1775 - LETTRE DE VAS-DE-BON-COEUR, SOLDAT VÉTÉRAN
1775
LETTRE DE VAS-DE-BON COEUR, Soldat Vétéran
à l'Auteur des Affiches du Poitou.
Monsieur, vous serez étoné qu'un homme de ma sorte s'avise de vous écrire. Le métier de mes pareils ne les oblige pas à avoir du bel esprit. Il suffit que nous ayons du courage, n'est-ce pas ? mais quand quelque chose vient du coeur, cela vaut son prix, & moi, comme un autre, je peux dire ce que j'ai dans le mien.
Vous allez voir ; primo, d'abord, j'ai servi le Roi pendant trente-cinq ans, & en joli garçon, je m'en vante. Si vous connoissiez mon Capitaine, qui est mon Camarade & qui est le Seigneur du Château du village de ma paroisse, vous n'auriez qu'à lui demander. J'étois né pour servir, comme dit l'autre, & j'ai choisi le meilleur Maître. Il m'a bien récompensé ; indépendament de la solde qu'il m'a laissé pour vivre le reste de ma vie, j'ai la Croix de St Louis des Soldats ; celle-là a été bien imaginée ; il nous en falloit une aussi, puisque c'est nous qui aidons aux Capitaines à gagner la leur. Aussi toute la paroisse m'ôte son chapeau quand je passe ; les petits enfans, jusqu'à celui qui sert la Messe, me donnent de l'eau bénite quand cela se trouve, & du pain béni, qui plus est. Je me place dans l'Église où je veux, & plus d'une fois je me suis trouvé tout près du côté du Sacristain sans qu'il me fit reculer ; toutes ces politesses rendent bien aise, voyez-vous ; premier point : voilà mon second qui est le meilleur.
C'est que je suis d'une joie que je ne connois pas. Si vous ne savez pas la nouvele que je viens d'apprendre de mon Capitaine, qui me fait dîner avec lui tous les Dimanches, quelque bonne compagnie d'ailleurs qu'il y ait à sa table, il faut que je vous la dise, afin que vous la disiez à tout le monde dans ce Papier que l'on m'a dit que vous faisiez courir par-tout.
L'autre jour comme nous devisions, selon notre coutume, de nos vieilles campagnes ; à propos, me dit-il, écoute, Vas-de-bon-Coeur, je vais te dire aujourd'hui la meilleure de nos histoires ; te rapeles-tu M. le Comte de St-Germain ? le connois-tu ? l'as-tu vu ? si je le connois, lui dis-je ; vantez-vous en, je m'en souviens comme si ce n'étoit que de hier, c'est un brave homme, ma foi. Hé bien ! mon ami, il est Ministre de la Guerre ; cela est-il bien vrai ? oui : oh ! mon Capitaine, que je vous embrasse, buvons à sa santé : ainsi fut fait. Contez-moi donc ça. Voilà tout, il ne s'y atendoit pas, le Roi l'a envoyé chercher ; à la santé du Roi, répondis-je tout de suite, & ce coup là fut encore meilleur que le premier. Morbleu, mon Capitaine, que cela est bien fait au Roi, je l'en félicite, cela me confirme dans ce qu'on m'a dit de lui. Oh ! c'est en tout comme cela, me dit mon Capitaine. Il choisit à merveille tous ses Ministres ; il est bien content d'eux, car ils l'aident de toutes leurs forces pour qu'il fasse tout le bien qu'il veut faire. Tant mieux, dis-je encore, nous méritons un bon Roi comme celui-là, que Dieu le conserve & tous ses parens. On diroit qu'il a consulté tous les Militaires, pour raprocher de lui ce Brave Général, qui avoit si bien servi notre bon Roi ..., & qui avoit été voyager dans des pays où on auroit bien voulu le garder pour apprendre de lui ce qu'il fait de notre métier ; & puis, qui est revenu, parce que les braves gens aiment toujours leur pays pardessus tout. C'en est un celui-là : si je m'en souviens ! comme nous l'aimions tous. Il étoit notre Père & notre Ami ; il nous auroit mené par tout où il auroit voulu, parce que nous étions sûrs de lui. J'ai tiré de bons coups de fusil sous ses Ordres ; je n'ai jamais vu homme avoir moins de peur que lui de ceux des ennemis ... Il n'y a pas un soldat, j'en parirois ma pipe, pas un Officier, pas un Caporal, qui ne soit bien aise de le savoir Ministre. Mes vieux camarades des Invalides sont bien heureux, ils le voient tant qu'ils veulent, puisqu'il loge avec eux. Que ne suis-je là ! n'importe, Monsieur, je suis toujours bien content ; cela me fait oublier mes blessures & ma vieillesse : voilà ma joie, elle est franche, comme est celle du Soldat.
Si vous voulez en parler à vos amis dans votre Papier courant, je vous le permets, cela me fera plaisir.
(Des environs de Bressuire, en Gâtine, 15 Novembre 1775)
Affiches du Poitou - Du jeudi 14 décembre 1775 - N° 50
