SAINT-GILLES-CROIX-DE-VIE (85) - SAINT-GILLES ET CROIX-DE-VIE EN 1787
SAINT-GILLES et CROIX-DE-VIE EN 1787
par Loïc du Rostu
Au XVIIIème siècle, les deux paroisses de Saint-Gilles et de Croix-de-Vie, séparées par la rivière la Vie, sont très différentes l'une de l'autre.
En 1787, Saint-Gilles est une petite cité bourgeoise habitée surtout par des négociants, des armateurs et des rentiers. Croix-de-Vie est plutôt un village de pêcheurs et d'artisans.
Les deux bourgs s'étirent au bord de la rivière où les maisons sont alignées sur un rang. Il y a cependant deux endroits où les habitations se pressent plus nombreuses et en retrait : autour de l'église de Saint-Gilles et à Croix-de-Vie sur la petite hauteur, emplacement du cimetière actuel.
Il n'y a pas de pont entre les deux rives. Il faut pour traverser passer par un des gués accessibles à marée basse ou emprunter la gabare appartenant à Saint-Gilles et affermée à deux mariniers, Jean Marchand et Joseph Chauvin, pour une redevance annuelle de huit cents francs. Le tarif de passage est d'un sol par personne et de six deniers pour les enfants se rendant à l'école, d'un sol par cheval, mulet, mouton, quatre sols pour une vache, etc ...
L'estuaire de la Vie ne comporte pas d'installations portuaires, sinon un bout de quai situé à l'emplacement actuel du petit port de plaisance. L'entrée du port s'ouvre entre l'extrémité de la Dune de la Garenne et le Vieux Môle, construit un siècle et demi plus tôt par Marie de Beaucaire et allongé et rehaussé à la fin du siècle précédent. La Tour Ronde ne sera édifiée que quinze ans plus tard pour servir de phare. Un fort courant de jusant et une barre, dangereuse par vents de sud et de suroît, rendent difficile l'accès du port. L'axe du chenal d'entrée est indiqué par l'alignement de deux longues perches plantées dans la campagne.
Le port est presque à sec à marée basse. Les caboteurs y pénètrent à mer haute puis s'échouent sur le sable, afin d'être chargés ou déchargés au moyen de chariots à boeufs. Les navires arrivant à vide sont lestés de galets qui s'entassent sur la rive. Ces pierres de lest sont utilisées pour les constructions.
Les ressources locales sont le négoce du sel, du grain et de la garance, récoltés dans la région, ainsi que le cabotage et la pêche de la sardine.
Une grande partie des marins pratique cette dernière activité à la belle saison. Il existe à Croix-de-Vie plusieurs presses qui produisent des barils de sardines séchées et salées vendues dans toute la France. Le reste du poisson est consommé sur place ou, après avoir été légèrement salé, est emporté dans l'intérieur du pays par des voitures rapides appelées "chasse-marée" par analogie avec les bateaux du même nom qui prennent la marée à bord des sardiniers pour aller la livrer sur la côte, à La Rochelle notamment.
Les marins qui ne pratiquent pas la pêche sont embarqués à bord des caboteurs, une quarantaine d'unités qui parcourent toute la côte atlantique et la Mer du Nord. Il y a plusieurs armateurs à Saint-Gilles et à Croix-de-Vie, dont une certaine dame Roizard qui a laissé une intéressante correspondance.
La racine de garance, récoltée dans la région, est achetée par un sieur Ingoult qui l'entrepose dans des greniers situés à Croix-de-Vie (Quai des Greniers) et la vend aux fabricants de teintures.
La journée du douze février 1787 est marquée par des évènements dramatiques. A dix heures pendant la grand-messe, un violent orage éclate. La foudre tombe sur le clocher de Saint-Gilles et de là sur l'autel, renversant le vicaire qui officie, brûlant les dorures de la chasuble, faisant fondre la patène et infligeant des brûlures à deux des bonnes-soeurs présentes à l'office. La statue de Saint-Gilles est décapitée.
Dans l'après-midi, vers deux heures, dans le coup de vent soulevé par l'orage, un navire s'échoue près de l'écueil de Pil'Hours en rade de Croix-de-Vie. Il s'agit de la Ville du Cap, armé à Bordeaux, du port de quatre cents tonneaux, capitaine Dugard originaire de Cherbourg, venant du Cap Français (Saint-Domingue) et chargé de sucre et de café. A bord sont vingt-neuf personnes dont dix passagers. Cinq se noient aussitôt et vingt-quatre autres parviennent à se réfugier sur le rocher de Pil'Hours.
Un petit canot, mis à l'eau dans une anse, peut s'approcher ; quatre des rescapés se jettent à la mer et sont recueillis, mais il est impossible de faire davantage ce soir-là. Le lendemain une grande chaloupe est amenée sur un char tiré par vingt boeufs jusqu'à l'anse de la Pelle à Porteau. Il fait encore mauvais et c'est seulement l'après-midi à la faveur de la marée basse que l'embarcation peut accoster l'écueil et recueillir quatre survivants ; les autres sont morts de froid pendant la nuit ou ont été emportés par les lames. Des dix passagers un seul a la vie sauve. Le capitaine est parmi les survivants.
Au cours de ce coup de vent un autre navire, chargé de beurre et de boeufs, s'est perdu à Notre-Dame-de-Monts. Quatre hommes ont été noyés.
Les idées nouvelles ont fait leur apparition à Saint-Gilles au sein d'une Chambre de Lecture.
En 1783, un certain nombre de bourgeois l'ont fondée. Elle se propose de souscrire divers abonnements à des journaux qui seront à la disposition des sociétaires : Mercure de France, Gazette de France, Gazette Étrangère, Nouvelles et Affiches du Poitou ... La cotisation annuelle est de dix livres et une cagnotte est alimentée par les jeux de piquet, d'aluette, de bête ombrée (?) et brisque (?).
Parmi les fondateurs de la Chambre de Lecture, on relève les noms des sieurs Cadou et Bénéteau, officiers de canonniers, Giron, procureur fiscal, Ingoult, négociant, Gougeard, sénéchal, Cadou et Merland, médecins. Plus tard adhéreront des ecclésiastiques : messieurs Bouhier de la Davière, curé de Saint-Gilles, Ténèbres, curé de Croix-de-Vie, Cohade, curé de la Chaize-Giraud et Chauviteau, vicaire. Enfin, ce sont des nobles qui s'inscrivent : Messieurs Guéry de la Vergne, Lemoyne de Beaumarchais, Chevalier de Saint-Louis, et Guéry de Boisjoly.
Ainsi la Chambre de Lecture comprend des représentants des trois ordres et jouera un rôle important dans les évènements qui se préparent.
Extrait : Revue Blanc et Bleu - La Mémoire Vendéenne ... Poitou 1788 - n° 1 - 1er trimestre 1988



