LÉGENDE : LE GAROU DE MONCOUTANT (79)
Entre Moncoutant et Courlay, au gué de la Guérinière jadis, existait parallèlement à la route, une étroite passerelle en pierres, pour les piétons. Un domestique y arrivait un soir, quand il aperçut devant lui, barrant le passage, un animal qu'il jugea devoir être un loup. Il fallait passer. Le ruisseau trop gros pour qu'il tentât de le franchir, il prit par la passerelle. Brave et fort comme il l'était, qu'avait-il à craindre d'un loup vulgaire, timide devant qui n'a peur ? Il avança prêt à la lutte, s'il le fallait, son couteau, qui avait été bénit le jour des Rameaux, grand ouvert au poing. L'animal recula. Mais, sitôt le passage franchi, il s'élança sur l'homme, si brusquement que ce dernier ne put faire usage de son arme.
Un combat furieux s'engagea entre les deux adversaires, où chacun déployait ses forces décuplées par l'énergie qu'on a quand la vie est en jeu. Ils tombèrent dans la boue, en poussant, l'un des cris, l'autre des hurlements de rage, se mordant, se déchirant, sans répit ni miséricorde, un long quart d'heure durant. Enfin, l'homme eut le dessus. Il serrait le loup si fortement à la gorge qu'il en râlait, presque étranglé. En ce moment, le loup, qui était un loup-garou, parla : "Fais-moi grâce, tu n'auras pas à t'en repentir." Le vainqueur desserra le collier de ses doigts d'acier et le laissa partir. Il ramassa son couteau et continua son chemin.
A la croisée de la Forge, la bête retomba sur lui, sans qu'il ait pu savoir d'où elle venait. Nouvelle lutte aussi acharnée que la précédente, et dans laquelle encore il triompha. Il marchait à grands pas, les yeux fixés sur les feux de Moncoutant, tout proche ; le loup-garou, pour la troisième fois, tenta de l'arrêter. Il était prêt, son couteau s'enfonça dans le corps du possédé, en sortit prêt à frapper encore. O prodige ! La bête s'était changée en homme, et lui, François G..., reconnut un de ses voisins. "Tu m'as vaincu, dit-il ; c'est la destinée, je te pardonne. Souviens-toi que si jamais tu racontes ce qui vient de se passer, tu périras d'ici peu."
François rentra chez lui, les habits déchirés, couvert de boue, les mains et le visage en sang. Il se coucha, son sommeil fut agité, toute la nuit, il délira. Le lendemain, il eut tort de nommer celui qui l'avait attaqué. Dès lors, l'appétit lui manqua, il ne dormit plus, son visage coloré se décolora de jour en jour un peu plus. Il mourut de consomption dans l'année, lui, que nous connûmes si florissant de santé, si débordant de vie.
Extrait : La tradition en Poitou et en Charentes - 1897
