ROUGET DE LISLE, OFFICIER DU GÉNIE
ROUGET DE LISLE
OFFICIER DU GÉNIE
L'ÉCOLE MILITAIRE
Comment ce fils d'avocat, descendant d'une famille de robe, songea-t-il à la carrière militaire ? Son père, Claude-Ignace Rouget était en effet avocat du roi et titulaire d'un siège au présidial, à Lons-le-Saunier. Le père de celui-ci, François Rouget, bourgeois de Dole vers 1740, était homme de loi. Du côté maternel, la famille comptait des officiers. Peut-être aussi, dans l'entourage des Rouget, se trouva-t-il quelque personnage qui influa sur la carrière du jeune Claude-Joseph. Dans les relations de la famille, nous voyons le capitaine Le Michaud d'Arçon, officier du génie, en garnison à Besançon. Il était propriétaire de la maison qu'habitait, dans la rue des Arcades, à Lons-le-Saunier, l'avocat Rouget. Le capitaine Le Michaud d'Arçon apostilla, avec quelques notables, la demande d'entrée à l'École militaire du jeune Rouget qui, à cette occasion et pour satisfaire aux conditions requises, se pare, pour la première fois, du nom qu'il rendra célèbre : Claude-Joseph Rouget, sieur de Lisle.
Un des frères de sa mère, l'abbé Gaillande, docteur en Sorbonne, consulté sur ces projets d'avenir, prend des renseignements et ne cache pas à l'avocat que de telles études demandent "bien du temps", un travail prodigieux et bien de la dépense ..." "Douze cents francs par an et pendant bien des années avant d'être placé (Lettre de l'abbé Gaillande à son beau-frère Claude-Ignace Rouget, 22 février et 10 mars 1775). Mais Claude-Ignace sait s'imposer des sacrifices pour ses enfants. "Il s'est oublié sans réserve pour leur donner une éducation convenable". Et c'est ainsi que le jeune Rouget est admis à l'École militaire, le 5 avril 1776.
Le voilà vêtu de l'habit bleu de roi, à revers rouges, à boutons blancs, des fleurs de lis aux retroussis, souliers à boucles, le petit chapeau à cornes bordé d'un galon, costume que portera dix ans plus tard un autre élève : Napoléon de Buonaparte.
Son oncle, l'abbé Gaillande qui réside à Paris, va lui servir de mentor. Hélas ! le bon abbé se plaint amèrement de l'esprit frivole et indépendant de son neveu. Il lui reproche ses sorties les mercredis et dimanches qui sont, à la vérité, jours de congé, mais qu'il devrait consacrer à sa famille. De plus, le jeune homme s'est pris d'un goût immodéré pour les spectacles, ces lieux de mauvaise compagnie "fléau terrible de l'innocence de la jeunesse." (Lettre de l'abbé Gaillande à Cl.-I. Rouget, 27 janvier 1778).
Bien mieux Rouget de Lisle ne s'avise-t-il pas de rimer et de composer de la musique ! Il prête l'oreille aux défilés militaires et veut, lui aussi, écrire de ces airs qui entraînent les hommes dans la gaieté et le courage. Il a composé une marche guerrière sur des paroles du marquis de Paulmy, "La Chanson de Roland" et jette sur le papier des projets d'opéras sur des sujets historiques : Bayard, Henri de Navarre, qu'il espère voir un jour représentés à la Comédie italienne ou à l'Opéra.
Que voilà du temps perdu ! Et le bon abbé sermonne. Mais Rouget de Lisle répond sur un ton tranchant. Il est d'ailleurs, comme il fallait s'y attendre, en cette année 1778, refusé à son examen. Il faut dire que les candidats étaient nombreux et le bon abbé cherche à excuser l'enfant terrible. L'année suivante, cependant, son professeur se déclare satisfait. En 1781, le 11 avril, l'abbé écrit : "Delisle travaille mais peut-être pas avec autant d'ardeur que le demandent les circonstances : on voudrait qu'il eût plus d'activité ... Il est très content de lui-même et il m'a envoyé hier la note qu'a donnée de luy M. Boireau, le maître de mathématiques ... La voici mot pour mot : M. Delisle démontre très bien, acquierra tous les jours, il me paraît qu'il travaille beaucoup." Le 1er janvier 1782, le jeune officier obtient son admission, avec le grade de sous-lieutenant, à l'Ecole d'application du génie de Mézières.
L'ÉCOLE DE MEZIERES
Elle est dirigée par M. de Villelongue, lui-même sous les ordres de M. de Caux de Blacquetot.
Et voilà Joseph Rouget de Lisle penché sur des cahiers, occupé à dessiner des "plans" et des "systèmes". Le cours est écrit de sa main, d'une écriture posée et régulière, avec une note en bas de chaque étude : système de Marollois, du comte de Pagan, d'Errard, de Coerhom, de Vauban ... Des plans y figurent, fort soigneusement peints à l'aquarelle : plan de Douai et du Fort Descare, plan de bastions ... Puis voici des "Exercices sur les Fortifications avec l'application des principes généraux à un cas particulier". (Ces cahiers se trouvent aux Archives de Lons-le-Saunier).
Un autre cahier est consacré aux fortifications de l'Isle de Corse. La Corse ! Après un court essai de soulèvement et d'autonomie, l'Ile, cette fois, est bien française et les élèves de Mézières s'occupent à la doter d'ouvrages de défense. Rouget de Lisle travaille tant bien que mal. A vrai dire, il est plus enclin à versifier et à écrire des chansons qu'à pâlir sur des problèmes de défense militaire. Ses notes le prouvent. Elles font honneur à l'homme de société, au dilettante, plus qu'à l'élève officier.
"Il paraît n'être exact que parce qu'il ne peut se dispenser de l'être. Il exécute lentement, maladroitement et quoi qu'il annonce assez d'intelligence en général, il en met peu dans son travail. Ses moeurs prarissent bonnes, sa conduite est celle d'un homme occupé de ses plaisirs plus que de ses devoirs. Il a de la finesse, de la gaieté dans l'esprit. Son caractère est doux, liant, honnête mais porté à la dissipation". (Mézières, 23 octobre 1782)
L'abbé Bossut, qui fait passer les examens, trouve à Rouget de Lisle de la facilité et témoigne de ses bonnes réponses. L'année suivante, c'est encore à peu près les mêmes reproches et les mêmes compliments qui lui sont adressés.
"Il n'a travaillé qu'autant qu'il y a été contraint ... Il se livre à la bonne compagnie ... Rien au dehors n'annonce que ses moeurs soient mauvaises. Il paraît avoir de l'esprit, de la finesse, de la pénétration dans tout ce qui n'est pas relatif à son travail. Son caractère est doux, honnête, mais très porté à la dissipation et aux choses futiles". (Mézières, 8 octobre 1783)
Ces choses futiles, nous le devinons, c'est la musique, la littérature, les plaisirs de société. Il a consigné sur son carnet le récit d'une aventure dont il fera plus tard un roman, sous le titre d'"Adélaïde de Monville". (J. Rouget de Lisle, Essais en vers et en prose, Paris, Didot l'aîné, 1796). C'est l'histoire d'un jeune officier de l'École de Mézières, qui s'éprend d'une enfant qu'il fait élever dans un couvent. Il la voit, d'une maison voisine, jouant de la harpe sur un tertre, au milieu de ses compagnes. Ce qui est bien de l'époque. Puis, la jeune fille meurt, ce qui est encore dans le goût du temps. Qui serait cet officier amoureux - la part de la fiction étant faite - sinon Rouget de Lisle lui-même ?
Il a soigneusement rangé dans ses cartons l'ébauche du roman quand, le 1er avril 1784, il est nommé lieutenant en second et affecté à la direction de Grenoble.
MONT-DAUPHIN
A cette nomination, le bon abbé s'inquiète : "Je ne sais pourquoi vous n'avez pas été d'avis qu'il demandât Besançon plutôt que Grenoble ; il vous aurait moins coûté, nos parents l'auraient vu avec plaisir et il eût été plus facile de veiller sur sa conduite ..." Cependant, Rouget de Lisle, après une halte à Montaigu, rejoint son poste.
C'est M. de Rozières, maréchal de camp, qui est à la direction des travaux du génie pour le Dauphiné et la Provence. Rouget allait se lier, dans ce pays, à toute une société de bonne compagnie qu'il ne quittera pas tout à fait quand, à l'automne, il sera détaché à Mont-Dauphin.
Mont-Dauphin ! Forteresse élevée par Vauban dans ce paysage tourmenté et chaotique au fond duquel, glauque et changeante, coule la Durance ! Au sommet du roc, à pic sur la vallée, se dresse l'appareil rébarbatif du Fort destiné à défendre la région contre les incursions venant de l'autre côté des Alpes. Alentour, les cîmes déroulent jusqu'en mai, une incomparable féérie neigeuse. La nuit, les rochers qui portent la forteresse découpent d'étranges figures de géants préhistoriques.
La vie dans ce lieu est sévère. Mais autour de Rouget de Lisle, les officiers qui composent la garnison sont pour lui d'agréables compagnons. Au cours de ces quatre années, il devait y rencontrer les deux Béjuis (ou Béguy) de la Coche, capitaine et lieutenant ; le major, M. Vallier de La Peyrouse, qui réside à Embrun. En 1788, le marquis de Ray commande le fort, M. de Prunières y remplit les fonctions de lieutenant, M. d'Arbalessier de Montclar, celles de major. Bien que Rouget de Lisle ait été nommé en 1788, à la direction des Deux-Bourgogne, il reste inscrit, pour l'année 1789, à l'Almanach général de la province de Dauphiné, à la direction de Grenoble, comme lieutenant, sous le nom de Rouges-de-L'Isle, avec les lieutenants Pasquier-du-Sablon et Dubois. Dans le même Almanach, il figure - son nom orthographié "de l'Ysle" - à l'état militaire de la place de Mont-Dauphin dont le gouverneur est le marquis d'Héricourt, M. de Prunières, lieutenant, M. d'Arbalessier, major, M. Chinon, aide-major, M. Courcelle, capitaine des portes : etc ... et, dans le génie, M. Béjuis de La Coche, capitaine ; de l'Ysle, lieutenant ; du Bois sous-lieutenant. Le commissaire des guerres est M. Paschalis de la Sestrières.
Aux heures de loisir, les jeunes officiers prennent leur vol vers Embrun, c'est-à-dire qu'ils franchissent à cheval les quatre lieues qui séparent la forteresse de la petite ville. Dans ses rues étroites et tortueuses où souffle le vent, elle ouvre ses vieux hôtels. Celui de M. Roux de La Mazelière, lieutenant général de police, y découpe son porche en pierres du pays, non loin du logis du maire, M. de Lavezie. A l'entrée de la cité, face à la vallée, le château de Bellegarde montre sa belle façade, habité, à cette époque, par la famille de la Forgue-de-Bellegarde (renseignement authentifié par la vicomtesse de Salve, née La Forgue de Bellegarde).
Les officiers sont les bienvenus dans les salons de la région qui groupent une société choisie. M. de l'Ysle est parmi les plus choyés. Les jeunes femmes l'entourent, le flattent, l'invitent. Il tourne si bien un madrigal, joue à ravir du violon et écrit sur les albums des quatrains exquis !
Il devait réunir dans ses Essais en vers et en prose les fantaisies poétiques nées de ces aimables marivaudages. Elles y sont dédicacées à de charmantes personnes que l'auteur désigne - par discrétion - de leurs initiales ou par les premières lettres de leurs noms. Il est curieux de faire un rapprochement entre ces initiales et les noms de certaines familles du Dauphiné à cette époque.
Bref, dans ce milieu charmant, le jeune officier papillonne, batifole, danse au son des violons. Il compose aussi de la musique. L'Hymne à l'Espérance et l'Hymne au Soleil couchant datent de Mont-Dauphin. Ce sont peut-être les raisons pour lesquelles son directeur, M. de Rozières, en 1785, tout en louant ses talents, demande cependant à le voir travailler ailleurs que sous sa direction :
"Il est encore jeune, mais c'est un défaut dont il se corrigera. Au reste, il a été bien assidu aux ouvrages sur lesquels il était chargé de veiller. Il dessine passablement dont j'ai jugé par un plan qu'il a fait de la place. Sans avoir donc rien à lui reprocher, je crois cependant devoir demander à Monseigneur, sans l'envoyer trop loin, de ne point le faire employer l'année prochaine dans ma direction mais de lui accorder une gratification".
Et de fait, Rouget de Lisle reçoit, en 1787 (15 septembre) 200 livres. Il a dressé un plan de Mont-Dauphin et participé à certains ouvrages dirigés par M. de La Coche. En 1788, il est nommé à la direction des Deux-Bourgogne que commande le comte d'Aumale en résidence à Besançon, et détaché au Fort de Joux. Il allait retrouver, dans la forteresse franc-comtoise, le souvenir de Mirabeau qui, treize ans auparavant, avait abrité là sa bouillante réclusion et son coeur amoureux.
Il a pris logis dans la ville de Pontarlier au pied du Fort. Là encore, dans ses moments de loisir, l'officier écrit des vers et compose des pièces qu'il destine aux théâtres de Paris. Ce n'est pas de cette façon qu'il répondra aux exigences de la vie militaire. Il a, de plus, fait des dettes que le comte d'Aumale désire voir réglées par sa famille. Si bien qu'ici comme à Mont-Dauphin, son chef de brigade demande son changement.
Il allait au mois d'août de cette année 1789 passer quelques jours de congé à Lons-le-Saunier. Il revoit ses amis, sa famille, les jeunes filles qui ont enchanté ses récents séjours. Il a des larmes pour celles que la mort ou le couvent ont prises (Chant funèbre dédié à Victoire d'Arc.. peut-être Victoire d'Arçon ?) A Montaigu, les vignes sont mûres. Mais le temps n'est point aux pastorales. L'orage gronde sur la patrie. La guerre civile menace. Rouget s'inscrit dans la garde nationale et publie une adresse où il exhorte ses concitoyens à apporter leur contribution à l'oeuvre patriotique.
Le 15 septembre, il est nommé lieutenant en premier et désigné au poste de La Rochelle. A vrai dire, ce qu'il souhaite, c'est Paris ; le monde théâtral, les relations utiles, pour réaliser cette carrière artistique qu'il rêve en marge de la vie militaire. Il demande un congé, l'obtient, et, en février 1790, arrive à Paris, muni de ses manuscrits.
STRASBOURG ET HUNINGUE
Il allait essayer de faire représenter ses oeuvres à la Comédie italienne et à l'Opéra. Mais surtout, s'enivrer de musique. Dans ce Paris de 1790 où fermentent les plus puissants mouvements d'idées, la musique est devenue l'expression lyrique d'un peuple et d'une époque. Rouget de Lisle se lie avec Gossec, Méhul, ces ordonnateurs des fêtes civiques. Un an se passe dans cette ambiance exaltée quand, le 17 avril 1791, Rouget de Lisle, rappelé en activité, est désigné au poste de Strasbourg, sous la direction de M. de Champmorin.
Il y arrive au début de mai, se lie avec le maire Dietrich dont il partage les idées politiques, se mêle aux discussions des clubs, collabore au journal du maire, La Feuille de Strasbourg, bref, témoigne, en marge de son zèle militaire, de zèles divers qui font écrire à son chef en 1792 : "Il est capable de devenir un bon officier quand la raison l'aura tout à fait mûri". (Arch. Hist. ministère de la Guerre)
Il venait de recevoir sa nomination de capitaine (23 février 1792) quand la guerre menaçante éclate. La nouvelle en arrive à Strasbourg dans la nuit du 24 au 25 avril. La nuit suivante, l'officier du génie compose son "Chant de guerre" musique et paroles. Il est l'expression des sentiments patriotiques du moment ; haine de l'étranger, malédiction aux traîtres (les émigrés) et aux rois coalisés contre la France. Il est loin de se douter que, par un concours de circonstances, le "Chant de guerre pour l'armée du Rhin" va devenir immortel.
Il cherche, par l'intermédiaire de Victor Broglie, à se faire nommer dans cette armée du Rhin que commande le maréchal Luckner auquel il a dédié sa marche guerrière. Mais, le 1er mai, quelques jours à peine après la composition de son chant, il est désigné à Neuf-Brisach où il doit servir sous les ordres de M. de Bisy.
Il est tout de suite détaché à Huningue, seul officier du génie. Il s'y occupe au moins autant de politique que d'art militaire. Il continue sa collaboration au journal de Dietrich, se renseigne sur le parti français et les agissements de l'ennemi à Bâle, et envoie des notes, à Paris, à la Chronique.
Il écrit d'autre part, un mémoire sur "l'Etat de défense de la forteresse de Huningue". Cependant, il n'a pas oublié son violon et les voisins de la maison Ritter où il habite, écoutent, dans le soir d'été, chanter l'instrument.
Les évènements du 10 août allaient apporter leurs perturbations dans la carrière de Rouget de Lisle. Ce jour-là, l'Assemblée avait décrété la déchéance du roi et la suspension de ses pouvoirs. Aussitôt, des commissaires étaient envoyés aux armées pour solliciter l'adhésion des officiers au nouvel état de choses. Lazare Carnot, Prieur de la Côte-d'Or, Coustard et Ritter étaient désignés pour porter la nouvelle à l'armée du Rhin.
Ils sont, le 15 août, à Phalsbourg, le 16 à Wissembourg. Ils posent aux officiers la question :
"Vous soumettez-vous purement et simplement aux décrets de l'Assemblée nationale ? Oui ou non ?"
Le chef d'Etat-major, Victor Broglie a répondu : Non, puis a rédigé une sorte de rétractation. Le capitaine Caffarelli du Falga, officier du génie, a répliqué carrément qu'il s'en prendrait à tous les factieux, même à ceux de Paris. A Huningue, les commissaires sont satisfaits du civisme de la population. Seul, Rouget de Lisle refuse son adhésion aux décrets de l'Assemblée.
Carnot et Prieur, officiers du génie comme lui (Prieur a été son condisciple à Mézières) essaient de le faire revenir sur sa décision. Il rédige une déclaration qui n'est qu'une soumission partielle et s'enveloppe de résistance :
"Je déclare que je me réfère de tout ce qui s'est passé depuis le 10 août à la Convention nationale. Je déclare que je me conformerai à tous les actes des délibérations prises par les membres du corps législatif, tant qu'ils ne seront pas contraires à la souveraineté du peuple et à la sûreté individuelle. Je déclare que je resterai fidèle à la Constitution toute entière tant qu'elle n'aura pas été changée ou modifiée par la Convention nationale".
Devant ces réticences, les commissaires se voient obligés de suspendre Rouget de Lisle de ses fonctions. Pour que nul n'en ignore, Rouget fait recopier sa déclaration et l'envoie aux administrateurs du Jura avec la lettre suivante :
"Huningue, 28 août 1792.
Messieurs,
Dans des circonstances orageuses, tout citoyen doit compte à ses compatriotes de sa conduite et de ses principes, surtout quand ils entraînent un état qui présuppose une infraction aux lois.
MM. les commissaires de l'Assemblée nationale ont requis ma suspension d'après mon refus d'adhérer purement et simplement à des décrets évidemment destructeurs de la constitution. Des motifs honorables pour moi les engagèrent à suspendre leur arrêt et à me prier d'interpréter mes réponses, alors je rédigeai la déclaration que j'ai l'honneur de vous envoyer, et ma suspension fut définitivement prononcée.
Cette profession de foi, Messieurs, n'est peut-être pas conforme aux principes que l'on veut substituer à ceux que nous avons juré de maintenir, mais j'ose la croire conforme aux vrais principes de la constitution et telle qu'il convenait de la faire à un homme dont l'opinion n'a pas varié un instant depuis les premiers jours de la Révolution et qui n'a jamais su capituler devant sa conscience.
J. ROUGET
Capitaine du Génie.
Le 2 septembre de la même année, il demandait sa réintégration dans l'armée. Le général Valence répondait à sa demande en lui offrant de l'attacher à sa personne en qualité d'aide de camp, assurant de son soin "l'auteur d'une chanson devenue le cri de la République".
En octobre, Rouget de Lisle retrouvait, temporairement, un poste à l'armée du Nord. Il prenait part aux opérations devant Namur, sous le commandement du général Bouchet qui, le 19 brumaire de l'an III, attestera de sa présence et de sa bravoure dans la circonstance.
Rouget de Lisle revient à Paris où il essaie d'obtenir sa réintégration définitive. Le général Valence fera plusieurs demarches dans ce but. Rouget de Lisle ne devait obtenir satisfaction que longtemps après. La Terreur allait d'abord l'arrêter comme suspect et l'interner à Saint-Germain. Libéré après le 9 thermidor, il est réintégré en 1795 et désigné pour l'armée du Rhin. C'est à ce moment, qu'au lieu de rejoindre son poste, il part avec Tallien et Blad, Représentants de la Convention, à Quiberon où se déroulent les opérations entre l'armée anglo-émigrée et les armées de la République, commandées par Hoche. Rouget de Lisle y remplit un rôle bénévole d'officier de liaison et y reçoit une blessure à la cuisse.
Certains historiens ont contesté cette blessure sous prétexte que Rouget de Lisle ne s'en est pas vanté et qu'elle ne figure pas dans ses états de service. Or, Rouget de Lisle avait pris part à l'action à titre privé et par conséquent ni sa présence, ni sa blessure n'avaient lieu d'être mentionnées dans les rapports officiels.
Mais comment, du haut de la tribune de l'Assemblée nationale, quelques jours plus tard, Fréron eût-il fait état de la glorieuse blessure, facilement contrôlable, si elle n'avait été authentique ? (Le Moniteur, quartidi, 14 thermidor, an III)
Rouget de Lisle avait été, ce jour-là, à l'honneur, aussi bien comme officier que comme auteur de La Marseillaise. Il devait cependant réclamer un poste dans l'armée sans obtenir jamais une désignation précise. Une influence occulte, qu'il pensait justement être celle de Carnot, l'officier qui avait refusé son adhésion aux décrets du 10 août ne méritait-il pas la confiance. Rouget finit par donner sa démission (13 ventôse an IV). La veille même, 2 mars 1796, le ministre lui annonçait sa nomination au grade de chef de bataillon. Sa démission reprise, il la formulait de nouveau le 29 mars et comme, l'année suivante, il demandait à suivre Hoche, une lettre du ministre Petiet, courte, officielle, définitive, lui rappelait l'arrêté de l'an IV, 29 floréal, qui refusait aux officiers démissionnaires, la réintégration dans l'armée. (9 germinal, an V)
Dès lors, Rouget de Lisle, désemparé, allait partager sa vie entre la politique, la musique et la littérature.
MARGUERITE HENRY-ROSIER
Revue du Génie militaire
1936/01 (A44, T75) - 1936/02





