CRAON (53) - 1798 - UNE PRÉTENDUE CONSPIRATION ROYALISTE ...
UNE PRÉTENDUE CONSPIRATION ROYALISTE A CRAON - 1798
Le 6 ventôse an VI (25 février 1798), le citoyen Basile (ou Bazille Sébastien-François, époux de Marie-Henriette Esnue-Lavallée), commissaire du Directoire exécutif près le canton de Craon, écrit à son collègue près l'Administration centrale du département de la Mayenne pour lui signaler un fait qui lui semble l'indice d'une nouvelle conspiration des royalistes contre la République.
"L'Administration du canton de Craon vient d'être instruite d'une manière certaine que des étrangers parcourent les villes et les campagnes pour se procurer, à quelque prix que ce soit, des graines d'oignon, porée et pourpier. Toutes ces graines ressemblent à la poudre à canon. Ces agents subalternes achettent indistinctement les nouvelles et vieilles graines à tout prix. Cinq de ces négociants ont passé en cette commune les derniers jours de pluviôse. Ils ont visité tous les jardiniers et ont fait, à ce qu'on dit, de fortes emplettes de ces graines. Ils n'ont pas masqué leurs intentions à quelques individus. A d'autres, ils ont dit que ces graines avaient manqué dans certains pays. Ils en achetaient soi-disant pour remplacement. Cette manoeuvre nous a effrayés. Un de ces agents a dit qu'il en avait beaucoup acheté dans les communes de la Guerche, de Vitré, de la Gravelle, à Laval, à Château-Gontier, etc ... La domestique de M. Doussault disait, le premier de ce mois, à deux jardiniers : Les Républicains croient avoir gagné, mais bientôt ils auront perdu. - Et ce propos se tenait à l'occasio du commerce de graines ci-dessus.
Il me paraît très clair que, lors de la descente en Angleterre, on compte garnir les cartouches, les gargousses, les mortiers, de ces graines, au lieu de poudre qu'on ferait sans doute passer à nos ennemis. Du temps de la chouannerie, j'ai vu ces manoeuvres. Un volontaire logé chez moi, ayant dix cartouches, n'en avait qu'une remplie de poudre, toutes les autres étaient remplies de graines de porée."
Au reçu de cette lettre, le citoyen Bouvet, commissaire du département, en fait faire une copie et l'adresse au Ministre de la Guerre, en insistant "sur cette nouvelle perfidie de nos ennemis, car il est constant que ce commerce de graines n'a pour but que de les donner en place de poudre aux généreux défenseurs de la liberté."
Nous ne savons par suite de quelles circonstances ces deux pièces furent transmises, non au Ministre de la guerre, mais au Directoire exécutif, qui les adressa au Ministre de la police générale, Dondeau. C'est ce dernier qui, à son tour, les envoya au Ministre de la guerre avec la lettre suivante :
"Paris, 23 ventôse an VI
Le Ministre de la Police générale de la République,
Au Ministre de la Guerre, (A lui seul)
Le Directoire, mon cher collègue, vient de me renvoyer une lettre des administrateurs de la municipalité du canton de Craon, département de la Mayenne, dont je m'empresse de vous donner communication, parce qu'il est urgent que nous concertions promptement ensemble les mesures de surveillance et de répression. Cette administration assure qu'il existe un plan certain d'enlever les poudres à canon des magasins de la République et d'y substituer des graines d'oignon, de poreau et de pourpier. Elle a la certitude que des étrangers achettent et enlèvent dans les campagnes et dans les villes, chez tous les jardiniers, tout ce qu'ils y trouvent de graines d'oignon, de poreau et de pourpier, soit vieilles, soit nouvelles, et qu'ils invitent les marchands à s'en procurer par tous les moyens et à tous prix. C'est particulièrement à Craon, à Château-Gontier, à Laval, à Vitré, à la Guerche, à Fougères et autres lieux des départements chouanés que se sont faits ces achats de graines. Il paraît que les auteurs de ce plan se proposent de pénétrer par la corruption ou autrement dans les magasins nationaux, d'y enlever une partie des poudres et d'y substituer une partie des graines dont il est question, qui ont une grande ressemblance avec la poudre. Il résulterait de ce moyen le double avantage pour les ennemis de la République de neutraliser les cartouches et les gargousses des deffenseurs de la Patrie et d'armer les Brigands et les assassins. Ces criminels moyens ont déjà été employés dans la dernière guerre de la Vendée, où l'on a trouvé, à ce qu'assure cette administration, dans les paquets de cartouches délivrés aux volontaires, un grand nombre remplies de graines d'oignon et de poreaux, et où l'on reconnaît pareillement que la cartouche avait été diminuée d'un tiers, ce qui procurait aux Chouans dix mille cartouches sur trente mille. Il paraît que c'est sur l'arsenal et magasin de Rennes que l'on dirige les tentatives que l'Administration de Craon dénonce. Il importe que les mesures les plus promptes soient prises pour déjouer ce plan et en punir les criminels auteurs. Pour assurer le succès de ces mesures, il importe que je connaisse toutes celles que vous serez dans le cas de prendre, afin que les miennes, mon cher collègue, puissent coïncider avec les vôtres. Je vous invite en conséquence à me faire promptement connaître le résultat de vos déterminations sur cet objet d'intérêt public.
Salut et fraternité,
DONDEAU."
Nous n'avons pas la réponse du Ministre de la guerre, mais seulement une lettre adressée à celui-ci, le 2 germinal, par le Ministre des Finances au sujet de la même affaire.
"Paris, le 2 germinal an VI
de la République française une et indivisible.
2e Division
2e Section
Poudres et Salpêtres
Le Ministre des Finances,
Au Ministre de la Guerre.
Bureau du Matériel et de l'Artillerie.
J'ai reçu, mon cher collègue, avec votre lettre du vingt-neuf du mois dernier la copie qui y était jointe de celle que le Ministre de la Police générale vous a écrite, relativement à un projet formé particulièrement dans le département de la Mayenne d'enlever la poudre à canon des magasins de la République et d'y substituer des graines de légumes qui, par leur conformation et leur couleur, ressemblent à cette munition. J'ai sur le champ pris les mesures nécessaires pour empêcher qu'un pareil délit n'ait lieu dans les magasins dépendants de l'administration des poudres et salpêtres.
Salut et fraternité,
Le Ministre des Finances,
D. RAMEL."
Cette dernière lettre est une réponse à la lettre du Ministre de la Guerre qui nous manque et dans laquelle sans doute celui-ci faisait part à son collègue des mesures prises par lui, d'accord avec le Ministre de la Police, pour éviter toute fraude et mettre fin au commerce de graines dénoncé qui semblait dangereux pour la République.
Il ne paraît pas qu'on ait pu trouver aucun indice du complot découvert par Basile. Cette conspiration royaliste qui avait éveillé un moment la sollicitude de trois ministres n'avait sans doute jamais existé ailleurs que dans l'imagination du dénonciateur ou de ses amis.
E. QUERUAU-LAMERIE
Bulletin de la Commission historique et archéologique de la Mayenne - Deuxième série - Tome vingt-cinquième - 1909
