ARRAS (62) - LA SAINTE CHANDELLE
DE LA PUCELE D'ARRAS A QUI NOSTRE-DAME S'APARUT
Avant la révolution de 1789, la ville d'Arras était un lieu célèbre de pélerinage. Parmi les reliques qui y attiraient la foule de pèlerins, on pouvait compter un morceau considérable de la vraie croix, des cheveux de la sainte Vierge, son voile, la sainte manne et la sainte chandelle.
"En l'année 1105, dit M. de Linas, Annales archéol., t. X, p. 321, une peste horrible, nommée "le Mal des Ardents" ravageait la ville d'Arras et ses environs. Rebelle aux prières des ministres de la religion comme aux remèdes des médecins, cette épidémie menaçait de durer encore longtemps, lorsque dans la nuit du mercredi 23 mai, la sainte Vierge apparut à deux ménétriers fort célèbres, nommés Itier et Norman. Marie leur enjoignit de se lever, d'aller à Arras et de prévenir l'évêque qu'il eût à veiller la nuit du samedi suivant, dans sa cathédrale, parce qu'au chant du coq, une femme, vêtue comme elle l'était, descendrait de la voûte tenant à la main un cierge de cire blanche. Elle les avertit qu'elle ferait tomber quelques gouttes de cette cire dans l'eau destinée aux malades, et que ceux qui en boiraient avec un vif sentiment de foi, seraient guéris."
Après une courte hésitation dissipée par une seconde apparition, les deux jongleurs, quoiqu'à des distances éloignées l'un de l'autre, prirent tous deux la route d'Arras et allèrent trouver l'évêque pour lui rendre compte de leur mission. Lambert de Guines, un des prélats les plus recommandables qui aient gouverné ce diocèse, occupait alors le siège d'Arras. Accompagné des ménétriers si miraculeusement envoyés vers lui, il se rendit la nuit du samedi dans sa cathédrale. Au chant du coq, la sainte Vierge apparut comme elle l'avait promis, et apporta le cierge célèbre qui devait être exposé si longtemps à la vénération des fidèles.
Les guérisons se multipliaient dans Arras ; les malades des environs affluèrent dans cette ville, et la sainte chandelle confiée à la garde des deux jongleurs, vit se former autour d'elle le noyau d'une confrérie où entrèrent les plus éminents personnages du pays. Cette confrérie de la sainte Chandelle ou des Ardents eut bientôt sa chapelle spéciale, et en 1215, une splendide pyramide haute de 28 mèt. 70 cent., supportant une tour carrée à trois étages, surmontée elle-même d'une autre tour octogone à deux étages et coiffée d'une flèche élégante, hérissée sur ses arêtes de crosses végétales et terminée par un délicieux bouquet d'où s'élançait un ange sagittaire, s'élevait sur la petite place du Marché, aujourd'hui de l'Hôtel-de-Ville.
C'est dans ce précieux monument que fut déposée la sainte Chandelle, enveloppée de son étui d'argent massif avec ornements de vermeil. Ce curieux et bel ouvrage d'orfèvrerie, le plus intéressant peut-être du nord de la France, renferme encore aujourd'hui quelques fragments de la relique, quelques parcelles du cierge miraculeux. Cette relique et le monument qui la conservait ont, à toute époque, joui d'une grande célébrité dans la France entière. Il en a été de cette pyramide comme de tous les monuments religieux d'Arras. Proscrite en 1791, elle fut aussitôt démolie par les habitants eux-mêmes. M. Didron propose avec infiniment de raison aux habitants d'Arras, comme motif de réparation légitime, de relever cette charmante et gracieuse pyramide à la gloire de Dieu, pour conjurer les fléaux, les fièvres ardentes et les pestes, y compris le choléra, qui ravagent périodiquement l'humanité. Nous nous associons à ce voeu qui rendrait à la ville d'Arras un monument qui n'est plus, et ravivrait peut-être des pratiques religieuses qui tendent chaque jour à disparaître.
C'est sans doute vers ce même temps qu'il faut rapporter une autre apparition dont l'histoire locale paraît n'avoir conservé aucun souvenir : Voici ce fait :
Une jeune fille de la riche cité d'Arras, étant un jour à se promener dans le jardin de son père, aperçoit à côté d'elle une dame majestueusement vêtue qui lui demande si elle la connaît. L'enfant tremblante ose à peine répondre. La dame la rassure et lui déclare qu'elle est la mère du Fils de Dieu. Enhardie par cette bonté, la jeune fille lui demande pourquoi elle a daigné lui apparaître. Alors la sainte Vierge lui annonce que par une grâce toute spéciale, elle l'a choisie pour être une de ses pucèles ; mais que pour répondre à cette faveur, elle doit être aussi pure que la rose, fuir les vanités du monde et conserver la fleur de sa virginité. La vision ayant disparu, la jeune fille s'en retourne joyeuse à la maison de son père et sans révéler à ses parents rien de cette merveilleuse aventure.
Parvenue à l'âge nubile, la jeune fille est recherchée en mariage ; mais elle refuse obstinément toutes les propositions les plus avantageuses. Ses parents, qui ne comprennent rien à ses refus opiniâtres, la maltraitent. La jeune fille leur raconte alors la vision qu'elle a eue. Son père, loin d'y ajouter foi, la force de se marier. Dans sa douleur, la malheureuse s'adresse à la sainte Vierge qui, à l'aide d'une horrible maladie, la délivre du danger qu'elle court de perdre son innocence et d'être infidèle à sa promesse.
A la suite d'une opération douloureuse et qui lui a laissé une plaie mortelle, elle se complaint doucement à Notre Dame. On la porte à demi-morte dans l'église d'Arras où elle raconte de nouveau à l'évêque la vision qu'elle a eue autrefois. L'évêque, prélat des plus recommandables et qui jouissait d'une grande réputation de sainteté, charmé de rencontrer tant de vertu et de résignation dans une pareille épreuve, en eut grande pitié et chercha à la consoler. Il fit casser le mariage ; mais il pensa en même temps qu'il valait mieux confier la jeune femme à la garde de son époux qui la regarda désormais comme une soeur.
Réconfortée par cette sage décision, la jeune fille s'en retourna dans sa maison ; mais sa maladie, loin de diminuer, alla toujours en empirant, tellement qu'on fut obligé de la ramener dans l'église Notre-Dame dans un état désespéré, dans l'espoir d'obtenir pour elle la guérison que la sainte Vierge accordait si fréquemment dans le Mal des Ardents. Sa prière fut exaucée, et elle sortie de l'église complètement guérie.
Le poète porte ensuite un défi aux mécréants, à ceux qui oseront contredire ce miracle. Fêlons contradicteurs qui regardent les prodiges les plus avérés comme des fables ou de pieuses fraudes ; hommes pervers qui préfèrent les contes ridicules à la vie édifiante des saints ; pauvres gens destinés, à cause de leur folle incrédulité, à être la pâture des brasiers éternels.
Extrait :
Les miracles de la Sainte Vierge
par Gautier de Coincy
1857
LA SAINTE CHANDELLE
Il existait sur la Petite Place d'Arras, une chapelle construite au XIIIe siècle, dans laquelle était conservée la Sainte-Chandelle. Le 29 juin 1791, le clocher du collège s'étant écroulé, la municipalité ordonna "que la pyramide de la Sainte-Chandelle fût visitée pour constater les défectuosités qui s'y rencontraient". Ce bijou d'architecture fut condamné à être démoli. Les matériaux furent vendus et produisirent une somme de 4,948 livres 17 sols, que l'on appliqua à la continuation de l'atelier de charité. (Arch. municip.)
La Sainte-Chandelle était conservée dans une custode d'argent, chef-d'oeuvre d'orfèvrerie du XIVe siècle. Au commencement de la Terreur, M. Watelet, ancien conseiller au Conseil d'Artois, avait enterré ce reliquaire dans sa cave. Les perquisitions ordonnées par le comité de surveillance le déterminèrent à dévoiler, pour ne compromettre personne, l'existence du précieux objet ; il le fit jeter dans le puits du Cloître. -
Nous avons retrouvé, dans une liasse de pièces concernant les "argenteries des émigrés et détenus", le procès-verbal qui constate la découverte du reliquaire de la Sainte-Chandelle :
"Pardevant nous, François-Joseph Caubrière, administrateur du département du Pas-de-Calais, commissaire du représentant Joseph Le Bon, sont comparus, le 26 germinal, trois heures de l'après-midi, les citoyens Casimir Lefebvre et Jean-Philippe Legros, boulangers, demeurants à Arras, sect. E, lesquels ont déclarés qu'étant allés pour tirer de l'eau dans le puis du ci-devant Cloître et retirer les sceaux qui y étaient tombés, ils ont remontés une espèce de piramide en argent qu'ils croient destiné autrefois à renfermer ce que l'on appelait ci-devant la Sainte-Chandelle d'Arras, laquelle pièce d'argenterie ils ont déposé en nos mains pour être remise au représentant du peuple, les jours, mois et an que dessus et ont signés avec nous.
J. Caubrière, Lefebvre, Jean-Phipe Legros".
On lit au pied du procès-verbal :
"Renvoyé au district qui prendre, si déjà n'est fait, la Sainte-Chandelle chez Galand et en donnera un reçu. Cambray, ce 19 prairial an II.
JOSEPH LE BON".
Le reliquaire de la Sainte-Chandelle a été conservé et restauré. Nous avons pensé que ce documents inédit offrirait quelque intérêt au moment où la pyramide renversée en 1791 vient d'être reconstruite.
Extrait :
La Terreur dans le Pas-de-Calais
et dans le Nord - Histoire de Joseph Le Bon
et des Tribunaux Révolutionnaires
par A.-J. PARIS
Tome premier
1864



