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La Maraîchine Normande
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28 avril 2015

1850 - NOËL D'AUTREFOIS A TREIZE-SEPTIERS (85)

NOËL D'AUTREFOIS A TREIZE-SEPTIERS

Nous sommes au 24 décembre 1850. Le froid, quoique piquant, semble atténué par toute absence de vent. La journée s'achève ; le soleil, couleur de braise agonisante, semble engourdi et avoir peine à se réchauffer lui-même ; arrivant au bout de sa courte trajectoire quotidienne, en cette saison hivernale, il va nous imposer un long repos nocturne. Rien de bouge sur terre. Seules, quelques groles attardées rejoignent silencieusement, mais à tire-d'aile, leur îte dans les bois voisins. Les moineaux ne piaillent plus dans les airs. Ils sont déjà jouqués dans les paillers ou dans les lierres accrochés aux vieux murs des jardins. Un soûtre de nuages d'un bleu très foncé s'élève vers Cugand-La Bernardière, présage de chutes de neige. C'est un idéal temps d'Avent.

 

Treize-Septiers


Au bourg, le sabotier s'arrête de creuser une bille de frêne. Le charron-charpentier ne voyant plus le trait fait au cordeau sur le large pied de chêne d'où doit sortir un charretis, dégage la scie de long et descend de son perchoir. Le forgeron, à la lueur rougeoyante de sa forge, pourra encore dauber plus long temps. Le fratress a bien travaillé, car les hommes en venant à confesse se font aussi couper les cheveux. Le cordonnier continuera encore à recoudre une vieille mitaine à fournille. M. le curé Gagné est toujours enfermé au confessionnal. Là, point n'est besoin de lumière matérielle, il suffit d'entendre et de croire. Les maigres épiceries-merceries d'alors disséminées de la Bitaudière au chemin de la Bernardière, ont fait peu pour cette fête ; un bocal de dragées peut-être, deux ou trois poupées de plus sur l'étagère à elles réservées, et c'est tout. Les tailleuses rentrent de leur journée, avec au bras le traditionnel panier noir contenant fil, aiguilles, ciseaux, et ... les morceaux de pain, de beurre, voire de lard qui composeront leur menu du soir.


Partout dans la campagne, c'est l'heure où les panseurs quittent leur taille de fournille ou de bois pour aller s'occuper des bêtes. Seuls, les hommes d'ouvrage resteront parer et fagoter jusqu'à la tombée de la nuit. Dans la nuit du ciel resté pur, les étoiles s'allument une à une d'abord, en commençant par celle du Berger, puis ensuite par centaines à la fois - il doit y avoir là-haut une armée de sacristains pour aller aussi vite en besogne ! Les chouipes commencent à égrener leurs appels lugubres et plaintifs. Un chien, perdu dans les landes, hurle à la mort. Le petit valet qui rentre seul se détourne au moindre bruit, croyant toujours voir surgir derrière lui le terrible loup-garrou, la bête faramine dont les yeux de feu fascinent et jettent des sorts ; le pauvre a bien sa serpe pour se défendre, mais il sait parfaitement que de peur elle lui tomberait des mains. Pour la tuer, il faut tirer dessus avec du plomb béni.

 

loup hurlant


Les litières renouvelées, la dernière brassée de foin jetée dans le ratelier, les hommes pénètrent dans la cuisine apportant avec eux un fort relent d'étable lequel est combattu avec peine par la saine odeur de choux verts qui se dégage de l'énorme marmite ventrue pendue à la crémaillère. Pendant que chacun prend place sur les bancs entourant la lourde table en cerisier, meuble de famille, ayant souvent porté la nourriture de plusieurs générations et sur laquelle les rides, semble-t-il, se sont creusées entre les planches disjointes, rides quelquefois aggravées par le couteau d'un jeune qui, dans un moment d'attente, a voulu utiliser ses talents de sculpteur. La bourgeoise, elle, tire les choux de la marmite, sort de dessus la plaque du foyer un pot de grès, y lève une grande cuillerée de crème fraîche et onctueuse qu'elle mélange aux choux ; il suffira d'ajouter à cela le traditionnel morceau de lard pour que le menu soit complet. Le repas est pris dans un silence quasi religieux. Il suffira de lever son couteau pour que le pain vous soit remis. Le patron règle la cadence du va-et-vient du plat commun à la bouche de chacun des convives et, malgré le court trajet à accomplir, une toile d'araignée de couleur indécise se dessine lentement sur la table, le plat en étant le centre et avec autant de fils que de participants. La rousine grésille au bout du mordet piqué dans la cheminée et donne une maigre lueur jaune et fumeuse. Le préposé à son entretien la mouche prestement pour ne pas perdre une bouchée. Après un nettoyage sommaire, cuillers et fourchettes sont remises dans leur petite lanière de cuir pointée sur la table.

Ensuite toute la famille s'agenouille autour de la pierre du foyer et récite pieusement le chapelet ; par économie la chandelle est éteinte. Alors flamme et braise se jettent d'étranges reflets sur ces visages penchés et semblant rêver à l'au-delà. Un bruit de sabots et de bancs déplacés annonce la fin de la prière. Les anciennes saisissent leurs quenouilles et se mettent en devoir d'étirer la filasse d'une main pendant que l'autre fait vroiller thy et fuseau. Le travail des anciens consiste à tresser un panier ou un paillon. Pour ce soir, les jeunes vont se réunir dans une grange voisine pour y danser quelques quadrilles au son de la vèze. A onze heures, jeux et travaux sont abandonnés pour se mettre en tenue de fête. Les plus belles hardes sont sorties des coffres et des armoires ; fichus, devantières, coiffes sont posés et tirés à quatre épingles.


C'est le départ ; chacun prend une petite lanterne aux verres de couleurs différentes ; une mince chandelle de suif achetée pour la circonstance y est allumée ; la famille, en file indienne, s'engage dans le routin longeant le chemin, le plus souvent impraticable aux piétons. De tous les villages et métairies de la commune de semblables processions s'avancent et convergent toutes vers le siège de la paroisse ; de loin, les jeunes s'appellent en poussant le cri de ralliment des combattants de 1793 ; Hou, Hou, Hou ... Les sabots des hommes et les talonnettes des femmes en frappant le sol durci par le gel, résonnent différemment ; le son est répercuté assez loin par l'écho aux aguets, mais ce qui est mieux, c'est de voir un peu partout, ces lumières vertes, rouges, oranges serpenter et jouer à cache-cache, onduler même en passant par dessus les nombreux échaliers du parcours, pour finalement se trouver en plus grand nombre aux jonctions des chemins et arriver au bourg en prenant pied sur la seule route traversant notre commune. Chacun s'ébroue, frappe des pieds pour faire lâcher prise aux particules de glaise et de glace collées aux semelles des chaussures.

 

Treize-Septiers église


La vieille église, blottie, mottée au centre du cimetière, attend les paroissiens. La grande porte est ouverte, de très nombreuses bougies éclairent exceptionnellement bien l'intérieur et même une partie de la place ... L'unique nef se remplit rapidement de même que la tribune. Chaque rentrant porte d'abord ses regards sur la crèche, objet de sa venue ici cette nuit. Cette crèche, placée de façon qu'elle soit visible par tous, est simple ; une étable, un hangar plutôt couvert en chaume et adossé à une colline rocheuse en papier sablé, abrite si l'on peut dire le petit Enfant Jésus. C'est pauvre, très pauvre même, mais cela reflète tellement bien les difficultés, les peines de la vie quotidienne qu'éprouvent la plupart de ceux qui sont là que tous ne cessent d'avoir, avec un air de reconnaissance, les yeux fixés sur le Sauveur promis ! Au début de l'office, quelques personnes somnolent mais très vite, elles sont également prises par la beauté inusitée du Saint Sacrifice et cessent d'être absents pour joindre leurs prières à celles des autres fidèles.


Une heure et demie s'écoule ainsi rapidement. Un dernier chant, un dernier Ave, la cérémonie est terminée. Dehors, les groupes se reforment avec peine dans la cohue de la sortie et prennent le chemin du retour. Les conversations sont moins animées qu'à l'aller ; on a hâte de rentrer se reposer, mais aussi on médite sur l'exemple donné par l'Enfant Jésus : souffrance et pauvreté dès le berceau ; ce qui est le lot de la plus grande partie des humains, avec, quand même au coeur, l'espoir tenace, la croyance ferme d'arriver ici-bas à se détacher de la misère et à obtenir la récompense suprême dans l'autre monde ... Éternels désirs des hommes ... NOËL ! NOËL !

E.B.
Bulletin paroissial de Treize-Septiers - 1950

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