BÉCON-LES-GRANITS (49) - LOUIS-PIERRE-AMBROISE DE MÉAULNE, "LE CHEVALIER SACRÉ-MAUDIT"
Je voudrais essayer de faire revivre un instant devant vous la figure angevine, un peu oubliée, d'un grand chasseur devant l'Éternel, le chevalier "Sacré-Maudit".
Ce surnom, plutôt singulier, était celui du chevalier de Meaulne, seigneur de Landeronde, nemrod et joyeux vivant, aimant la gaieté, le bon vin, et par dessus tout, la chasse, qu'il disait "chérir plus que les femmes" !
Le chevalier Louis-Pierre-Ambroise de Méaulne, vicomte de Landeronde, baron de Claye, avait épousé Louise-Renée de Meaulne de la Cartrie.
Émigré, il laissa sa femme en son château de Landeronde, où il revint vivre, et où il mourut le 28 mars 1820.
La terre de Landeronde fut vendue nationalement le 13 thermidor an IV, et Mme de Meaulne, cachée dans une mansarde, au haut de la grande tour du château, assista au pillage du mobilier. Elle put racheter son domaine, grâce à l'intervention de métayers fidèles, et notre chevalier rentra dans ses biens avec félicité. ...
Au moment de la tourmente révolutionnaire, était curé : M. de Lacroix de Beauvais, vrai serviteur des chouans, dans les camps de Pontron et de La Galicheraie. Interné, déporté, il s'évada et resta l'ami intime du chevalier, dont il avait été le directeur.
Or, à cette époque, sans intention de blasphème, beaucoup d'hommes, appartenant pourtant à une société où la bonne éducation aurait dû prévaloir, avaient la mauvaise habitude de sacrer au nom de Dieu !
M. de Meaulne ne s'en faisait pas faute. Il écoutait les observations de son curé avec soumission, mais sans réel ferme-propos. Aussi, le confesseur eut-il l'idée ingénieuse de conseiller à son pénitent de remplacer le nom divin par celui du diable, dénommé le Maudit. Ce qui fut dit fut fait, mais le juron de "Sacré-Maudit" devint le surnom du châtelain ! ...
Dans le grand salon de Landeronde, Mme de Meaulne tricotait et filait. Sur sa robe à la Vierge, montant jusqu'au menton, elle portait un châle-écharpe noir, à bandes blanches, semées de fleurs de lys.
Elle savait causer, rappelant volontiers les histoires du vieux temps, quand, réfugiée en Vendée, elle protégeait son fils Pierre-Auguste, né en 1788. A peine âgé de seize ans, il fut compromis dans un mouvement vendéen, au moment de l'affaire Cadoudal. Condamné à mort, il obtint sa grâce sur les instances de son cousin de Marbeuf, fils de l'ancien gouverneur de la Corse, l'officier d'ordonnance de Napoléon Ier.
Elle éleva avec soin son second fils, Gaëtan-Charles, fière de l'admirer en son bel uniforme blanc d'officier de cavalerie. Il devait épouser sa cousine, Louise-Elisabeth de Meaulne. Brave comme son épée, son entrain, quand il arrivait à Landeronde, répandait la joie autour de lui. ...
Gaëtan-Charles devait mourir jeune, le 23 avril 1834, des suites d'une chute de cheval. Il laissait de son mariage : Gaëtan de Meaulne, prêtre-lazariste, décédé à Montpellier en odeur de sainteté ; Claude-Ambroise de Meaulne, vicomte de Landeronde ; Aglaé, Anne-Louise, et Marie de Meaulne, mariée à Frédéric de la Villebiot. ...
Le chevalier Sacré-Maudit demeurait le type accompli du gentilhomme rural. Court, trapu, "bien en jambes", écrivait un de ses parents, il ne craignait ni les longues chevauchées, ni les voyages pédestres. Ami des paysans, il causait et travaillait avec eux. Rien chez lui d'une morgue inventée par les arrivistes, mais inconnue dans la vieille aristocratie.
Il va volontiers, dès l'aube, à Angers, par les sentiers et l'ancienne route de Rennes, chercher un cent d'huîtres, qu'une vieille marchande de la porte Chapelière, la mère Marie-Jeanne, lui choisit bien pleines et bien vivantes. Il les rapporte et, en offrant toujours à Mme de Meaulne, qui ne les aime pas : "Sacré-Maudit, Madame, vous avez raison, il m'en restera davantage !" Il les ouvre lui-même et les hume, arrosées d'une bouteille de vin de La Possonnière. Ensuite, un gigot d'agneau, un poulet rôti ou un membre d'oie confite complète, dit-il, un bon fond d'estomac !
Les neuf ou dix lieues sont oubliées.
Vie saine et morale au grand air, au milieu des genêts et des bois.
S'il s'adonne aux plaisirs de la chasse et de la pêche, notre châtelain refuse de "perdre son temps à l'étude". Il sait lire et compter, mais il est rebelle à l'orthographe !
L'ouverture de la chasse était un évènement sensationnel.
M. de Meaulne de Vallière arrivait, ses immenses poches pleines de vin et de poulets. Il s'en cachait et imposait silence à Zénon, son fidèle serviteur, qui l'accompagnait partout. Il agrémentait, lui aussi, ses phrases d'imprécations incorrectes : "Par la sakerdié, petit bougre, ne le dis pas à Madame !"
M. de Meaulne de la Cartrie, (Anne-Jacques, l'ancien chef des armées vendéennes), qu'il appelait solennellement "Mossieur le Maire", quand en 1800 et en 1810, il fut maire de Bécon, était fort admonesté lorsqu'il arrivait en retard. D'où querelles vives sur l'exactitude, car le chevalier était toujours en avance. "Sacré-Maudit", déclarait-il, qui vient trop tôt est sûr d'être à l'heure !"
Des amis intimes couchaient à Landeronde. Citons : Prosper de Terves, (de L'Anjouère, près La Pouëze), puis, venant d'Angers, le colonel Gondran et un certain capitaine Jacques Rochard, qui avait servi dans les armées royales de l'Ouest.
On ne dormait guère, cette nuit-là, car le chevalier, qui ne se couchait pas, frappait aux portes des chambres de ses compagnons : "Plus que trois heures à dormir ! ... plus que deux heures ! ... plus qu'une heure ! ... et "en route", Sacré-Maudit ! ..."
Les chiens, sans être de pure race, avaient "le bon nez, bel arrêt et bonne gorge". Aussi, que de gibier, le soir au tableau ! M. de Meaulne ne manquait pas un coup de fusil. Pourtant, si par hasard une perdrix ne tombait pas : "Sacré-Maudit, j'ai eu de la plume ! ..." affirmait le chasseur mécontent
Le chenil ne suffisait pas. Aussi le chevalier se permit d'utiliser la chapelle pour l'élevage de jeunes chiots.
Cette chapelle ne servait au culte que le jour des rogations. La procession, alors très suivie, était précédée d'un sonneur d'échelettes.
Un tisserand du bourg, nommé Poirier, maniait adroitement ces clochettes, mais on l'accusait, (sans doute à tort), de fournir du fil de qualité inférieure et, en outre, il avait été surpris cueillant des guignes sur les arbres d'autrui. Ses ennemis fredonnaient à son passage, sur l'air connu des échelettes : "Poirier, moâ fil, les guignes sont mûres ! ..."
Apprenant l'utilisation de la chapelle à une oeuvre non culturelle, l'abbé Fermin, le curé concordataire de Bécon, très formaliste, fit au chevalier des reproches sur ce qu'il appelait une inconvenance.
M. de Meaulne ne ressentait aucun attrait pour ce pasteur, qu'il représentait, mais qu'il qualifiait de "tricolore" !
"Monsieur le Curé, vous avez prêché, l'autre dimanche, sur la nécessité de la reproduction. Ah ! Sacré-Maudit, les chiens valent souvent mieux que les hommes ! ..."
Le chevalier vit en bon chrétien et, s'il n'en est pas à la communion fréquente, il se confesse deux fois pour Pâques. Il emmène quelquefois avec lui son beau-frère et cousin, le vicomte de Meaulne de Vallière, escorté du fameux Zénon. Le jour de la confession pascale, le vicomte recommande le calme à son serviteur : "Par la sakerdié, Zénon, ne jurons pas, nous faisons demain nos bougres de Pâques !"
Malheureusement, le chevalier s'endort au sermon. Il le peut d'autant plus facilement, qu'il occupe, dans une chapelle adhérente au choeur de l'église de Bécon, un banc près de l'autel de saint Sébastien.
Un soir, un missionnaire, l'abbé Joseph Blouin, prêche sur la mort, et, dans un élan oratoire, il frappe sur la chaire et s'écrie d'une voix tonitruante : "Si vous ne faites pas pénitence, vous irez tous en enfer !" - "C'est pas vrai, curé, j'irai pas !" riposte M. de Meaulne, réveillé en sursaut.
Aux remontrances justifiées du prédicateur, le coupable, le lendemain, s'excuse humblement : "Sacré-Maudit, mon Père, vous m'avez puni, car vous avez oublié de nous souhaiter la vie éternelle, aussi j'ai eu le cauchemar toute la nuit."
La statue de saint Sébastien, placée en face du banc des de Meaulne, apparaissait effrayante. Le saint était représenté percé de flèches et, pour mieux inspirer le pieux effroi des fidèles, pendant la mission, un peintre avait ravivé les couleurs. Le sang semblait couler réellement des plaies béantes. Le dimanche de la Passion, un voile sombre recouvrait la statue.
Le samedi saint, le sacristain fut stupéfait : les flèches avaient disparu ! Il les retrouva cachées sous le siège du chevalier, soupçonné de ce méfait.
"Mais, Sacré-Maudit, répliqua l'inculpé, si saint Sébastien est au ciel, il ne peut tout de même pas souffrir toute l'éternité ! ..." On remit en place les instruments de torture, mais le mystère ne fut jamais éclairci.
Très royaliste, le chant du Domine Salvum fac Napoleonem irritait M. de Meaulne. Il était pris d'une toux violente et spasmodique. Parfois même, il donnait dans son banc des coups de pied insolites, malgré les conseils pacifiques de sa femme en prières. Il osa, à une messe solennelle, marmotter : Extinctum fac Bu-onapartem ! mais heureusement le sévère abbé Fermin n'entendit pas.
Intransigeant sur les principes, il ne pardonnait pas à son évêque ses souvenirs républicains, et il l'appelait irrespectueusement "Maudit-Montault". Convié par l'abbé Fermin à un dîner de confirmation, il refusa nettement. "Impossible, Monsieur le Curé, je craindrais trop de dire "Sacré-Maudit-Montault !" Il ne fut pas invité à la cérémonie.
Il ne voulait aucune relation avec les "bleus", ni avec leurs descendants. Il donnait leurs noms à ses chiens.
Aussi, combien grande fut sa joie à l'avènement de Louis XVIII ! ... "Vive le Roi ! Sacré-Maudit. Vive le Roi !" clamait-il à tout venant.
Il redoutait les nouveautés. Ayant appris, en 1817, que l'on formait à Angers une association charitable pour l'instruction populaire, il ne refusa pas son offrande, mais il protesta : "J'ai vu le feu, Monsieur le Curé, j'ai vu le feu, et pour l'éteindre, je ne connais, Sacré-Maudit, que le régime de l'éteignoir !"
La science ne l'intéressait pas. Il ne se trouvait heureux qu'en ses champs.
La pêche à La Chaussée-Hue, vers la pointe d'un long et sinueux étang, lui procurait des carpes exquises et il relevait à la traîne d'énormes anguilles.
Mais la chasse à courre était son sport favori.
La forêt de Serrant n'avait pas de secrets pour lui, et la comtesse de Serrant, malgré ses attaches à l'empire, aimait son frustre voisin et le recevait avec plaisir.
Un jour, appelé à la "grand'chasse", au milieu de nombreux invités, le chevalier paraît au rendez-vous de "Petit Paris", portant en bandoulière un fouet solide mais modeste, et au côté un couteau de chasse "bien en main", souvenirs conservés presque dévotement et que vous pourrez examiner ce soir.
Le vicomte Louis de Serrant accompagne Mme Matis, femme du général commandant le département.
M. de Meaulne ne sonne pas de la trompe, mais, selon son expression, il "tutute de la pibole".
Arrive soudain un officier de carabiniers, en habit-veste bleu de roi, caracolant sur un cheval fringant. Nouveau venu dans la contrée, il regarde, avec un sourire ironique, ce chasseur mal vêtu, fumant sa courte bouffarde et qui, monté sur sa petite jument trottant l'amble, lui semble un peu ridicule.
Le chevalier s'en aperçoit et, chargé de piloter le brillant cavalier, il médite une revanche, lui gardant ce qu'il appelle d'ordinaire "un chien de sa chienne".
Au milieu d'ajoncs et de broussailles, la chasse est dure, mais bien menée. A l'hallali, le chevalier est le premier rendu. Le carabinier n'est pas là ! ...
- Qu'en avez-vous fait ? interroge la comtesse de Serrant.
- Sacré-Maudit, Madame, je lui ai crié : Suis-moi, jeune homme !"
Au déjeuner, M. de Meaulne mange de bon appétit et boit ferme. Quand on lui offre du vin, il répond : "Jusqu'à ce que ça déborde !" Mais, si quelqu'un veut lui verser de l'eau, il riposte : "Oh ! comme pour dire la messe !"
Au dessert, on voit apparaître l'officier, en sueur, son habit déchiré, fatigué, furieux !
"- Vous m'avez donné, gémit-il, un guide qui s'est moqué de moi, en me perdant dans les halliers.
- Sacré-Maudit, réplique le chevalier, je vous ai montré le chemin et j'ai pris la "voyette". Le cerf ne se ballade pas sur les boulevards ! ..."
M. de Meaulne aime les bons repas, et un déjeuner-dînatoire chez la vicomtesse de Scépeaux, en son château du Boisguignot, est resté légendaire.
Nombreux convives, parmi lesquels on remarque une cousine des Scépeaux, la jolie baronne de la Paumelière, née de Cambourg. Elle loge au Boisguignot, sa halte habituelle, quand elle se rend du Lavouër à La Douve du Bourg-d'Iré.
Seule, elle franchit à cheval de longues distances. Elle ne craint rien, accoutumée, pendant la Révolution, à se cacher et à fuir, après la mort de son mari, Louis-Charles-Alexandre, ancien chevau-léger de la maison ordinaire du Roi (Il est fusillé par les bleus, en même temps que Stofflet, en février 1796, sur la place du Champ-de-Mars d'Angers).
Souvent, sa fille, Mélanie, l'épouse d'Ambroise d'Armaillé, vient au devant d'elle, et les deux amazones fixent alors le rendez-vous au château de Serrant.
D'un esprit cultivé, la baronne reste, malgré cela, simple et charmante.
Elle est au Boisguignot la voisine de table du chevalier.
Si j'en crois un dessin, longtemps conservé, elle est élégante, portant une robe blanche, longue, avec corsage noir, très court, et une houppelande droite, fleur de thé, qui moule sa taille svelte et fine. Dédaignant les hauts chapeaux à fleurs, une toque à carreaux, Jean de Paris, lui sied à ravir. Une cocarde blanche séduit son voisin, très intrigué par la chaîne-collier en turquoises, supportant des oeufs de cornaline blanche, qui encercle le cou de la délicieuse baronne. Elle joue avec le sautoir et, ouvrant un de ces oeufs, un petit amour sort, joufflu et tentateur !
"Sacré-Maudit, Madame, remarque M. de Meaulne, si mes poules pondaient ainsi, je ne mangerais jamais d'omelette ! ..."
Le repas est long, copieux, succulent. Le menu nous est resté :
Après un potage à la Xavier, on sert les ris de veau à la d'Artois, une brochette de vingt perdreaux piqués et lardés, l'oie aux marrons et pruneaux à l'Angevine, et un filet de chevreuil dûment mariné.
"On ne vieillit pas à table", affirme le chevalier, et il déclare : "La table n'est pas louée, mais, Sacré-Maudit, elle est louable !"
- Drôle d'odeur ! ... remarque Mme de la Paumelière.
- Sacré-Maudit, c'est ma culotte", avoue humblement son voisin, qui a malencontreusement gardé sa culotte de daim !
La baronne exprime son désir de suivre, le lendemain, une chasse à Landeronde.
"- Pour m'être agréable, dit-elle, à M. de Meaulne, vous seriez gentil de ne pas jurer, même par le diable.
- Je me tairai, foi de chevalier !"
On devait attaquer dans les landes de Gourmaillon.
On découple aux Essars, mais les chiens ne chassent pas ! Le piqueur essaie en vain de les mettre dans la voie d'un daguet ... Ils demeurent, malgré trompes et cris ...
Le chevalier ne bronche pas.
Impatiente, la baronne le prie d'intervenir : "Ah ! jurez, s'il le faut, mais finissons-en ! ..."
Le chevalier obéit : "Un coup de pibole ! ..." et vite, excitant ses chiens : "Sacré-Maudit, les gars, eh ! allez outre !"
On attaque aussitôt. Les chiens prennent la voie et chassent à grand bruit.
Le maître d'équipage a bien recommandé d'aviter, près de Saint-Augustin-des-Bois, les abords de la Croix-Piquet, car : "Sacré-Maudit, la bête serait mangée par le diable !"
C'était là que l'ex-curé Panay, marié et vendu aux bleus, avait été tué et enterré par les chouans, au moment où il se rendait à Landeronde pour arrêter Mme de Meaulne. Il ne se doutait pas que le groupe royaliste avait pour chef Anne-Jacques de Meaulne lui-même.
Au bout de deux heures, le daguet tient les abois aux abords de la forêt de Serrant.
"Sacré-Maudit, Madame, déclare le chevalier triomphant, ce fut une belle jouerie !"
En dehors du temps chéri de la chasse, ce sont de longues promenades à pied et à cheval. M. de Meaulne aime aller au pas, ce qui ennuie ses compagnons de route, surtout les jeunes. Arrêt fréquent à Vallière, pour un agréable "casse-croûte".
Le pain est dur, car on le reçoit de Candé, une fois la semaine. Il faut mettre la miche au feu pour l'attendrir, mais c'est du pain de vraie farine, sans nos succédanés malsains d'aujourd'hui.
Mme de Meaulne, en vieillissant, cherche un repos bien mérité. Elle demande pour ses déplacements la charrette à boeufs, avec les fauteuils en velours d'Utrech. C'est ainsi qu'elle se rend au Petit-Épinay, à Sainte-Emerance, (le pélerinage fameux de La Pouëze), à Serrant, à La Chetardière près de Sainte-Gemme-d'Andigné, où M. Charles d'Andigné, dit la Jambe-de-Bois, la reçoit avec plaisir.
S'il faut mettre vingt-quatre heures pour franchir onze lieues ... où est le mal ? Il est si agréable de ne pas se hâter ! ...
Ses fils se refusent à cette locomotion, qu'ils déclarent surannée. Une après-midi, ils emmènent leurs parents à Angers, dans une voiture à deux roues et à deux banquettes, attelée d'un cheval ardent, pour aller rendre visite aux de Villemorge. Voyage mémorable ! ... Mme de Meaulne recommande son âme à tous les saints du paradis. Le chevalier se plaint des chaos : "Sacré-Maudit, j'en ai mal à la rate ! ..." et il revient à pieds.
Ah ! qu'il est doux de rester chez soi !
La maison familiale rappelle la "domus" de l'ancienne Rome.
La mère est respectée, choyée, vénérée. Les domestiques, selon l'étymologie, qui leur donne presque un titre de noblesse, font partie de la famille. Ils ne recherchent ni les gros salaires, ni les plaisirs urbains. Ils sont chez eux.
Landeronde fut un modèle de cette intimité patriarcale. Existence commune, dans les bons comme dans les mauvais jours. On naît, on meurt au même foyer.
L'hiver, au coin des grandes cheminées, où flambe le bois des futaies et des souches, c'est le moment des "petits jeux", dits "jeux d'esprit" : charades, énigmes, devinettes. Rires et causeries, sans observer le mutisme d'un bridge absorbant. Misti ou bête hombrée ne nécessitent pas une attention difficile. Nul n'est dérangé par la bruyante T.S.F. ou l'infernal téléphone.
Le chevalier s'endort dans son fauteuil, car il est las, et les livres ne le tentent point.
Pourtant, un ami parisien, lui a envoyé, en 1814, une citation qui lui a plu et qu'il récite à propos :
Dans Paris étonné, l'étrange accourut.
Tout périssait enfin, lorsque Bourbon parut !
Il redit ces vers à son curé, qui bondit scandalisé ! ...
La poésie était de Voltaire ! ...
Le chevalier ne s'en doutait pas !
"Sacré-Maudit, je ne lirai plus !" assura-t-il, dégoûté de sa tentative littéraire ! ...
Il vivait heureux, docile aux volontés de Mme de Meaulne, qui représentait vraiment l'idéal de la "déesse de la famille".
Pourlui, sa femme, c'est "la maison" !
Cette figure d'un vieil angevin a paru à notre président digne de vous être présentée.
Ce n'est pas de l'histoire, mais une simple historiette.
Peut-être, en notre docte compagnie, est-il parfois permis de sourire.
Geoffroy DE LA VILLEBIOT.
Mémoires de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts d'Angers - sixième série - Tome X - année 1935
LOUIS-PIERRE-AMBROISE DE MÉAULNE, vicomte de Landeronde, baron de Claye épousa Louise-Renée de Méaulne de la Carterie, sa cousine germaine, fille de Louis-Gaëtan-Balthazar de Méaulne, seigneur de Villeneuve, de la Carterie et autres lieux, et de demoiselle Varice de Marcillé.
Louis-Pierre-Ambroise émigra pendant la Révolution et sa femme se réfugia en Vendée avec ses enfants abandonnant le château de Landeronde qui fut pendant leur absence livré au pillage et en partie à l'incendie, tandis que les biens étaient mis sous séquestre comme propriété d'émigré. Cependant après la Terreur, Louise-Renée revint à Landeronde et racheta ce beau domaine, dont il ne reste de la demeure seigneuriale que des débris. Dans la cuisine du château il y restait une table massive de chêne que l'on y voit encore aujourd'hui.
Louis-Pierre-Ambroise de Méaulne, vicomte de Landeronde, baron de Claye rentra d'émigration et mourut en son château de Landeronde le 28 mars 1820, où il fut enterré dans la chapelle. Il laissa :
1° PIERRE-AUGUSTE DE MÉAULNE, né le 20 avril 1788, marié à Désirée-Anne-Sophie de Barnabé de la Haye, dont la mère était une Walsh de Serrant, remariée en secondes noces au général, marquis de Scépeaux. Pierre-Auguste de Méaulne fit la guerre d'Espagne durant laquelle il fut blessé. A peine âgé de 16 ans, il fut compromis dans un mouvement vendéen, au moment de l'affaire Cadoudal, et condamné à mort ; mais il fut gracié, sur les instances de son cousin de Marbeuf, fils de l'ancien gouverneur de la Corse, qui était officier d'ordonnance de Napoléon Ier.
Pierre-Auguste mourut le 21 décembre 1877, à l'âge de 90 ans et laissa de son mariage avec Sophie de la Haye :
1° Anne-Désirée-Élisabeth-Charlotte de Méaulne, mariée à N.... Houdet, d'où est née Léonide Houdet, mariée à N.... Denou.
2° Louise-Valentine de Méaulne, mariée à M. Fouré, ancien officier de Marine
GAËTAN-CHARLES DE MÉAULNE, appelé le chevalier de Méaulne, né à Angers le 10 avril 1798, sous-lieutenant de cavalerie le 3 juin 1810, épousa le 14 septembre 1821, sa cousine, Louise-Élisabeth de Méaulne, fille de Jacques de Méaulne de la Carterie et de Irène-Sophie Le Large d'Ervau. Il mourut le 23 avril 1834, laissant de son mariage :
1° Gaëtan-Pierre-Ambroise de Méaulne, prêtre de la mission. Il était né au château de Landeronde le 14 décembre 1826, et mourut à Montpellier le 15 décembre 1883. Son corps fut ramené et inhumé dans la chapelle de Landeronde.
2° Claude-René-Ambroise de Méaulne, chef des noms et armes de sa maison ; marquis de Méaulne, vicomte de Landeronde, né à Landeronde le 17 janvier 1829. En 1860, le marquis de Méaulne a épousé Marthe-Henriette Morin de la Blotais, fille de Philippe Morin de la Blotais et de Thérèse de Vilelere.
Marthe-Henriette de la Blotais, marquise de Méaulne est décédée à Landeronde le 15 mars 1894. Par sa mère elle descendait des Silvestre de Sacy, et par son mariage avec le marquis de Méaulne, elle s'allia de nouveau aux de Préaulx, aux comtes Estève, de Monti de Rezé, aux comtes de Sainte-Marie, etc.
Du mariage du marquis de Méaulne et d'Henriette de la Blotais sont nés :
1° Gaëtan-René-Louis-Marie, vicomte de Méaulne, né à Landeronde le 12 septembre 1863.
2° Henri-Guillaume-Marie, baron de Méaulne, né le 20 janvier 1805, marié le 21 février 1895, à Alice Hall de Dunglass, issue d'une ancienne maison écossaise, sortie elle-même de Robert Bruce. Les Hall fixés à la Nouvelle-Orléans depuis la fin du XVIIIe siècle, furent créés barons le 8 octobre 167. Leurs armes se lisent : d'azur, au chevron d'or, accompagné de trois têtes et cols de grue du même. - Cimier : une grue d'or, tenant sa vigilance au naturel, et posée sur un temple de sinople. - Devise : Dat Cara Quietem. De ce mariage sont nés :
1° Gaëtan-Robert-Georges de Méaulne, né à Landeronde le 30 mai 1900.
2° Henriette de Meaulne, née à Paris en 1895.
3° Marie-Louise- Gaëtane-Claudine de Méaulne, née à Landeronde, le 12 novembre 1901.
3° Marie de Méaulne, mariée à Frédéric de la Villebiot, dont : 1° Georges de La Villebiot, capitaine d'infanterie, marié à Mlle de Lorière dont trois enfants. 2° Geoffroy de La Villebiot, marié à Mlle Marie de Fontaines.
Extrait : La Maison de Méaulne - par le Vicomte de Royer Saint-Micaud - 1904


