LA DESCENTE DU COMTE D'ARTOIS A L'ILE D'YEU (85)
LA DESCENTE DU COMTE D'ARTOIS
A L'ILE D'YEU
Le 8 vendémiaire an IV de la République (29 septembre 1795), l'Ile d'Yeu était en émoi. Une flotte anglaise de 25 navires, composée de frégates, de canonnières et de vaisseaux de transport, venait d'apparaître dans nos eaux, avant-garde d'un convoi encore plus important. L'aviso français "l'Enfant" qui gardait seul les côtes était capturé sans coup férir ; le commodore Warren et le major général Boyle sommaient le commandant de l'Ile de se rendre.
Toute résistance fut jugée inutile : la garnison était insuffisante et les fortifications dépourvues d'artillerie. Devant le conseil municipal assemblé fut décidée la capitulation. On chargea les citoyens Guisthau, officier municipal, officier municipal, et Laurent, procureur de la commune, d'aller négocier la reddition de l'île.
Laurent, chirurgien de son état, était vraiment tout l'opposé d'un parlementaire. Homme hargneux et violent en paroles, il est de tous les islais celui qui joue, sur le plan local, le rôle le plus tapageur pendant la Révolution. En présence du commodore, il déclara avec ostentation qu'on le fusillerait plutôt que de lui faire reconnaître la Royauté. L'anglais n'en exigeait pas tant et outré d'un pareil soupçon, embarqua Laurent pour l'Angleterre en compagnie de l'équipage de l'aviso capturé. Quant au commandant de la place, il se rendit à Sa Majesté Britannique ne voulant reconnaître ni l'armée catholique vendéenne, ni Louis XVIII.
C'est qu'en effet, l'expédition qui avait quitté Portsmouth le 22 août précédent, forte de 123 navires, comportait en plus de 4.540 soldats anglais, deux détachements de uhlans et de dragons légers britanniques, de forts contingents d'émigrés français : 500 hussards de Choiseul, un détachement d'artillerie avec ses attelages et un groupement de 600 officiers français. Et, à la tête de ces émigrés, Charles-Philippe de Bourbon, comte d'Artois, le propre frère du comte de Provence qui se faisait déjà appeler Louis XVIII. Le comte d'Artois lui-même devait régner plus tard sous le nom de Charles X.
Il s'agissait d'aller porter secours à l'armée vendéenne, mais ce secours arrivait bien tard ! Charette et ses maraîchins n'étaient plus maîtres d'une situation qui devenait pour eux chaque jour plus critique. Tous les gros bourgs de la région St-Gilles, Challans, Machecoul étaient solidement tenus par des garnisons républicaines. C'était une entreprise très risquée que de protéger un débarquement massif en Vendée : il eût fallu se décider vite et opérer par surprise.
Or, ces émigrés ne manifestaient plus le bel allant de ceux qui se firent massacrer deux mois plus tôt à Quiberon, leur expédition avait tâté timidement les côtes de Bretagne, puis Noirmoutier, d'où elle avait été énergiquement refoulée. Elle se dirige donc vers l'Ile d'Yeu, en désespoir de cause, séduite par un rapport de Chevalier de Verteuil qui désignait l'ancien fief de son père, le gouverneur, comme le lieu idéal pour un débarquement.
Les 6.000 hommes débarquèrent, en effet, le 30 septembre et le 1er octobre, sans difficultés, puis commença la mise à quai des munitions, "canons de bronze de divers calibres, effets de campement et d'équipement, vivres en abondance, chevaux d'artillerie, de maîtres et de cavaliers". Les Anglais s'installèrent à l'écart des émigrés, sur le plateau du Camp, qui domine la rade du Ker-Châlon, tout près du Port, là où se trouve le "puits du Camp" qu'on a longtemps dénommé "le puits des Anglais". En vertu des termes de la reddition, seul le drapeau anglais fut arboré sur les forts, hâtivement remis en état.
Le 2 octobre, le comte d'Artois, vêtu d'une culotte et d'une veste blanche et d'un habit rouge "avec son crachat", mettait pied à terre à la Meule, accompagné de son fils aîné Louis-Antoine et d'un état-major de comtes, de barons et de marquis. Les villageois de la Meule conservèrent longtemps le souvenir de cette rutilante noblesse, notamment de M. de Hercé, qui, entré par la suite dans les ordres, devint évêque de Nantes. Plusieurs d'entre eux habitèrent les maisons voisines du petit port, qu'un raz-de-marée ravagea vers 1820. Le Comte d'Artois, d'après la tradition, n'aurait passé que quelques heures dans une maison du village avant de se rendre à Port-Breton, où il s'installa, rue de la Borgne, chez la belle-mère d'un sous-officier d'artillerie de l'armée républicaine.
Imagine-t-on pareil entassement de troupes sur le sol étroit de notre île ? Bientôt arrivèrent de surcroît 15 à 1.800 nouveaux venus : émigrés du Poitou, de l'Anjou et de Bretagne, des émissaires envoyés par les généraux vendéens, etc ... Le Port, le Bourg et les Villages sont encombrés de cette invasion arrogante et tapageuse qui croyait trouver ici un accueil enchanteur et se heurtait à l'animosité croissante des insulaires. La Municipalité alla jusqu'à entraver l'entrée dans l'île des denrées du continent pour affamer les indésirables. Pour avoir du pain, anglais et émigrés sont obligés de faire le coup de poing ; pour se chauffer et cuire leurs aliments ils dévastent les derniers bouquets d'arbres, prennent les poutres des toitures et même la charpente de la nef de l'église de St-Sauveur ; pour nourrir et abreuver leurs chevaux, ils ravagent prairies et cultures et mettent les puits à sec. La famine et le scorbut sévissent ; les chevaux périssent en grand nombre.
Les jours passent et les tempêtes d'équinoxe font rage. Le comte d'Artois, incapable d'une initiative énergique, se sent balotté au milieu des discussions stériles de son entourage frivole et pédant. Ne se décidant pas à aller "chouanner", il passe son temps à jouer aux cartes. Il se complaît aussi à faire réciter aux enfants leur catéchisme. Saint Louis, son ancêtre, n'eût pas dédaigné semblable moyen de se rendre utile, remarque l'historien du Tressay ; mais, ajoute-t-il, Saint Louis savait au besoin, se jeter à la mer et marcher l'épée à la main contre l'ennemi.
Après l'ennui et la somnolence, vinrent les querelles entre les officiers anglais, largement payés, et les émigrés qui ne touchaient que 15 sous par jour : des incidents violents éclatèrent. Le commodore anglais dut aussi faire donner une garde à l'ex-curé constitutionnel Amable Cadou, pris à partie par l'aumônier du comte d'Artois, et il interdit aux émigrés de l'insulter.
Pendant ce temps, Charette, de plus en plus surveillé par les républicains, élaborait des plans héroïques pour faire réussir le débarquement attendu. Mais ses messages n'arrivaient pas jusqu'à l'île d'Yeu et il se désespérait de sentir l'étau se resserrer sur ses braves maraîchins. De tous côtés, on sentait bien que l'affaire était manquée, mais les vendéens, eux, ressentaient tout le tragique de leur situation sans issue.
C'est alors que le comte d'Artois, démoralisé par ce séjour désolant, se décida à adresser en secret une supplique au gouvernement anglais : il dépeint la situation horrible de ses troupes campées sans pain, sans bois, sans paille, exposées nuit et jour à des vents violents et des pluies continuelles, et manifeste le désir de quitter l'île d'Yeu pour se rapprocher, soit de Guernesey, soit de l'Angleterre. Et, en même temps pour masquer sa dérobade, il envoyait à Charette son aide-de-camp chargé de publier partout que c'était l'Angleterre qui le retenait prisonnier !
Un dramatique assaut fut donné en cette maison de la rue de la Borgne, par les messagers de Stofflet et des chouans de Bretagne. Un moment, on crut le prince ébranlé. Mais ses mauvais génies, épouvantés à la pensée d'une campagne hasardeuse dans les halliers du bocage et la boue des marais, s'acharnèrent à faire échouer tous leurs efforts.
Soudain arriva d'Angleterre le porteur de la missive tant attendue par le comte d'Artois. Les troupes britanniques devaient être rapatriées, mais on laissait le Prince libre de sa décision, en s'engageant toutefois à le soutenir s'il persistait à rester à l'Ile d'Yeu ou à vouloir débarquer sur le continent avec ses contingents. Devant les chefs vendéens atterrés, d'Artois travestit cette lettre en un ordre de rappel immédiat en Angleterre, et simule la plus vive contrariété. Froid et insensible en apparence, il résiste aux ultimes et suppliantes adjurations de ceux qui ignoraient sa détermination inébranlable de partir.
Le 18 novembre 1795 "Jour à jamais fatal", le Prince, entouré de ses familiers satisfaits et rayonnants, se réembarquait sur le "Jason" salué par les salves de l'escadre anglaise - comme s'il venait de remporter une victoire - et s'éloignait vers l'Angleterre, laissant accablés de déception les braves qui avaient tant compté sur lui !
Et ce ne fut que le 16 décembre 1795 (26 frimaire an IV), à 9 heures du matin, que les derniers soldats anglais évacuèrent définitivement l'île, mettant le point final à cette lamentable aventure, le seul épisode important de notre histoire nationale, dont l'île d'Yeu ait été le théâtre.
Amand HENRY
Oya Nouvelles
1971
Lettre d'un émigré, à son amie [en Angleterre] ; l'île d'Yeu, 8 oct. 1795 (Copie certifiée conforme le 18 vend. an IV (20 oct. 1795) d'une lettre prise sur un navire anglais par la frégate La Forte). - 1 ff. papier bleu (3 p. ), 31,5 x 20,5 cm. "Reçu le 7 brumaire" (29 oct. ) et annotation de la main du général Hoche qui se moque de l'auteur, "un amateur". Faisant partie de l'escadre de Monsieur [comte d'Artois], il témoigne du mécontentement de la troupe à l'étroit sur l'île d'Yeu, persuadée de l'échec de "l'équipée qu'on a fait faire à Monsieur" et de son retour en Angleterre d'ici un mois. Il n'y aura en effet pas de débarquement tant qu'on ne sera pas maître d'un point de la côte, ce que Charette, qui "n'a jamais eu autant de force contre lui" et dont l'armée est encombrée "d'individus" qu'il faudrait chasser, ne peut offrir. M. de Rivière, qui est allé le voir, est attendu avec inquiétude depuis quatre jours.
Archives Départementales de Vendée
1 J 1994
Armée des Côtes de Brest
Lorient le 28 vendémiaire, 4e années républicaine
Copie d'une lettre trouvée à bord d'un cautre anglais pris par la frégatte La Forte.
Lisle Dieu le 8 octobre 1795
(Reçue le 7 brumaire)
J'ai une occasion, ma chère amie pour t'écrire et j'en profite pour te donner des détails justes et véritables sur la position des affaires ; tu peux y compter et croire à la vérité et ne pas croire un mot de tout ce qu'on te dira en bien ou en mal ; j'ai trouvé l'esprit des personnes et des généraux qui conseillent Monsieur, beaucoup moins exagéré que je ne le craignais, et il me paraît qu'on est bien déterminé à ne point faire d'équipée (?), ou à ne descendre en France que dans le cas où Charrête se serait rendu maître d'un point de la Côte ou on pourrait établir une communication avec l'angleterre et d'un côté Charrete est pénétré de cette vérité, et à fait dire qu'il ne voulait point que Monsieur arrive avant qu'il n'eut rossé, battu, et détruit l'armée carmagnole, pour qu'il n'y ait plus que les risques ordinaires à courir dans toutes les guerres possibles ; Charrete est dans ce moment ci dans l'état de crise le plus violent parcequ'il n'a jamais eu autant de force contre lui qu'à présent, et dans le moment où je t'écris, ou il les a entièrement défait ou lui-même est réduit à rester dans le petit cercle de pays où il est, et ou il peut se deffendre très longtemps, dans ce cas comme les carmagnoles sont entièrement maîtres de la Côte nous n'irons pas le rejoindre et nous reviendrons dans un mois en Angleterre ; et c'est ce que tout le monde croit. L'isle où nous sommes est un très mauvais pays où il n'y a que de très bonne eau. Les logements y sont assez bons, on a beaucoup de peine à se nourrir, mais cependant on y a débarqué assez de vivres pour ne pas craindre la famine ; quant à moi, j'ai acheté huit moutons, beaucoup de farine et des poulets ainsi, ne sois pas inquiète sur ma nourriture. On ne peut pas nous y attaquer parce que les carmagnoles n'ont pas assez de vaisseaux pour cela et que nous en avons beaucoup qui sont devant l'isle, qu'outre cela nous avons avec les Anglais 4000 mille hommes, beaucoup de munitions et des canons et qu'on y fait de très bons retranchemens, du reste, les chevaux des soldats y sont fort mal, parce qu'il y a fort peu de fourrages, qu'ensuite il y a peu de bois pour faire la soupe ; il règne dans l'escadre un grand mécontentement, il y a le même vice qu'à Coblentz,dans les états, ils sont trop nombreux, fort embrouillés, et il est impossible à moins que Dieu fasse un miracle en notre faveur que nous ne nous embarquions dans un mois pour l'Angleterre. Voilà le résultat de l'équipée qu'on a fait faire à Monsieur, que je voudrais bien que votre père arrive, tout le monde sent la nécessité de son arrivée et le désire ; il faut sa tête pour arranger tout cela, et si nous arrivons à l'armée de Charrete, il sera bien nécessaire qu'on en chasse tous les individus un peu mieux qu'ils le font. Voilà la vérité, chère amie, je ne te cache rien que, tous ceux qui exagèreront le mal et qui diront que les choses vont mieux ne diront pas juste. On attend depuis quatre jours Monsieur de Rivière qui est chez Charrete, il devait apporter les dernières nouvelles, mais il n'arrive pas, ce qui donne de l'inquiétude.


