VERETZ (37) - PAUL-LOUIS COURIER DE MÉRÉ, PAMPHLÉTAIRE
Paul-Louis Courier, né en 1773, à Paris, mort assassiné à Véretz en 1825, a été sans contredit l'un des écrivains les plus remarquables de son temps ; et quoiqu'il n'ait pas été l'un des moins remarqués, on doit avouer cependant que sa réputation est restée au-dessous de son immense mérite. Cela vient sans doute de ce que, sur les matières sérieuses qui l'ont occupé, Courier ne composa jamais aucun ouvrage considérable, aucun traité ex professo, mais seulement des opuscules en littérature, en politique des pamphlets. ...
Paul-Louis Courrier, destiné à toujours vivre en dehors des disciplines sociales, commence par venir au monde hors mariage ; c'est un enfant naturel. Né à Paris, le samedi 4 janvier 1773, baptisé le même jour à l'église Saint-Eustache sous le nom de Paul-Louis, il avait pour mère Louise-Élisabeth Laborde, pour père, Jean-Paul Courier, qui, ayant acheté en 1768 la terre noble de Méré, était en droit de s'appeler Courier de Méré. M. Jean-Paul Courier se décida en 1777 à régulariser sa situation et à reconnaître légalement son fils. Il pourvut du reste avec soin à son éducation. Dans son domaine de la Véronique, qu'il avait acquis en Touraine en 1776 et où il s'installa avec les siens dès 1778, il surveilla la croissance d'un enfant de santé délicate, qui se trouva bien de vagabonder sur les belles rives de la Loire.
M. Courier père était un homme aisé, entendu aux affaires, attaché à ses intérêts, et même processif. Il haïssait la noblesse pour des motifs très personnels. On racontait qu'il avait jadis séduit la femme d'un très grand seigneur, qui lui devait de l'argent, et que ce mari offensé avait tenté de le faire assassiner par ses gens au sortir de l'Opéra. Cette aventure avait obligé Jean-Paul à quitter Paris. Paul-Louis aura de qui tenir sa malveillance envers les courtisans. ...
Fils de Jean-Paul Courier, propriétaire du fief de Méré, en Touraine, Paul-Louis fut baptisé sous ce nom de terre, qu'il ne porta jamais, de peur qu'on ne le crût gentilhomme. Son père, homme d'esprit et d'un esprit cultivé dirigea lui-même son éducation, et sans autre maître, le jeune Courier savait déjà le grec à l'âge de quinze ans. Il étudia aussi les mathématiques ; il y devint habile de bonne heure, puis embrassa la carrière militaire ; et tout en continuant à se livrer avec ardeur à ses études, particulièrement à celle du grec qui fut toujours son étude favorite (L'Éloge d'Hélène date de l'an XI), il montra tant d'activité, d'intelligence et de bravoure dans les différentes campagnes qu'il fit en Allemagne et en Italie, que du grade d'officier subalterne d'artillerie, auquel il avait été nommé en 1792, il atteignit rapidement celui de chef d'escadron. Mais l'indépendance naturelle de son caractère ne tarda pas à lui faire prendre en dégoût un métier où l'obéissance aveugle est le premier devoir ; et ce dégoût devint extrême, lorsqu'un homme voulut employer au service de son ambition personnelle tous les bras qui s'étaient armés pour la cause de la patrie.
Après avoir combattu par patriotisme, au temps de l'invasion étrangère, Courier ne continua donc de faire la guerre sous l'empereur que par compagnie, pour ne pas délaisser ses anciens camarades. Mais après la bataille de Wagram (juillet 1809), il offrit enfin sa démission. Elle fut acceptée avec beaucoup d'empressement par ses chefs, auxquels déplaisaient fort la franchise de ses opinions et la tournure caustique de son esprit. L'anecdote suivante pourra donner une idée du peu de ménagement qu'il gardait dans ses propos sur leur compte. Le lendemain d'une mêlée assez chaude, où il lui avait semblé que César Berthier ne s'était pas conduit avec une bravoure romaine, il rencontra sur son chemin les fourgons de cet officier, portant son nom inscrit en grosses lettres. Aussitôt Courier se jette à la tête des chevaux, et rayant avec la pointe de son sabre le mot de César : "Va dire à ton maître, crie-t-il au conducteur, qu'il peut continuer de s'appeler Berthier. Mais pour César, je le lui défends !"
La discipline militaire n'était guère plus respectée de lui dans ce qui gênait ses habitudes et ses goûts. Rien, par exemple, ne put le contraindre à se servir de selle et d'étriers. Jusque dans les parades il chevauchait à la grecque ; et quand son régiment ne se battait point, il lui arrivait ordinairement de le quitter, sans ordre ni permission, pour aller fouiller quelque bibliothèque d'Italie. Ce fut pendant l'une de ces excursions qu'en feuilletant, à Florence, un manuscrit des Pastorales de Longus appartenant à la bibliothèque Laurentienne, il crut y remarquer le passage du premier livre manquant dans toutes les éditions de cet auteur. Aussi en 1810, quand la liberté lui eut été rendue, le premier usage qu'il en fit, fut de s'assurer de la chose, puis de collationner avec soin le manuscrit entier et de copier le fragment inédit. Mais ayant eu le malheur de répandre de l'encre sur plusieurs lignes du précieux fragment, le bibliothécaire Furia, dont l'amour-propre souffrait de la découverte de Courier, profita de cette tache d'encre pour l'accuser d'avoir détruit l'original afin de s'en approprier, avec M. Renouard, la publication et la vente. Courier dédaigna d'abord de se disculper ; l'imputation lui paraissait trop absurde. Mais le préfet de Rome l'ayant sommé de répondre, il crut devoir le faire par-devant le public, dans une Lettre à M. Renouard, véritable chef-d'oeuvre de bon sens et de plaisanterie. Après quoi, pour montrer combien il était loin de vouloir spéculer sur sa découverte, il imprima le fragment lui-même qu'il distribua gratis à tous ceux qui le lui demandèrent. ...
De retour dans cette Capitale, après quatre ans de séjour en Italie, il écrivit sur l'Athénée de Schweighoeuser un article très-remarquable dans le Magasin encyclopédique de Millin, et donna une traduction du Traité de la Cavalerie de Xénophon accompagnée de notes fort estimées par les érudits.
Vint la Restauration de 1814. Tout en déplorant la manière dont elle s'opéra, Courier ne put s'empêcher de s'en réjouir. Ainsi firent bien d'autres amis sincères de la liberté, qui depuis ... Mais alors la Charte n'avait pas été interprétée. Ayant donc donna dans la Charte en plein, selon son propre aveu, il s'apprêtait à savourer les douceurs d'un régime franchement constitutionnel, lorsque les cent jours rappelèrent les étrangers en France, et à leur suite la réaction royaliste de 1815. Cette réaction ne fut nulle part plus violente que dans le département d'Indre-et-Loire où Courier avait ses propriétés. M. Bacot, préfet de Tours, fit arrêter, dans l'espace d'un mois, plus de cinq cents personnes, dont plusieurs moururent en prison.
Courier, indigné de ces mesures tyranniques, adressa aux deux Chambres une Pétition, au nom des habitants de Luynes, petit village situé sur le bord de la Loire. Le ministre Decazes, qui cherchait à fonder sa puissance sur les ruines des deux partis extrêmes, se servit de cette pétition contre les ultra-royalistes. Les persécutions cessèrent : Courier se tut.
En 1819 seulement il reprit la parole. Ce fut à propos d'un procès injuste et ridicule intenté par le maire de Véretz à son garde-chasse, et contre de petites vexations qu'il éprouva lui-même de la part des agents ministériels. Il eut gain de cause dans ces affaires, et reçut d'un directeur général d'alors un accueil si gracieux, qu'on alla jusqu'à lui demander ce qu'on pouvait faire de lui. "Rien, répondit Courier. Je ne prétends à rien, et ne me crois même propre à rien."
Il dérogea pourtant à ce principe une fois dans sa vie, en se présentant pour une place d'académicien, vacante par le décès de son beau-père Clavier. Mais il faut dire que c'était pour remplir une promesse faite à Clavier à son lit de mort : et certes on eut lieu de s'applaudir de cette démarche, puisqu'on lui dut la Lettre à MM. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, délicieuse satire des académies, académiciens et aspirants à l'être. Il y a tel nom que, après avoir lu cette lettre, on n'entendra jamais prononcer sans rire.
Dans la même année parut, sous le titre de Lettre particulière, le premier cahier de ce qu'on peut nommer ses Provinciales politiques. Car, au fond comme dans la forme, les pamphlets de Courier rappellent tout-à-fait les immortelles Lettres de Pascal. C'est la même force de logique, la même hauteur de pensée, la même finesse d'esprit avec plus de bonhomie encore, la même perfection de style, la même variété de ton et de genre. Les Lettres au rédacteur du Censeur, qui furent insérées dans ce journal au mois d'avril de l'année suivante, commencèrent à populariser un peu son nom, et par suite à éveiller sur lui l'attention de l'autorité. Elle tâcha, au moyen d'une escobarderie ministérielle, de l'exclure des élections. Courier réclama avec force son droit d'électeur, dans une adresse à MM. du Conseil de préfecture de Tours ; et droit lui ayant été rendu, un propriétaire influent du département d'Indre-et-Loire voulut profiter de cette contestation pour le faire nommer député par la faction libérale. Mais comme il n'était d'aucune faction, la tentative échoua ; et Courier écrivit alors sa Seconde Lettre particulière, où il mit en scène tout ce qui venait de se passer au collège électoral.
Jusque-là aucune poursuite n'avait été dirigée contre lui ; aucune coterie ne l'avait prôné. Le cercle de ses lecteurs était donc fort restreint.
Mais voilà qu'en 1821 il s'avise dans un Simple discours aux membres de la commune de Véretz, à l'occasion d'une souscription proposée par Son Excellence le Ministre de l'intérieur pour l'acquisition de Chambord, de dire sur cette mesure odieuse et impolitique ce que tout le monde en pensait. Aussitôt l'apparition de ce pamphlet, un réquisitoire est lancé contre lui ; il est traduit devant la cour d'assises, et contre toute justice, condamné à l'amende et à la prison. Pendant l'instruction du procès il demanda l'assistance de leurs prières Aux âmes dévotes de la paroisse de Véretz, et après son issue publia, sous le titre de Procès de Paul-Louis Courier, vigneron, etc., son interrogatoire, véritable scène de comédie ; un extrait du plaidoyer de M. de Broë, où il couvre cet avocat-général d'un ridicule que jamais homme ne mérita mieux ; le plaidoyer de son avocat, puis enfin quelques pages contenant ce qu'il eût allégué lui-même pour sa défense, s'il eût eu l'habitude de la parole ; pages comparables pour l'éloquence à ce que l'antiquité nous a laissé de plus parfait.
Non encore corrigé de la manie de raisonner avec le pouvoir, il ne se vit pas plus tôt hors de prison, qu'il adressa aux Chambres une Pétition pour des villageois qu'on empêchait de danser. Remis en jugement, il en fut quitte cette fois pour une simple réprimande ; mais comprenant que la liberté d'imprimer n'existait plus, il prit dès-lors le parti de s'adresser à une presse clandestine. Ce fut ainsi que virent le jour successivement les deux Réponses aux anonymes, le Livret de Paul-Louis, la Gazette de village, et la Pièce diplomatique signée Louis, plus bas de Villèle. On chercha vainement à le prendre sur le fait. Le petit nombre d'amis en qui il se fiait assez pour leur avouer ces pamphlets, n'auraient su dire eux-mêmes comment il s'y prenait pour les faire imprimer. "J'écris deux ou trois pages, disait-il en riant, je les jette dans la rue ; et elles se trouvent imprimées."
Le reste de son temps était consacré à une traduction d'Hérodote. Encouragé par le succès général de celles des Pastorales de Longus, et de l'Ane de Lucien, il voulait appliquer le même système au père de l'histoire. Beaucoup de gens, après avoir lu le fragment qu'il publia en 1822, tâchèrent de le détourner de cette entreprise. Mais il n'y eut personne qui ne fut ravi de la préface qu'il y avait jointe ; préface d'une dizaine de pages seulement, où les idées se comptent pour ainsi dire par les mots.
Deux ans plus tard parut le Pamphlet des pamphlets, qui fut le chant du cygne. Cet ouvrage ferme si admirablement la noble carrière qu'il avait parcourue sans relâche pendant neuf ans, qu'on ne peut se défendre d'y lire un vague pressentiment de sa fin prochaine. D'autant mieux que déjà il s'était fait dire dans le livret : "Paul-Louis, les cageots te tueront." Toujours est-il, que dans un voyage qu'il fit chez lui au commencement de l'année 1825, il trouva la mort à quelques pas de sa maison. Qui fut l'assassin ? Comme on ne peut former là-dessus que des conjectures, il est juste et prudent de garder le silence. ...
Extrait : Oeuvres complètes de P. L. Courier - Tome 1 - 1828 - Lettres écrites de France & d'Italie - Paul-Louis Courier
Fils de Jean-Paul Courier et de Dame Louise-Élisabeth La Borde ; époux de Demoiselle Esther-Étienne-Herminie Clavier ; Paul-Louis, chevalier de l'Ordre Royal de la Légion d'Honneur, fut trouvé mort le onze avril 1825, vers l'heure de dix du matin, dans la forêt de Larçay, commune du même nom ; il avait 51 ans.







