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La Maraîchine Normande
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24 février 2015

LA ROCHE-SUR-YON (85) - L'ABBÉ JEAN-JACQUES GUÉRINEAU (1766-1845), CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR

M. L'ABBÉ GUÉRINEAU
Curé-Archiprêtre de Bourbon-Vendée, chevalier de la Légion d'Honneur

Ce fut une existence mouvementée que celle de ce prêtre éminent dont une rue de notre ville a l'honneur de porter le nom ...

D'abord simple vicaire dans une paroisse du marais, puis arraché à cette vie calme par la persécution révolutionnaire et jeté en exil, où il dut demeurer sept années, obligé pour vivre d'exercer un métier manuel ; enfin, dans son désir ardent de revoir la patrie, revenant d'Espagne en France, et jeté en prison, d'où il ne sort que par l'intervention directe de Bonaparte, pour occuper ensuite des postes élevés, mais difficiles, dans le ministère ecclésiastique, tel fut ce prêtre au coeur si charitable, qu'après plus de soixante années sa mémoire est toujours en vénération parmi les vieillards qui l'ont connu.


Reprenons en détails les principaux évènements de sa vie, dont une part considérable fut consacrée à sanctifier nos ancêtres.

 

acte naissance JJ Guérineau curé


Né à la Chaize-Giraud, non loin de Saint-Gilles-sur-Vie, de parents aisés, le 16 décembre 1766, Jean-Jacques Guérineau eut l'avantage, au séminaire de Luçon, où il fit ses humanités et sa théologie, d'être l'ami intime du jeune Marie-Louis Baudouin, le futur fondateur du séminaire de Chavagnes et de plusieurs congrégations religieuses. ...


Le premier vicariat occupé par l'abbé Guérineau, fut celui de Challans. La cure de Triaize, près Luçon, étant devenue vacante par la mort du titulaire, le chapitre de la Cathédrale, qui y avait droit de nomination, y envoya M. Guérineau, comme vicaire administrateur de cette paroisse.


M. Hillairet fut nommé curé quelque temps après, mais conserva l'abbé Guérineau comme vicaire. On était en 1790, et la révolution commençait à gronder et à ébranler les fondements de la société.


L'heure vint où elle allait demander aux prêtres un serment opposé à leur foi. M. Guérineau, avec son curé, fut prévenu d'avoir à le prêter devant les paroissiens à l'issue de la messe paroissiale. Tous deux s'étaient concertés à l'avance pour refuser ce gage à l'impie révolution.


Le chef de la municipalité, un certain Guinot, d'abord intendant du chapitre, et gouverneur civil de Triaize pour les chanoines de Luçon, était devenu apostat, et, par le fait, ennemi de ses anciens protecteurs et maîtres.


C'est avec anxiété que les fidèles de Triaize attendaient le moment de la prestation du serment. A part quelques exaltés, tous comptaient bien sur la fermeté et le courage de leurs prêtres. M. Hillairet parla le premier, refusant en ces termes, l'apostasie qu'on lui demandait : "Si j'avais deux âmes, je pourrais peut-être en sacrifier une, mais je n'en ai qu'une et je veux la sauver."
Aussitôt l'abbé Guérineau déclare adhérer aux paroles de son chef.


On devine la joie des bons chrétiens, si nombreux en cette paroisse, et la colère de Guinot et de ses partisans. Les deux prêtres n'ignoraient pas les conséquences de leur attitude, la prison et l'exil ou l'échafaud.


M. Guérineau avait une tante religieuse, ursuline cloîtrée au couvent de Luçon, Modeste Fruchard, en religion soeur St-Ambroise. Le 25 janvier 1791, il lui écrivait pour la prévenir de sa décision et l'affermir dans sa foi, preuve certaine qu'il se sentait prêt à tout sacrifier.


La courageuse résistance des deux prêtres allait recevoir son châtiment. Ordre leur fut donné de se constituer prisonniers à Fontenay, où ils firent à la municipalité leur déclaration de choisir l'Espagne comme lieu de déportation. Ils demandèrent dans ce but un passe-port.


De là, transférés à pied par les gendarmes et la garde civique de Fontenay aux Sables, et obligés de coucher par étapes dans les écuries et les granges comme des malfaiteurs, ils arrivèrent en cette dernière ville dans les premiers jours de septembre 1792, et furent embarqués, avec soixante-treize prêtres, sur le Jean-François, le 9 du même mois. Comme des criminels, on les avait dépouillés de l'or et de l'argent qu'ils possédaient pour ce long voyage et amenés au port entre deux haies de gardes civiques, tous plus ou moins grossiers et insolents.

 

307


Après une pénible traversée au cours de laquelle un passager fut enlevé par une vague, ils abordèrent à St-Sébastien. On ne leur permit point de se fixer en cette ville, où ils auraient pu facilement recevoir des nouvelles de la France. Ils furent obligés de se retirer dans l'intérieur de l'Espagne. Fixé à Escaray, M. Guérineau écrivit en Vendée au sujet de M. François Hillairet, réfugié avec lui : "Hilairet, de Bretignolles, se porte bien."


Plus de sept années d'exil s'écoulèrent pendant lesquelles l'ancien vicaire de Triaize eut à souffrir de la pauvreté. Ne pouvant mendier, il préféra, pour soutenir sa vie matérielle, exercer un métier manuel et se fit apprenti tailleur d'habits. Cette profession lui permit de n'être à charge à personne et de pouvoir se procurer le nécessaire. Mais, hélas ! ce n'était pas la noble et sainte vocation de sauveur des âmes à laquelle il s'était voué. Aussi, souvent dans ses rêves il se voyait transporté sur la terre vendéenne, au milieu des fidèles privés de leurs églises puisqu'elles étaient fermées, de leurs prêtres dispersés ou mis à mort, et sans aucun secours spirituel pour vivre ou pour mourir chrétiennement, et cette pensée étreignait son âme beaucoup plus que la gêne matérielle. Aussi, impatient de venir à leur aide, il résolut avec deux confrères, M. Morisset et M. Joachim Voyneau, vicaire général, de revenir en France.


Ils écrivirent aux autorités françaises, demandant l'autorisation de rentrer, et attendirent durant quelques mois une réponse qui ne vint pas. Tous trois alors se mirent en route par terre. Après avoir traversé les Pyrénées, ils marchèrent plusieurs jours, privés de secours matériels et cherchant à éviter la police et les gendarmes, car les lois de la Terreur contre les prêtres n'étaient pas abrogées.


Arrivés à Bordeaux au mois de juin, interrogés par les autorités de la ville, et trouvés en rébellion contre la loi de déportation, ils furent jetés en prison, où ils languirent plusieurs mois. M. Guérineau trouva cependant le moyen d'écrire en Vendée, de faire savoir à M. Paillou, vicaire général, et à M. Gergaud, curé de Beauvoir, son ami, leur triste situation, car on menaçait de les reconduire à la frontière d'Espagne.


A cette époque, 1er juillet 1800, les habitants de Beauvoir et de Noirmoutier ayant saisi à marée basse, dans le Gois, un navire anglais qui poursuivait des bateaux français chargés de blé ; le premier consul, Bonaparte, flatté de ce fait d'armes accompli par des paysans Vendéens contre les éternels ennemis de la France, se fit présenter les vainqueurs. Six de Beauvoir furent choisis et six de Noirmoutier pour être envoyés à Paris. Bonaparte se montra aimable et disposé à leur accorder des faveurs : tous demandèrent qu'on leur rendît les prêtres exilés pendant la Révolution.


Ceux de Beauvoir, sur les conseils de M. Gergaud, qui lui-même avait coopéré à la prise du navire anglais, implorèrent la mise en liberté des trois ecclésiastiques internés à Bordeaux et l'obtiennent. M. Paillou, de son côté, avait écrit dans ce but au Préfet de la Vendée.


M. Guérineau et ses confrères gagnèrent promptement leur pays : la joie du retour hâtait leur marche. Les catholiques de Luçon, depuis plusieurs années privés de secours spirituels, demandaient un prêtre, M. Guérineau y fut nommé vicaire.


Bientôt l'évêque de la Rochelle et de Luçon confia la paroisse de Notre-Dame-de-Monts à M. Guérineau, qui l'administra jusqu'en 1803, pour occuper ensuite la cure de Saint-Fulgent, à la place de M. Lebédesque.


Le nouveau pasteur se trouvait en cette paroisse lors du passage de Napoléon Ier et de Joséphine à Saint-Fulgent en 1808. Après M. de Tinguy, maire de la commune, M. Guérineau complimenta également les souverains et fit une demande de secours pour un hôpital et son église, en mauvais état par suite de la guerre. Napoléon l'agréa, et le 2 septembre de la même année un décret impérial accorda à la fabrique une somme de 4.000 francs qui furent employés à la restauration du sanctuaire et à l'achat d'un autel en marbre. Un second décret également de 1808 attribua à la fabrique une somme considérable pour l'hôpital. On vit alors le nouveau pasteur déployer tout son zèle pour renouveler la paroisse, restaurer les diverses parties délabrées de son église et la meubler. Mais l'autorité supérieure le jugeant propre à occuper un poste supérieur, l'appela à la cure de Challans, où il devait demeurer de longues années.

 

La Roche-sur-Yon gravure


Enfin, en 1833, ses mérites le désignèrent pour diriger une paroisse plus importante encore, la plus importante et la plus difficile du département, celle de Bourbon-Vendée, où il remplaçait M. Roy, nommé curé de la Chapelle-Palluau.


Là, M. Guérineau souvent en contact avec les autorités civiles, se trouvait dans une position délicate, où il eut besoin d'une prudence consommée. Le préfet, M. Paulze d'Yvoi, administrateur rempli de préjugés contre la religion et ses ministres, se plaignait sans cesse et souvent sans fondement du clergé du diocèse. L'évêque de Luçon, comme M. Guérineau lui-même, eut fort à souffrir de ses procédés. Ce dernier intervint une fois entre autres très à propos dans une grande difficulté, pour opérer la conciliation et imagina de mettre en présence l'évêque et le préfet dans un dîner auquel il les invita, après avoir d'abord obtenu le consentement de son supérieur ecclésiastique.


Le dîner eut lieu, écrit M. du Tressay. L'évêque fut à la fois digne, gracieux et conciliant. Mais après le repas, le préfet au lieu de se montrer aimable, critiqua violemment l'administration épiscopale et demanda impérieusement des changements de curés. Mgr Soyer, qui n'était pas préparé à cette attaque, ni à ces multiples demandes, répondit simplement qu'il examinerait les griefs allégués.


M. Guérineau, qui avait fait de son mieux pour rendre possible l'entente entre les deux représentants de l'autorité, fut vivement froissé des procédés du préfet. On voit combien son rôle conciliant rencontrait de difficultés. Il ne se découragea pas cependant, et, à plusieurs reprises, sur le désir de son évêque, le vénérable curé de Bourbon dut intervenir pour aplanir diverses difficultés entre la préfecture et l'évêché.


Bien que demeuré très légitimiste, M. Guérineau crut devoir se prêter à la pacification de la Vendée, au moment où elle était devenue plus nécessaire, c'est-à-dire au début de son ministère dans cette paroisse, et il le fit avec un zèle vraiment extraordinaire.


A cette époque, à la suite des troubles de 1832, des conscrits refusaient le service militaire, se cachaient dans les champs de genêts, dans les bois et les forêts encore nombreux aux alentours de la Roche-sur-Yon.


M. Guérineau allait à travers champs pour les atteindre et les ramener au devoir, et on a raconté qu'un jour, ayant trouvé un réfractaire presque dénué de tout vêtement, il alla se cacher derrière un buisson et se dépouilla des siens pour les donner, ainsi que ses bas et ses souliers. Il revint à la ville en cet état, se baissant pour faire traîner sa soutane, afin qu'on ne s'aperçut pas que ses jambes et ses pieds étaient nus.
L'affaire fut ébruitée par son sacristain qui l'accompagnait (1).


Au milieu de ces graves affaires, M. Guérineau n'oubliait point le soin de sa paroisse. La population de la petite ville s'élevant à 1.500 habitants (sans compter la paroisse de Mouilleron dont était chargé aussi M. Guérineau, composée d'éléments divers, venus des quatre coins de France, mêlés à quelques centaines d'habitants nés en Vendée), n'avait point toujours les bonnes moeurs et la foi vive de nos anciennes familles.


Malgré son âge avancé et l'éloignement de la nouvelle église, on voyait plusieurs fois le jour le bon vieillard, appuyé sur son bâton, s'acheminer vers le nouveau monument pour entendre les confessions, administrer les sacrements et faire les sépultures.


Il travailla constamment à communiquer à ses nouveaux paroissiens les sentiments religieux qui leur manquaient, n'épargnant ni la prédication publique, ni les visites à domicile, ni celles que si souvent désirent les pauvres honteux.


Un matin du mois de novembre 1845 (le 22), ne l'entendant pas se lever à l'heure ordinaire, sa vieille cuisinière, Marie, monta frapper à la porte de sa chambre qui ne s'ouvrait pas. Elle entre enfin et aperçoit son maître inanimé sur le lit. La mort l'avait frappé pendant la nuit.

 

acte décès JJ Guérineau curé


Les habitants de La Roche-sur-Yon ne furent point ingrats, et le Conseil municipal, le maire en tête, M. Bréthé, quelques années plus tard, ayant à donner des noms à plusieurs rues de la ville, prit la délibération suivante, qu'on trouve au registre des délibérations du Conseil municipal du 13 août 1859 :


Le Conseil décide que la rue qui va de la route de Bordeaux à la rue Saint-Hilaire, s'appellera Solférino, que celle qui va de la rue de l'Hôtel-Militaire au Boulevard de Mirville, se nommera Magenta, mais en considération des honorables souvenirs laissés dans cette ville par M. le curé Guérineau, qui a longtemps desservi cette commune et qui habitait l'ancien presbytère, traversé par la rue qu'il s'agit de nommer, décide que la rue partant de la route de Saumur pour aboutir au boulevard de Mirville, s'appelera désormais RUE GUÉRINEAU.


Des termes de cette déclaration, nous devons remarquer trois choses importantes pour l'histoire de notre ancienne ville :

1° L'Église Saint-Hilaire était située à droite sur le bord de la rue Guérineau et avait de 38 à 40 mètres, avec un clocher roman, en forme de poivrière ;
2° L'ancien presbytère d'avant la Révolution se trouvait juste par le milieu de la rue Guérineau et dans le jardin actuel de Mme Pelletier ;
3° Le cimetière était situé en avant de l'église, et autour du presbytère.

 

Rue Guérineau La Roche

A. BARAUD, Prêtre
Bulletin paroissial - La Roche-sur-Yon - 1913 - AD85

(1) C'est à cette occasion que, pour le récompenser, le gouvernement lui donna la croix de chevalier de la Légion d'honneur qu'il n'avait point désirée et qu'il ne porta qu'à regret. Il reçut également de la reine Amélie un magnifique crucifix d'ivoire, et un ornement blanc brodé or fin, qu'il laissa à son neveu Joseph Guérineau, depuis curé de Mareuil.

 

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