1876 - UNE FÊTE A CHAMBRETAUD (85) - CHAPELLE NOTRE DAME DE LOURDES - LE CALVAIRE PAROISSIAL - LA GROTTE DE LA GATIÈRE
1876 - UNE FÊTE A CHAMBRETAUD
Le mardi, 18 juillet, la paroisse de Chambretaud faisait une de ces manifestations de foi devenues, par un dessein particulier de la Providence, plus communes de nos jours, surtout dans nos chrétiennes contrées.
Monseigneur l'évêque de Luçon (Jules-François Le Coq) avait bien voulu répondre à l'invitation que lui avait faite M. le curé de présider lui-même les diverses cérémonies de cette fête toute paroissiale. C'est un fait acquis désormais dans le diocèse, que Sa Grandeur ne sait pas faire un refus, quand il s'agit de réjouir le coeur du pasteur en venant édifier une paroisse, et nous sommes les heureux témoins de ce que la présence de leur évêque a apporté de sainte joie au coeur des paroissiens de Chambretaud.
Dire que cette fête laissera de profonds souvenirs dans les coeurs et des fruits de salut dans les âmes, ce n'est pas trop préjuger assurément ; les coeurs avaient été préparés si bien et de si loin par le pieux et zélé curé ! Et puis, l'exemple dans cette paroisse partait de si haut ! Car les deux nobles et religieuses familles à qui Dieu y a départi plus largement les dons de la fortune ont voulu, à cette occasion, dans une sainte harmonie, lutter de piété, de foi, de générosité, en même temps que de respect pour celui qui venait chez eux comme l'envoyé de Dieu et le représentant de Jésus-Christ. Notre Vendée a conservé le secret de son antique hospitalité, si aimable, si franche, si large et surtout si chrétienne. Il était facile de le comprendre aux couleurs pontificales et épiscopales que de longues flammes faisaient briller sur le sommet ou sur la façade des nobles demeures pendant le jour, et à la brillante illumination dont elles étincelaient aux premières heures de la nuit.
Dès huit heures, Sa Grandeur quittant le Boisniard où M. de la Borde l'avait reçue la veille, venait à l'entrée du bourg revêtir, sous une tente de verdure, les ornements pontificaux, au moment où toute la paroisse, dans un ordre parfait, arrivait processionnellement. Le chroniqueur qui veut dépeindre une fête de ce genre, se trouvant toujours en face d'arcs de triomphe, d'oriflammes, de mâts vénitiens, de guirlandes, désespère de donner à son tableau un cachet original et piquant. Nous ne dirons donc pas autre chose, sinon que rien de tout cela ne manquait, et que ce qui ressortait le plus dans tout l'ensemble de cette décoration des rues et des maisons, c'était la bonne volonté de tous et de chacun. Au risque de tomber dans un symbolisme minutieux nous ajouterons que ces guirlandes, qui depuis le commencement du parcours jusqu'à la fin, reliant les mâts garnis de drapeaux semblaient enlacer toutes les maisons, nous rappelaient l'union des coeurs dans une même foi et une même charité, et instinctivement, il nous semblait entendre Jésus-Christ dire de tout ce peuple, par la bouche de son représentant, la parole du prophète Osée : Traham eos in vinculis charitatis, je les saisirai dans les filets de la charité.
La procession se dirige vers l'église où l'Évêque fait son entrée solennelle après avoir été harangué par M. le curé dans des termes tellement appropriés que nous ne voulons pas les analyser de peur de les affaiblir. Sa Grandeur, pendant que la procession se forme pour le parcours définitif, bénit une statue du Sacré-Coeur exposée, à l'entrée du sanctuaire, à la vénération des fidèles et qui doit être, nous le soupçonnons, le don de quelque coeur pieux. Nous nous trouverons plusieurs fois en face de quelque soupçon semblable, et nous ne nommerons personne pour n'oublier aucun ou pour ne pas être indiscret.
Qu'on nous permette ici un mot sur certains détails de la procession. Tous les assistants étaient munis d'oriflammes, les femmes aux couleurs de la sainte Vierge, les hommes aux couleurs pontificales ou aux couleurs de la Passion. Un groupe de ceux-ci faisait la garde d'honneur au magnifique Christ en bronze et à la longue croix portés l'un et l'autre triomphalement sur les fortes épaules des hommes de la paroisse, tous jaloux de cet honneur. Détail touchant ! les enfants avaient leurs représentants dans ce triomphe de la croix, et ce n'est pas sans émotion que nous avons aperçu plusieurs d'entre eux revêtus de la soutane rouge et de l'aube de fin lin portant sur leur poitrine les clous qui devaient fixer sur la croix l'image du Sauveur. O clous sacrés de Jésus, soyez profondément imprimés dans ces jeunes âmes.
C'est dans cet ordre, au milieu d'un complet recueillement, au chant de nos cantiques vendéens, que le pieux cortège arrive à la chapelle de Notre Dame de Lourdes. Monument de reconnaissance pour une grâce signalée obtenue par la Vierge de Lourdes, fruit de la générosité de tous les habitants de la paroisse sous l'inspiration de M. le curé, ce petit édifice hexagone, avec sa coupole de granit surmontée de la statue de Marie-Immaculée ne manque pas d'une certaine originalité ; l'autel qui le décore, est du meilleur goût ; les mains qui avaient travaillé pour ce jour-là à la broderie des ornements et à la confection des nappes et des linges d'autel, ont si souvent travaillé pour l'Église et pour les pauvres.
Bénédiction de la chapelle, de la statue, des ornements et des linges d'autel, puis la sainte messe célébrée par Sa Grandeur, tels sont les détails de cette première étape de la procession. Nous dirons un mot des chants qui en furent la vie, et c'est justice ; car le choeur des hommes ferme, nourri, énergique, dirigé par plusieurs ecclésiastiques, alternait avec un choeur de jeunes filles comme on en trouve bien rarement, surtout dans les campagnes.
La procession se reforme, et après la bénédiction du Christ et de la croix, les hommes enlèvent de nouveau sur leurs épaules le pieux fardeau pour ne plus le déposer que sur l'emplacement dit du Calvaire, où la croix fut bientôt dressée. Le coeur de l'Évêque et du Père avait besoin de s'épancher ; c'était le moment. Du haut des degrés du Calvaire, il jette à ce peuple avide de saintes pensées une de ces improvisations comme depuis un an tous les échos de la Vendée ont été à même d'en redire. Rien ne fut oublié, ni l'objet de cette cérémonie, ni celui de la cérémonie précédente, ni le culte de la croix, ni de culte de Marie ; les bienfaiteurs de la chapelle, comme les donateurs de la croix, le pasteur et les fidèles, tous eurent une parole du coeur dans les délicates allusions dont était émaillé ce discours qui a été, pour cette population généreuse et chrétienne, une première récompense, et qui résonnait comme cette parole de nos saints livres : Dic justo quoniam bene, dites au juste : c'est bien. Il ne restait plus pour clore une si sainte matinée qu'à déposer dans l'église, devant le saint tabernacle, une dernière prière et à y recevoir la bénédiction épiscopale.
La cérémonie du soir fut un digne pendant à la cérémonie du matin. Ici nous nous trouvons sur un terrain bien différent. Le matin, la cérémonie se faisait au grand jour dans les ures et sur les places, sous un soleil de feu. Le soir, nous étions dans une propriété particulière, et nous parcourions, à la lumière des flambeaux, de longues allées, de profonds bocages, pour aller, rafraîchis par la brise du soir, inaugurer en l'honneur de Marie, au fond d'une solitude, un nouveau et pieux sanctuaire, sauvage d'aspect comme celui qu'elle s'est choisi elle-même au pied des Pyrénées.
M. A. de Suyrot, propriétaire à la Gatière, a voulu attirer sur sa propriété une bénédiction spéciale en y élevant une grotte, imitation de celle de Lourdes. Il nous est agréable de l'écrire : la grotte de la Gatière est ce que nous avons vu de plus ressemblant à celle de Lourdes. L'art du rocaillage (car c'est un art) a pris, de nos jours, un développement remarquable, et nous étions devant une de ces oeuvres les plus intéressantes ; on dirait que la main des siècles a passé sur ce rocher âgé d'un an, et un oeil exercé a de la peine à distinguer les joints qui relient les quartiers de granit. Pour nous, vieux pèlerins de Lourdes, il nous plaisait surtout d'y retrouver et la forme de la grotte et à peu près ses proportions et ses ouvertures, et surtout sa blanche statue en marbre de Carrare qui nous était rappelée par une belle statue en pierre de Poitiers : on s'est bien gardé d'oublier l'inscription qui la couronne : Je suis l'Immaculée-Conception.
C'est vers cette pieuse retraite que toute la paroisse s'est transportée à neuf heures du soir. Nous avons été témoins à ce moment d'un spectacle qu'il est bien difficile de décrire comme il est difficile de le reproduire. En effet, on trouve rarement, en face d'une maison comme celle de la Gatière, une avenue longue d'un kilomètre, large, bordée de grands arbres et que l'oeil embrasse toute entière. Qu'on se représente la façade du château, la vaste cour, les massifs, la grille, tous les arbres de l'avenue garnis de lanternes vénitiennes de toutes couleurs, et au fond de l'allée, au milieu du silence de la nuit interrompu seulement par le chant des litanies, la procession s'avançant comme un ruisseau de feu qui se déroule et s'allonge à mesure que se développent les rangs des pieux fidèles qui tous font briller, au-dessus de leurs têtes, ces mêmes lanternes multicolores symbole de leur foi et de leur charité. Du haut de l'escalier d'honneur, Monseigneur l'Évêque domine cette foule qui s'approche, et bientôt, chef pieux de cette milice sainte, il voit défiler devant lui ces rangs pressés qu'il bénit avec amour. Quelles émotions il nous a été donné de saisir sur certains visages quand soudain un feu de bengale venait éclairer à giorno cette scène féérique et chrétienne ! Et cette scène s'est produite ou plutôt s'est continuée jusqu'à la grotte, à travers les champs et dans les sentiers du bois, sous le feuillage frais des grands arbres, avec des lumières toujours plus nombreuses, et avec ces effets qu'on ne peut rendre des feux sous les grands bois éclairant nos pieds de la lumière du jour, et le feuillage des hautes branches d'une lumière blafarde, pendant que des échappés, de vue nous permettaient de distinguer, à d'immenses profondeurs, la voûte assombrie d'un ciel bleu perlé d'étoiles.
C'est au milieu de ce tableau que Sa Grandeur a béni et consacré par les prières de l'Église et cette pieuse retraite et sa belle statue ; c'est du haut de ce rocher qu'elle a voulu faire ressortir devant cette nombreuse assistance les enseignements qui découlent de ces honneurs rendus à la Mère de Dieu. On nous l'a dit, et nous avons gardé cette parole comme un bon souvenir : Nos fêtes chrétiennes sont sans amertume et sans remords ; ce sont de véritables fêtes parce qu'elles sont un avant goût du ciel.
Semaine catholique de Luçon - 1ère année - Dimanche 6 août 1876



