DE CHATILLON-SUR-SEVRE A CHOLET - CARILLONS ET GAVOTTES
DE CHATILLON-SUR-SEVRE A CHOLET
CARILLONS ET GAVOTTES
Avant de parler Carillons et Gavottes, expliquons le sens de deux mots empruntés au vocabulaire de nos chers compatriotes :
Gavotter, ce n'est pas danser une "gavotte", mais chanter, fredonner un air pour danser, carillonner.
Celui qui sait gavotter a l'oreille juste : il connaît le rythme et la mesure.
Caboter, c'est sonner, carillonner.
Le battant d'une cloche se nomme, en patois, le cabot. On désigne aussi, sous ce nom, le carillonneur de profession. Sa femme est, bien entendu, la Cabote.
Autrefois, on appelait "messe cabote" la messe des pâtres ou de l'aurore, que l'on tintait ou cabotait de grand matin (1)
Lorsque le sacristain sonne l'Angélus, à midi, il cabote le Trépassement des "Cargnons", (les premiers coups de l'Angélus, très espacés, rappellent la sonnerie du glas) de ces énormes tranches de pain qui disparaissent à tout jamais dans une tombe toujours ouverte : l'estomac du paysan !
Pour attirer sur les biens de la Terre les bénédictions du Ciel, le clergé de nos paroisses rurales organise, à certains moments de l'année, aux Rogations, par exemple, des processions. Un vieillard, parfois un adolescent, ouvre la marche en agitant des clochettes, des "eschilles" (de l'italien squilla qui signifie sonnette), et, tout en cabotant, gavotte allègrement :
Allons donc dénicher
Les nids d'pies,
La mère et ses petits ! (bis)
Ou bien :
Tretin, tin, tin, tretin, tin, tin,
Cousin Martin
Qu'a la tabatière au bas des reins !
On cabote enfin, pour les mariages, de jolis carillons.
LE CARILLON DE LA MARIÉE
L'avez-vous entendu, le carillon de la Mariée, lorsque la robuste fille des champs va s'unir au laboureur à l'écorce rude, mais au coeur tendre ?
Oh ! le joyeux carillon !
Les cloches du village ont une voix qu'il faut savoir écouter et comprendre.
Une seule ne dit pas grand chose : on s'ennuie quand on est seul !
Ensemble, quel babillage assourdissant !
De leur observatoire au toit pointu, elles aiment à bourdonner leurs vérités aux jeunesses des alentours.
Elles en savent long, les cloches du village !
Les avez-vous entendues quand elles annoncent le mariage d'une paysanne ? Elles clament de solennels appels, de suprêmes avertissements !
Châtillon,
Saint-Aubin,
Voultegon, Saint-Clémentin ...
La Coudre, La Coudre !!
A l'aube des fêtes carillonnées, les gentes paroissiennes de Loublande et de Saint-Pierre-des-Echaubrognes s'arrachent des bras de Morphée aux accents de :
C'est Robin, ce matin,
Qui ne s'est pas levé, Mesdames ;
C'est Robin, ce matin,
Qui ne s'est pas levé matin.
Chérubin aussi, Mesdames ;
Chérubin Turlupe !
C'est Robin Turlupin
Qui vous écoute bien, Mesdames ;
C'est Robin Turlupin
Qui vous écoute et ne dit rien !
Après avoir gavotté pour caboter, on gavottera pour danser, lorsqu'on manquera de l'indigène crin-crin ou de l'exotique accordéon.
Le loustic de la noce ou de la veillée dansante composera des chansons de circonstance sur des airs connus, et, comme un barde de jadis, chantera, gavottera ses impressions, ses improvisations.
Les habitants d'un même village, ainsi que cela arrive souvent lorsqu'on est trop près voisins, ne pouvaient se souffrir, mais leurs animaux, un bouc et une chèvre, s'aimaient, eux, très tendrement ; ils cabriolaient ensemble, et ne se quittaient pas.
Un jour, hélas ! l'un des inséparables amis vint à mourir.
Tout a une fin ! Et c'est un lieu commun d'ajouter qu'en France tout se termine par des chansons.
Sur ce malheur, on fit une gavotte :
(Air de : Il est mort, le Père aux louis d'or ...)
Al est morte,
La chèvre à Bigote ;
A n'verra pu
Le bouc à Bouju !
Le bouc à Bouju peut être remplacé, à volonté, par celui de Bondu, de Brochu, et la chèvre à Bigote, par celle de Cabote.
Il faut bien le dire, toutes les gavottes ne sont pas simplement naïves, innocentes ; il en est de frondeuses, de salées, d'incongrues même, que nous ne rapporterons pas ici.
La plupart des gavottes accompagnent d'interminables avant-deux, rondes, branles (les "branles" du Poitou sont restés célèbres. Ces divertissements champêtres avaient le don de dérider les fronts sombres et soucieux des Louis XI et des Charles IX), ou bourrées locales, où l'on sait admirablement tricoter des jambes, sauter en l'air et taper du talon :
Mon père et ma mère,
A Rouen, s'en vont.
Refrain :
Tape du pied Nanette
et moi du talon !
M'ont écrit-z-une lettre
Qu'ils nous marieront !
Refrain
AIRS CONNUS ET FREDONNÉS PAR NOS GAVOTTEURS
- C'est la fille de la meunière ...
- En avant, mam'selle Suzon ...
- Ton beau temps, ma jeune fille ...
- Tout le long du bois, j'ai embrassé Jeannette ...
- T'auras des gruselles, Madeleine ...
- La guenille à Pierrot pendille ...
- Si j'ai ri, quand je l'ai vu ...
- J'aime mieux, cent fois mieux ...
- J'ai un pied qui remue ...
- Dites-moi qui vous a donné ...
- Petite couturière ...
- La boulangère a des écus ...
- N'y a pas de pain chez nous ...
- Père capucin, confessez ma femme ...
- T'endors-tu, Jean-Pierre ... etc.
Les chants gavottés suivants ont une saveur particulière qui rappelle le goût de notre excellent terroir.
1° Gavottes enfantines.
Accourez tretous chez nous,
J'avons la vese (bis) ...
Accourez trétons chez nous,
J'avons la vese et le vesou !
Pierre Dégourdille marie sa fille,
Sur le thiu dau four (bis),
Pierre Dégourdille marie sa fille
Sur le thiu dau four avec un tambour !
Pierre Dégourdille a tant dansé,
Que le thiu dau four a défoncé !
2° Gavottes en l'honneur de la danse, de l'amour de la bonne chère et du bon vin
Sautez donc, belle Madeleine ;
Piquez donc, belle Madelon !
Piquez donc, belle Madeleine,
Sautez donc, belle Madelon !
En avant, le jupon long,
Le jupon long, le jupon court ...
En avant, le jupon long
Qui boutonne tout du long !
Il est trop court, faut l'allonger,
Ton petit cotillon, Jeannette !
Il est trop court, faut l'allonger,
Ton petit cotillon barré !
Je ne veux point de ce maçon,
Car je suis trop belle ;
Il salirait mon blanc jupon
Avec que sa truelle.
J'aime tes beaux yeux,
Ma petite brunette ;
J'aim' encore bien mieux
Un' fricassée d'oeufs !
Si t'étais venue,
T'aurais mangé de l'andouille ;
Puisque t'es pas venue,
Al est restée pendue !
L'autre jour, la bonne femm' me disait :
"Pas si près du lit d' ma fille ..."
L'autre jour, la bonne femm' me disait :
"Pas si près d' son p'tit cabinet !"
Et pourquoi m'embrassais-tu ?
Y avait là du monde ... (bis)
Et pourquoi m'embrassais-tu ?
Y avait là du monde qui nous ont vu !
Ma p'tit' femm' embrass' moi donc ?
Pas d' colère, pas d' colère ! ...
Ma p'tit' femm' embrass' moi donc ?
Pas d' colère à la maison !
J'ai rencontré la meunière
Auprès du moulin à vent ;
Elle voulait que je l'embrasse :
Moi, je n'avais pas le temps.
Je lui dis : "Viens tantôt,
Je t'embrass'rai, la meunière ..."
Je lui dis : "Viens tantôt,
Je t'embrass'rai comme il faut !
Je sais ben un nic de lèvre (lièvre) ;
Mais le lèvre n'y est pas.
Le matin, quand il se lève,
Il emport' son nic, ses draps.
Tra la la, la la la la !
Mais le lèvre, mais le lèvre ...
Tra la la, la la la la !
Mais le lèvre reviendra.
J'aime ma mie, quand je la tiens,
J'aime la bouteille et le vin !
Qui trinque ? (bis)
J'aime ma mie, quand je la tiens,
J'aime la bouteille et le bon vin.
C'est le vin, le vin, le vin
Qui met tout le monde
A la ronde !
C'est le vin, le vin, le vin
Qui met tout le monde en train !
3° Gavottes satiriques
Roulons-le, père Mathurin,
Roulons-le dans sa brouette ! ...
Roulons-le, père Mathurin,
Roulons-le, jusqu'à demain !
Il est mort,
Le père aux louis d'or ;
On n'verra pus
Le père aux écus !
C'est le prieur (2) de Saint-Laurent (bis)
Qui, d'aimer les filles, défend ! ...
Dondaine ! (bis)
Oh ! le méchant prieur défend,
Défend ce qu'il aime !
Entre vous, les jeunes filles,
Qui portez le ruban bieu,
Les thiurés vous font accroire
Que vous irez droit aux cieux :
Allons donc, sautez donc,
Les filles de la Confrérie ;
Allons donc, sautez donc,
Les fill's de la Congrégation !
Nous résistons au plaisir de terminer ce petit recueil par la plus entraînante ... la plus enragée des gavottes.
Quelques personnes aux sens trop affinés pourraient y trouver certaines allusions grossières tout imprégnées d'une odeur sui generis.
Qu'elles ne s'effrayent pas outre mesure des tendances naturalistes de nos jeunes gens, de leur prétendue corruption.
Dans son milieu, la boue des villes empeste et tue ; à la campagne, tous les fumiers produisent de riches moissons.
N. GABILLAUD
(1) Dans l'Etat général de la mense conventuelle de l'Abbaye de la Trinité de Mauléon (Concordat du 2 juin 1662), nous relevons, parmi les Officiers claustraux, l'Officier de frairie : "Il estoit obligé de dire la messe au grand autel touttes les festes et dimanches lorsqu'on commençoit mattines. Quelques ungs tiennent que cestoit à cause qu'il estoit chapelain des confrairies qui estoient dans la ville, d'autres tiennent que la messe estoit pour les novices et chanoines qui n'estoient point prestres, lesquels, en disant l'office, entendoient la messe. L'on nommoit cette première messe : messe de cabot, parce qu'on la cabottoit ; ou bien : la messe des pastres, parce que, comme on la disoit du mattin, les pastres ou pasteurs y assistoient."
(2) Prieurs et curés considèrent la danse comme une oeuvre de Satan. Rien d'étonnant que les faiseurs de gavottes leur décochent, de temps à autre, quelques épigrammes auxquelles les intéressés, gens d'esprit, répondent par un sourire ... le sourire de la Joconde !
Leur entourage n'a pas été épargné : C'est la servante à M. le Curé ...
Mais, halte-là ! ... la bienséance est là !
Bulletin de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres
1912




