BESSAY (85) - ANNE-LOUIS-HENRY, CARDINAL DE LA FARE
LE CARDINAL DE LA FARE
1752-1829
Anne-Louis-Henry de la Fare est né au château de Bessay, près Luçon, le 9 septembre 1752 [ondoyé le 10 septembre et baptisé le 4 novembre 1752]. Le Bas-Poitou peut donc, à juste titre, le revendiquer comme un de ses enfants.
D'après la Biographie universelle, le cardinal de la Fare serait le petit-fils du poète de ce nom, Charles-Auguste, marquis de la Fare (1644-1712). Il y a là une erreur qu'il importe d'autant plus de rectifier, que nous la trouvons également dans le Dictionnaire encyclopédique de la France de Lebas. Le père du cardinal, Louis-Joseph-Dominique, n'était point issu du poète ; il était fils de Louis de la Fare, seigneur de la Tour.
La maison de la Fare, une des plus anciennes du midi de la France, habitait depuis longtemps le Vivarais, et avait fourni de nombreux officiers à l'armée. Le père du cardinal, Louis-Joseph-Dominique de la Fare, suivit aussi la carrière des armes. Envoyé comme capitaine de cavalerie au régiment de Chabrillant, en garnison en Bas-Poitou, il y épousa Henriette-Pauline-Gabrielle Gazeau de Champagné, héritière, par sa mère, de la branche aînée des Bessay.
De ce mariage naquirent, au château de Bessay, près Luçon, deux fils :
1° Gabriel-Joseph-Marie-Henri, né en 1749 ;
2° Anne-Louis-Henry, né en 1752, qui fait l'objet de cet article.
Suivant les vieilles traditions de famille, le père destina l'aîné à la carrière des armes, le second à la carrière ecclésiastique.
Anne-Louis-Henry fut envoyé au collège Louis-le-Grand pour y faire ses premières études. Il s'y distingué bien vite sous les leçons de cet abbé Landon, qui fut plus tard, le précepteur de l'infortuné duc d'Enghien. Il se fit également remarquer dans son cours de théologie, et sut attirer sur lui l'attention et la protection de son parent, le cardinal de Bernis, dont il devait, un jour, prononcer l'éloge funèbre et rappeler les brillantes qualités.
Lorsqu'il eut reçu la prêtrise, il fut nommé, en 1778, vicaire général du diocèse de Dijon, et bientôt investi du titre de doyen de la Sainte-Chapelle de cette ville. Choisi aux États de Bourgogne, en 1782, pour l'élu général du clergé de la province, il remplit ces fonctions jusqu'en 1787, et les remplit d'une façon tellement remarquable, qu'il obtint les témoignages de satisfaction des trois ordres réunis. En 1787, la position influente qu'il exerçait aux États de Bourgogne, le fit désigner pour prendre part à l'assemblée des notables qui se réunit à Versailles, le 22 février. Il était un des quatorze archevêques et évêques qui y assistaient.
La même année, le 7 octobre, il était appelé à l'évêché de Nancy, et c'est avec ce titre qu'on le voit aux États généraux de 1789, comme député du clergé.
Il fut chargé de prononcer le discours d'ouverture, et il le fit de manière à soulever les applaudissements unanimes.
On lit, en effet, dans l'introduction du Moniteur :
"Ce discours de près de trois quarts d'heure fut écouté avec intérêt ... L'éloge du roi et les bienfaits qu'il prépare à la nation causèrent une impression qui fit oublier la décence, et l'orateur fut applaudi sans respect pour la majesté de l'assemblée et de la cérémonie."
Buchez et Roux, dans leur Histoire Parlementaire, rendent compte de cette solennelle journée en ces termes :
"L'évêque de Nancy fit un long sermon tout rempli des sentiments politiques qui animaient son auditoire. Aussi les journaux royalistes lui reprochèrent-ils de s'être livré à des déclamations vulgaires sur le luxe et le despotisme des cours, des devoirs des souverains, les droits du peuple, au lieu d'avoir prêché l'union et la concorde si nécessaires dans une grande assemblée."
De son côté, Louis Blanc s'exprime à son égard de la façon suivante :
"Un trait fit sensation. L'orateur s'étant écrié, après une vive peinture des violences du régime fiscal et de la misère des campagnes. "Et c'est sous le nom d'un bon roi, d'un monarque juste, sensible, que ces misérables exacteurs exercent leur barbarie ! ..." des applaudissements éclatèrent de toutes parts, etc ..."
C'est dans de telles conditions que Mgr de la Fare prit sa place aux États généraux de 89.
Après que l'assemblée se fût constituée, le 17 juin, en Assemblée nationale, après que les députés, réunis dans la salle du Jeu de Paume, eurent juré de ne pas se séparer avant d'avoir donné une constitution à la France, l'évêque de Nancy ne cessa de prendre la part la plus active à toutes les discussions. C'est ainsi que, dans la nuit mémorable du 4 août, M. de Foucaud ayant proposé "la réduction des pensions accordées à l'intrigue plutôt qu'au mérite", Mgr de la Fare prit à son tour la parole en ces termes :
"Messieurs, daignez aussi permettre aux membres du clergé de vous exprimer les sentiments dont ils sont animés.
Accoutumé à voir de près la misère et la douleur des peuples, le clergé, qui regarde comme le plus saint de ses devoirs d'en être le consolateur assidu, ne forme pas de voeu plus ardent que celui de les voir efficacement soulagés ; la prescription et le rachat des droits féodaux étaient réservés à l'auguste assemblée qui doit établir sur des fondements inébranlables les franchises et la liberté du peuple français, et peut-être du monde entier. L'honorable membre qui a fait cette motion, si digne de son patriotisme, a eu le bonheur d'exprimer plus tôt, mais il n'a pas formé avant moi, et j'ose le dire, avant le clergé de France tout entier, un voeu qui honore à la fois la justice, l'humanité et la religion ...
J'adhère donc à la motion, et j'ai l'honneur de proposer à l'assemblée l'amendement suivant :
Qu'il soit pris des mesures convenables pour que les capitaux provenant des droits féodaux, dans les seigneuries ecclésiastiques, soient placés au profit des bénéfices, et ne puissent pas être dépensés par les titulaires qui recevront lesdits capitaux."
Louable désintéressement qui prouve surabondamment que les "bienfaits de la révolution" n'émanent point des révolutionnaires, mais des anciens privilégiés eux-mêmes.
Le 25 septembre 1789, de la Fare avait été élu un des secrétaires de l'assemblée. Lorsque fut proposée la suppression des ordres religieux, il s'éleva de toutes ses forces contre une semblable mesure, et, par contre, demanda que la religion catholique fut décrétée religion nationale. Sa demande, après avoir soulevé les plus violents orages, fut écartée d'une manière formelle, le 13 avril 1790. Deux jours après, il signait une protestation, pour ne pas endosser la responsabilité d'un acte qu'il réprouvait.
Cette franchise d'allures, cette énergie de convictions qu'il apportait dans toutes les questions ne pouvaient manquer de lui créer de nombreux ennemis. Bientôt, en effet, pour échapper aux persécutions et aux poursuites dont il était l'objet, il dut se réfugier près de l'archevêque de Trèves, d'où il envoya même à son diocèse, le 26 mai 1791, une lettre pastorale sur le schisme. De là, il se rendit à Vienne, en Autriche, à la fin de l'année 1792.
En 1795, lorsqu'arriva en exil la fille de l'infortuné roi Louis XVI, il fut attaché à cette princesse en qualité d'aumônier, et ce fut lui qui termina les négociations de son mariage avec le duc d'Angoulême. Des lettres nombreuses conservées, croyons-nous, dans les archives de la famille de la Fare, établissent l'importance de la mission qu'il remplit dans cette circonstance.
En Autriche, il ne cessa d'être chargé de la correspondance des princes de la maison de Bourbon, tant que dura leur exil ; et, lorsque Bonaparte eut rendu impossible toute communication avec l'Angleterre, Mgr de la Fare accepta la tâche, bien délicate et bien difficile, de faire opérer sous son contrôle, par une maison de banque de Vienne, le paiement des pensions des soldats du prince de Condé.
Henry de la Fare ne rentra en France qu'à la Restauration. Mais, aussitôt, il fut nommé par le roi Louis XVIII membre d'une commission chargée de distribuer des secours aux émigrés rentrés sans ressources. Lebas, dans son Dictionnaire encyclopédique, ajoute qu'il fit également partie de la commission qui établit la nouvelle organisation de l'Église de France.
En 1814, la duchesse d'Angoulême le choisit pour son premier aumônier.
Le 17 janvier de l'année suivante, il fut désigné pour être l'un des commissaires chargés de faire exhumer de l'ancien cimetière de la Madeleine et transporter à l'église de Saint-Denis les précieux restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
En 1820, il était nommé archevêque de Sens ; mais l'établissement de ce siège archiépiscopal n'ayant eu lieu que le 27 octobre 1821, c'est seulement le 27 novembre suivant que le prélat en prit possession d'une manière effective. Il signa, en cette qualité, l'acte de naissance du duc de Bordeaux.
Élevé, le 31 octobre 1822, à la dignité de pair de France, il prononça, le 25 février de l'année suivante, à la Chambre des pairs, l'éloge funèbre du comte de Bernis, archevêque de Rouen, dont il était, suivant les termes mêmes de son discours, "le parent, le condisciple et l'ami."
Cette même année 1823, il reçut, dans un consistoire tenu le 16 mai, le chapeau de cardinal ; la cérémonie de la remise de la barrette eut lieu le 20 juin. Il assista comme tel aux conclaves, où furent élus les papes Léon XII et Pie VIII.
Enfin, le 26 août 1824, il était nommé ministre d'État et membre du conseil privé.
Louis XVIII venait de mourir, laissant la couronne à Charles X. Ce prince, voulant que son sacre fut célébré suivant tous les usages de l'ancienne France, désigna lui-même le cardinal de la Fare pour prononcer, dans la cathédrale de Reims, le discours religieux par lequel s'ouvraient les cérémonies : c'était le 29 mai 1825. A l'issue des vêpres solennelles, où l'on ne comptait pas moins de trente et un évêques parmi les assistants, l'illustre prélat, prenant pour texte de son sermon ces mots si bien appropriés à la circonstance : "Spiritus Domini super me, quod Dominus unxerit me," passa en revue les devoirs réciproques des rois et des peuples, en s'attachant à montrer combien la religion favorise l'accomplissement des uns et des autres.
Si maintenant nous envisageons le cardinal de la Fare comme homme privé, nous le trouvons rempli d'une grâce d'esprit et d'une amabilité vraiment charmantes. Lui, qu'on aurait peut-être pu trouver un peu mondain dans la première partie de sa carrière ecclésiastique, devint austère et rigide à dater du jour même où il fut nommé évêque ; et cette transformation dans son caractère se montra surtout sensible pendant son séjour hors de France.
C'est aussi pendant son exil qu'il composa quelques ouvrages sur les intérêts de la monarchie et de la religion, ouvrages qui ne paraissent pas avoir été publiés.
Simple et modeste dans ses goûts comme dans ses habitudes, le cardinal de la Fare laissa en mourant une fortune bien plus considérable qu'on n'aurait pu le supposer. Ce fait ne manqua pas d'attirer sur sa mémoire des plaintes et des imputations que l'examen seul de sa vie aurait dû faire écarter.
Peu de temps avant sa mort, le cardinal de la Fare avait entrepris un voyage à Rome, en compagnie de son grand vicaire, M. de Bellat. Celui-ci s'étant blessé à la cuisse dans une de leurs excursions, se fit transporter à Paris, pour y recevoir des soins ; mais il y succomba quelques jours après. Mgr de la Fare, qui avait été vivement affecté de l'accident arrivé à M. de Bellat, se rendait auprès de lui, lorsqu'il fut atteint à son tour d'un mal dont on le croyait complètement guéri. Son état devint aussitôt très grave, et après avoir reçu, le 8 décembre 1829, les derniers sacrements, le cardinal mourut à Paris, le 11, suivant son grand vicaire dans la tombe à un jour d'intervalle. Ses obsèques eurent lieu, le 13 décembre 1829, en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Une députation de la chambre des pairs, des généraux, des prélats, les curés de Paris, Mgr le dauphin, accompagnaient le convoi.
Les dépouilles mortelles partirent le soir même pour Sens, où elles furent inhumées, le lendemain, dans le caveau destiné à recevoir la sépulture des archevêques.
RENÉ VALLETTE
L'un des secrétaires de la Société
Revue de la Société littéraire, artistique et archéologique de la Vendée
3ème année - 1ère livraison (Avril-mai-juin) - 1884




