le survivant, terrorisé, n'osa plus dès lors sortir de sa demeure. Claquemuré depuis deux décadis, il se couchait sans lumière. Une nuit, certaine lueur extraordinaire de ver luisant piquait la haie de son courtil. Pourtant, l'on se trouvait en nivôse, et cette lueur brillait fixement. L'homme intrigué, entr'ouvrit la fenêtre avec précaution et se pencha lentement.

Un cri rauque : Noël ! détona dans un coup de feu et le misérable s'affaissa plombé en plein coeur. Le ver luisant n'était que la mire d'un fusil frottée de phosphore pour permettre de viser dans les ténèbres.

Marchand est mort à quatre-vingts ans, dans la ferme et dans le lit de ses pères. Beau vieillard, obligeant et doux, il mourut sous son fusil horizontalement accroché, depuis soixante ans, contre la paroi du mur. Au-dessous, une modeste croix de bois, clouée, d'où un sac de cuir éraflé pendait, renfermant encore - reliques et souvenir - huit des onze balles de la nuit de Noël 1794.

P1330194

AD85 - Bulletin paroissial - Les Brouzils - 1929

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