PARIS (75) - NUIT DE NOËL 1792
Le journal Les Révolutions de Paris racontent les mouvemens auxquels donna lieu la messe de Minuit, et s'expriment sur la cérémonie elle-même en termes que nous devons transcrire.
Nous laissons à nos lecteurs le soin de qualifier le cynisme et l'absurdité de ce journal, le langage qu'il tenait alors, le même qu'il tint plus tard dans toutes les circonstances semblables, était évidemment dicté par cet esprit de dénigrement et de blasphème contre les croyances nationales, qui dépopularisèrent si vite la révolution.
"En plein jour, dans nos places publiques, faire danser les marionnettes ou montrer des tours de gobelets, il n'y a pas de mal à cela ; il faut bien amuser les enfans et leurs bonnes ; mais se rassembler la nuit dans des galetas obscurs pour chanter des hymnes, brûler de la cire et de l'encens en l'honneur d'un bâtard et d'une épouse adultère, est chose scandaleuse, attentatoire aux bonnes moeurs, suspecte dans un temps de révolution, et qui mérite toute l'attention et la sévérité de la police correctionnelle.
Depuis dix-huit siècles ce scandale, qui ne change point de nature en devenant religieux, se renouvelle tous les ans du 24 au 25 décembre, et n'avait pas encore été réprimé.
Vu les circonstances, la municipalité de Paris crut qu'il était de son devoir de rappeler la loi qui défend les rassemblemens nocturnes, et publia un arrêté portant injonction de fermer les églises pendant la nuit dite de Noël. Les bons esprits croyaient cette précaution fort inutile. Qui va penser qu'en 1792 il se dira encore à Paris des messes de Minuit ? Mais les amis du roi font armes de tout ; ils se répandent dans les sections. Celle de l'Arsenal députe à la Commune pour réclamer contre son arrêté et s'écrie : Les hommes du 10 août veulent aller à la messe. On se contenta de leur répondre, en haussant les épaules : on ignorait qu'à la porte de plusieurs églises il se formait des attroupemens à la tête desquels se montraient des gens qui ne vont pas à la messe pour l'ordinaire, des gens à breloques et chargés d'or, des royaux soupirant une Saint-Barthélémy de patriotes, comme remarque judicieusement le procureur de la Commune. Et en effet, en ce moment, sur la paroisse Saint-Germain, on mettait en branle la cloche qui, par les ordres de la première de nos Médicis, servit à pareille heure de signal au massacre des protestans, ennemis de la cour et suspects à Charles IX. On soulevait les femmes et quelques sans-culottes du faubourg Saint-Marceau ; on menaçait le parc d'artillerie de la place des Fédérés. A Saint-Jacques-la-Boucherie et de l'Hôpital, à Saint-Eustache, à Saint-Méry, à Saint-Gervais, les officiers municipaux étaient maltraités, et la messe se disait en leur présence comme pour les narguer et insulter à la loi. - La section des Droits de l'homme vint promettre à la Commune de faire respecter son arrêté. - Celle du Louvre, au contraire, en demanda le rapport dans une pétition rédigée par un certain Quatremer, déjà connu par ses pieuses balourdises. - A Saint-Germain, un citoyen fut pris pour Manuel : Voilà le scélérat, crièrent aussitôt autour de lui une cinquantaine d'hommes et de femmes ; il faut le pendre. - Citoyens, leur répondit-il, quand je serais Manuel, je ne mériterais pas d'être pendu pour cela. Il n'en fut pas moins battu, et n'évita un pareil sort que par la fuite. - On arrêta deux guidons postés sur le portail de Saint-Séverin pour ameuter le peuple, et surtout les femmes, et briser les portes. A Saint-Laurent, à Saint-Victor à Saint-Médard, à Saint-Marcel, au couvent des Anglaises, on messa effrontément en dépit des magistrats. La plupart des prêtres se firent faire une douce violence par leurs ouailles, afin d'échapper à la justice. - La section des Gravilliers, plus sage, fit fermer "toutes les boutiques à prêtres", dit Chaumette ; il ne se passa rien sur celle du Panthéon-Français ; les mânes de Voltaire y respirent encore". (Révol. de Paris, n. CLXXXXI, page 45).
Malgré le ton grossier et le mauvais goût de l'hébertiste qui a composé cet article, quoi qu'il ait fait pour présenter sous un faux jour les scènes qu'on vient de lire, il est impossible de n'y pas apercevoir un vrai mouvement populaire. Presque toutes les églises dont il parle, celles où l'on messa malgré l'autorité, étaient les églises des quartiers pauvres de Paris. Ce fut le bas peuple qui força la main aux officier municipaux et même à ses prêtres, comme le journal dont il s'agit en fait la remarque. Au reste, ce qui le démontrera mieux que de plus longs discours, c'est la dernière phrase du morceau auquel appartient l'extrait précédent. L'auteur ferme sa diatribe par la motion d'une prime offerte à l'incrédulité du peuple. "Il serait à propos, dit-il, de distribuer les appointemens des condamnés aux citoyens pauvres qui justifieront de la sagesse de leur conduite pendant la nuit du 24 au 25 décembre 1792, et prouveront que, conformément à la loi, ils n'ont point été à la messe de Minuit."
Extrait : Histoire parlementaire de la Révolution française - Tome 22 - P.-J.-B. Buchez et P.-C. Roux - 1834-1838
