1794 - SOUVENIRS ET JOURNAL D'UN BOURGEOIS D'ÉVREUX - NICOLAS-PIERRE-CHRISTOPHE ROGUE
1794 - SOUVENIRS ET JOURNAL D'UN BOURGEOIS D'ÉVREUX
NICOLAS-PIERRE-CHRISTOPHE ROGUE
Le vendredi 3 janvier, on transporta à Paris les personnes détenues pour l'affaire du Calvados. Elles furent conduites de brigade en brigade par la gendarmerie, à l'exception de Jérôme Letellier, premier maire constitutionnel, qui se tua la nuit, veille du départ, d'un coup de pistolet, dans la maison des religieuses ursulines où il étoit en arrestation avec beaucoup d'autres personnes.
Le vendredi 17 janvier, on fit proclamer que tous les cordonniers et tailleurs étoient avertis de se rendre à Vernon, pour y travailler en atelier commun, et que ceux qui ne s'y transporteroient pas seroient regardés comme suspects et mis en arrestation.
Le même jour, on transporta aussi à Paris le duc régnant de Bouillon. Il fut mis en arrestation chez lui la veille, et son intendant fit apposer les scellés sur tous ses papiers et titres. Il fut conduit à Paris par des gendarmes et quelques sans-culottes. Depuis ce jour, son château de Navarre fut gardé par des sans-culottes payés et nourris à ses dépens. Il en fut de même chez toutes les personnes qui étoient en arrestation dans différentes maison de la ville.
Ce fut aussi dans cette semaine là que l'on fit abattre dans l'église Cathédrale, devenue temple de la Raison, tous les saints qui étoient aux chapelles, de même que l'image de la mère de Dieu qui étoit placée derrière le choeur, dans une grande chapelle nommée de son nom, la Mère-de-Dieu. Toutes ces saintes images furent brisées et cassées par morceaux et jetées tout d'un tas à la place où étoit la chapelle de Saint-François ; tout le restant des chapelles fut dévasté, comme les tableaux qui y étoient, et les autels renversés. Tout fut détruit entièrement, de même que les fonts de baptême qui étoient de marbre. Les bénitiers eurent le même sort ; ils furent aussi brisés par morceaux.
Le 28 janvier, l'église de l'Hôtel-Dieu fut aussi démeublée pour y tenir le conseil de guerre pour les punitions de la garde nationale ; on en retira tous les ornements qui y étoient, aussi bien que les cuivreries, comme chandeliers, croix, lampies et autres meubles d'église.
On fit aussi, le même jour, retirer de dessous le porche de cette église, les débris des saints et des frères de la charité qu'on avoit brisés et qui étoient sur le portail, afin de rendre le passage plus libre.
Le mardi 18 février, jour de la décade, la société des sans-culottes d'Evreux célébra l'anniversaire de la mort de Louis XVI, et en même temps la fête de l'Abondance.
Cette fête fut annoncée, la veille au soir, par plusieurs coups de canon.
Le matin du jour de la fête, la société se rassembla dans la Cathédrale, d'où elle sortit pour se rendre sur la place St-Léger, portant sur ses épaules en triomphe les bustes de Brutus, Marat et Peltier.
L'Abondance étoit représentée par des laboureurs conduisant une charrue à laquelle pendoient des rubans tricolores. Venoient ensuite tous les attirails du labourage, comme semeur, batteur, vanneur et autres, portant tous un instrument de leur état.
Ensuite suivoit le bourreau portant un tableau représentant Louis XVI.
Tout le cortège étoit, comme à l'ordinaire, accompagné de la déesse de la Liberté, portant une bannière et d'une musique chantant des airs analogues à la fête.
Quand tout le cortège fut arrivé sur la place, on déposa sur une espèce de reposoir qui avait été préparé exprès, les bustes de Brutus, Marat et Peltier, et on mit de l'encens brûler devant eux. Ensuite le bourreau coupa avec un couteau, dans le tableau qu'il portait, la tête qui représentoit Louis XVI, et montra cette tête aux spectateurs ; il la mit ensuite dans un corbillon (On croyait qu'un mannequin, décoré des ornements royaux, serait décapité au moyen de la guillotine dont on entendait parler, mais que le peuple d'Evreux ne connaissait pas encore. Quand on vit le bourreau monté sur une échelle double, faire un trou avec un couteau dans un tableau peint en détrempe, tout le monde murmura de la mystification).
Tout cela fini, le cortège se remit en marche et retourna d'où il étoit parti, avec la musique qui jouoit les airs qu'exigeoit la circonstance.
Ce fut dans ces jours-là que l'on fit descendre le restant des cloches qui se trouvoient encore dans Evreux.
Le vendredi 28 février, jour de la décade, la société populaire fit la fête de la délivrance des nègres. Ils équipèrent pour cet effet un charriot avec une espèce de dais soutenu par quatre piliers de verdure. Dans ce charriot étoit monté un nègre de la maison de Navarre avec sa femme et ses enfants ; ils partirent en cet équipage de la Cathédrale, lieu de leurs séances, au son du tambour et de la musique. Il y avoit un détachement de la garde nationale qui précédoit tout ce cortège, des canonniers traînant un canon, et des laboureurs conduisant une charrue ; le char étoit traîné par six chevaux. A la suite il y avoit des hommes qui traînoient sur le pavé deux saints arrachés dans les églises, et qui étoient attachés avec des cordes.
Étant arrivés sur la place de la Fédération, on mit les deux saints en pièces, et, après quelques danses, tout le cortège retourna dans le lieu des séances, où l'on fit une quête pour donner au nègre.
On fit aussi une espèce de repas, et ensuite la danse comme à l'ordinaire.
Ce fut dans cette semaine là que l'on acheva de renverser le dedans des églises qui avoient été supprimées quelques années auparavant, à l'exception de celle de la Ronde, qui avoit été vendue aussi quelques années auparavant et que l'on démolissait.
C'est aussi dans cette semaine là qu'il passa par Evreux un grand nombre de prêtres insermentés, que l'on conduisoit de Rouen à Rochefort.
C'est dans ces temps-là que l'on érigea beaucoup de salpêtrières ; il s'en forma trois dans Evreux.
C'est aussi dans cette semaine-là que l'on enferma les religieuses qui ne voulurent pas faire le serment, et que l'on mit les soeurs de Caër hors de leur maison.
Le 15 mars, on amena de Rouen 400 prisonniers de guerre qu'on logea dans la maison des ci-devant Capucins.
Le jeudi 20 mars, jour de la décade, la société populaire planta un arbre à la place de celui qui avoit été mis sur la place Saint-Léger par Robert Lindet, Duroy et Soeffer, lors de l'affaire du Calvados ; comme cet arbre étoit mort, la société planta celui-ci à la place.
Le vendredi 21, on retira de dedans le caveau de la maison de Bouillon, qui est dans l'église Saint-Taurin, les corps des personnes de cette maison, et les corps et restant de corps furent mis dans une grande fosse, dans le cimetière de Saint-Gilles ; les plombs furent portés à la rivière pour les laver et ôter le mauvais goût qu'ils exhaloient. On retira de ce caveau dix cercueils, tant grands que petits. Ensuite, la municipalité fit faire dans cette église une salpêtrière ; l'on y creusa un puits pour faciliter l'ouvrage, et l'on mit en réquisition toutes les cendres des boulangers, briquetiers et chaufourniers, pour en retirer le salpêtre.
[Lors de la violation de cette sépulture, les cercueils, au nombre de dix, grands et petits, rangés sur le côté. Avant de pénétrer dans le caveau, on prit soin d'y faire brûler des branches de genièvre pour purifier l'air ; puis les cercueils, montés successivement à bras, étaient traînés jusqu'au bord du trou carré de sept à huit pieds de largeur creusé dans le cimetière Saint-Gilles, vis-à-vis de la porte de l'Eglise ; là, on coupait à coups de haches les couvercles des cercueils, dont, aussitôt, on rejetait le contenu dans la fosse, et l'on traînait le plomb sous le bief du moulin et on l'y plongeait pour échapper à l'infection. Cela n'eut pas lieu toutefois sans des propos obscènes qui excitaient l'hilarité des assistants. L'un d'eux, concierge du tribunal criminel, voulant s'assurer de ce que contenait un des linceuls, après avoir reconnu qu'il contenait une femme, le rejeta dans la fosse où elle tomba sur un des corps (celui du père du dernier duc de Bouillon) dans une position qui donna lieu aux rires et aux propos les plus dégoûtants.
Il y a peu de temps, ces ossements ont été retirés de la fosse qui les renfermait, et pêle-mêle, avec tous ceux qu'on releva des anciennes fosses communes où le renouvellement périodique des sépultures ne leur assure pas encore l'éternel repos.]
Le jeudi 3 avril, on borna la nourriture des habitants d'Evreux à une livre et demie de pain par jour pour les hommes travaillant fort, et une livre pour les autres et pour les femmes et enfants au-dessus de quatre ans, et une demi-livre pour les enfants au-dessous. (Il n'y a que la disette de 1817 qui puisse être comparée à celle de 1794. La première était la conséquence des pluies continuelles qui avaient régné en 1816 ; celle de 1794 était factice. - Quand on priait quelqu'un à dîner, on ajoutait, par post-scriptum, l'invitation d'apporter son pain.)
Le samedi 5, on fit placer dans l'église de Saint-Pierre, les marchands de beurre, d'oeufs, de volailles, parce que dans le Grand-Carrefour, il y en avoit qui, dans la foule, emportoient la marchandise des marchands sans la payer, à cause de l'extrême disette de ces denrées, crainte qu'il y en eut qui en emportassent trop et que les autres n'eussent rien, puisqu'on a vu séparer une livre de beurre en quatre, une douzaine d'oeufs en quatre, et des volailles étouffées à qui les auroit.
C'est dans cette semaine là que l'on déplomba les églises et les clochers, et que l'on brisa les croisées de ces mêmes églises pour en avoir quelques barres de fer qui les traversoient et les plombs des vitres.
C'est aussi le 4 de ce mois, que le représentant du peuple Siblot arriva à Evreux, qu'il épura les corps administratifs et la société populaire, et qu'il mit provisoirement en liberté la municipalité qui était en arrestation. Il prit aussi un arrêté par lequel tous les prêtres étoient obligés de remettre à leur municipalité leurs lettres de prêtrise et ensuite de se rendre dans la maison d'arrêt à ce destinée.
Ce fut aussi vers ce temps qu'une commission de sans-culottes se transporta chez tous les citoyens pour y visiter les caves, écuries et autres lieux, afin de voir s'il n'y avoit point de salpêtre et mirent en réquisition les futailles, chaudières et autres ustensiles propres à faire du salpêtre.
Le mercredi 29 avril, jour de décade, on reçut un général, un commandant de la place et des lieutenants et adjudants-généraux. (Ce commandant était un vieux capitaine d'invalides, nommé Léger, qui était très-sourd, aussi rien n'était plus risible que le conseil de discipline lorsqu'il le présidait.)
Le jeudi 1er may, on fit assembler toutes les communes du canton d'Evreux qui amenèrent leurs chevaux et charrettes, sur lesquels on prit le nombre de quarante chevaux et onze charrettes, les bâches de dessus les voitures et des charretiers pour partir quelques jours après à l'armée.
Le mardi 6 may, l'on fit proclamer dans les carrefours et places publiques d'Evreux, de porter une livre de chiffons par individu au-dessus de quatorze ans, et de les déposer à la municipalité qui enregistreroit tous ceux qui les portoient, afin de connaître ceux qui ne se conformeroient pas. (Ces chiffons étaient destinés à faire de la charpie pour l'armée. Aux séances de l'assemblée populaire, tandis que les hommes péroraient, les dames, assises et condamnées au silence, se dédommageaient en éfilant de la charpie, et les enfants jouaient dans les bas-côtés. Tout cela était dominé par la voix des censeurs qui répétaient à intervalles et d'une voix monotone : Silence, citoyens ! Silence !)
Le lundi 12, on exécuta et mit à mort le nommé Vallée, curé de Pithienville, proche Evreux, qui avoit refusé de prêter serment, ou l'avoit prêté et s'étoit rétracté. En conséquence, ayant été dépossédé et ensuite obligé de sortir de France, mais ne l'ayant pas fait, après avoir erré de côté et d'autre, il fut découvert et amené dans le grand séminaire qui est une des prisons d'Evreux, le vendredi d'avant, et condamner le 12 may à la peine de mort portée par un décret de la Convention nationale, contre les prêtres qui auroient refusé le serment et qui seroient retrouvés en France. Il fut condamné sur le coup de midi et mis à mort le même jour, à 6 heures de relevée, sur la place de Saint-Léger, autrement de la Fédération, et son corps enterré dans le cimetière de cette paroisse abolie.
[Vallée, curé de Pithienville, n'ayant pas cru devoir prêter serment, avait encouru la peine de l'exil. Il n'obéit point et, comptant sur des temps meilleurs, se cacha chez un de ses amis. Survint un nouveau décret portant que tous ceux qui recèleraient des prêtres réfractaires encoureraient eux-mêmes la peine de mort. Vallée, en honnête homme, ne voulut pas exposer la vie de son ami et quitta son asile sans rien dire à personne, et vint lui-même se livrer. L'identité fut constatée et la condamnation immédiatement prononcée, ainsi que le portait la loi.
L'accusateur public, qui eut le malheur d'être chargé de requérir cette inique condamnation, était un M. Lefebvre, qui existait encore à Evreux il y a une douzaine d'année.
Vallée était un bel homme, fortement constitué et dans la force de l'âge. Il marcha au supplice à pied, saluant et souriant à toutes les personnes de sa connaissance qui se rencontrèrent nombreuses sur son passage.
L'échafaud était dressé vis-à-vis de la porte du couvent des Ursulines. Vallée y monta d'un air calme et serein, ayant la face tournée du côté de la ville. On l'attacha à la fatale planche et lorsqu'elle eut fait la bascule, il arriva que Jouen, le bourreau, qui se servait de l'instrument pour la première fois, avait, dans la crainte qu'on y touchât, fixé le déclin avec un cadenas dont il cherchait inutilement la clef dans ses poches. Enfin il la trouva au bout de deux ou trois minutes dans un gousset, lâcha l'instrument fatal, et le sacrifice fut accompli.
Au lieu de détacher le corps à la manière ordinaire, le bourreau releva la planche contre laquelle le corps resta attaché par les courroies. La vue de ce corps sans tête que, quelques minutes auparavant, on avait vu marcher, jeta l'épouvante parmi les spectateurs. Tout le monde se sauva ... On fuyait à pleine rue.
Le corps, placé sur une civière, fut porté dans le cimetière de Saint-Léger et jeté, sans cérémonie et avec les habits qu'il portait, dans la fosse qui avait été préparée d'avance.
Vallée était en chemise, vêtu d'une culotte courte, de bas gris drapés et chaussé d'une paire de souliers.
Les troubles politiques ne vouèrent que deux têtes à l'échafaud, et ces exécutions sont les seules qu'aient à enregistrer les fastes révolutionnaires de la ville d'Evreux. Sept années s'étaient écoulées sans que la justice humaine eut réclamé une vindicte capitale, et la première victime de la guillotine lui fut livrée par les passions. La corde avait mieux fini son rôle : le dernier pendu à Evreux avait du moins des crimes à expier. Quoiqu'il n'y ait point de rapport à établir entre un honnête homme, fidèle à son serment et victime des passions, et un voleur de profession, mais qu'il y a toute une révolution entre le gibet et la guillotine, on croit devoir suppléer au silence du chroniqueur Rogue et placer ici le récit de la mort du dernier pendu. Puisque le progrès s'attache à tout, le lecteur verra quelle marche a suivi à cette époque l'art de faire mourir les hommes.
C'était en 1787, un ancien soldat nommé Rouillon, n'ayant point d'argent et voulant s'en procurer, s'introduisit dans une ferme et prit dans l'écurie les deux meilleurs chevaux. Il les fit passer par une brèche du mur placée à quatre pieds au-dessus du sol, ce qui peut servir à donner une idée de la force de cet homme, qui avait près de six pieds. Rouillon fut condamné, pour ce fait, à être pendu "jusqu'à ce que mort s'ensuive".
Le jour de l'exécution, Rouillon sortit de sa prison, alors dans la rue Chartraine, assis dans une petite charrette attelée d'un seul cheval, et s'arrêta en passant dans l'église de l'Hôtel-Dieu, pour y boire le vin du condamné, qui lui fut offert par la charité, chargée en cela d'exécuter le testament de Georgette Legras, et assister à une cérémonie religieuse qui fut faite par le prieur de l'hôpital. Il pouvait être alors huit heures environ et il faisait nuit depuis plus de deux heures ; la marche funèbre était éclairée par des hommes portant de grosses torches de résine.
La potence avait été placée à l'intersection de la Grande-Rue et de celle de la Grosse-Horloge, à dix pieds environ au-delà du ruisseau qui traverse le Carrefour. Le bras de la potence était tourné du côté de la rue de l'Horloge et l'échelle en avant, du côté de la Grande-Rue.
Rouillon était assis sur la paille dans la voiture, la face tournée du côté du cheval ; les exécuteurs le soutenaient.
Lorsqu'il fut arrivé au lieu de l'exécution, on fit faire un demi-tour à la voiture, et on l'accula contre l'échelle. Le bourreau passa de la voiture sur l'échelle et, s'y retournant, saisit Rouillon par le derrière du collet de la veste et l'attira à lui, le fit ainsi monter en reculant, tandis que les aides le poussaient par en bas ; cela dura au moins deux minutes, et le public crut facilement que le patient ne s'aidait pas.
Rouillon avait les mains attachées par devant et la corde qui servait à les lier était passée en sautoir par dessus le cou, ainsi qu'on vit le lendemain ; il portait en outre, autour du cou, la corde de suspension toute préparée.
Lorsque le patient fut arrivé à une hauteur convenable, le bourreau accrocha l'extrémité de la corde à un fort piton solidement fixé au bras de la potence, puis, s'adressant à Rouillon, il lui dit : "Dis comme moi : Jésus Maria ... Jésus Maria ... Le pauvre diable avait à peine proféré d'une voix soude le troisième Jésus Maria, que le bourreau, le poussant du genou, le jeta hors de l'échelle. Faisant aussitôt volte-face, le bourreau plaça son pied droit sur les mains de Rouillon, comme il aurait fait dans un étrier, et pesant de tout son poids sur cet appui, il s'agita violemment. Au bout d'une ou deux minutes, au plus, il se reposa sur l'échelle, fit pirouetter le supplicier et, comme s'il avait cru un supplément nécessaire, il lui donna une dizaine de nouvelles secousses et descendit de l'échelle après l'avoir fait pirouetter encore.
Le lendemain, qui était un dimanche, le corps demeura suspendu aux regards des passants. Il était horrible à voir : la figure était gonflée et de couleur violacée ; la langue, plus violette encore que la face, sortait de la bouche de toute sa longueur, et les sécrétions qui la couvraient, provoquaient un insurmontable dégoût.
Le soir, il fut porté au gibet de la Côte-de-la-Justice, composé de piliers de pierres de taille, liés entre eux par des pièces de bois, et y fut suspendu, le cou renfermé dans un des colliers à charnières qui étaient attachés avec des chaînes de fer à chacune des traverses.
Quelque horribles que soient ces détails, le lecteur y trouverait encore des indices de progrès, q'il était permis de lui faire le récit d'une exécution criminelle au siècle précédent, lorsque le supplicié, les membres mutilés, coupés ou brûlés, était ensuite haché par lambeaux et traîné par les rues qu'il ensanglantait, et, suivi de chiens affamés, allait pourrir enfin aux portes de la ville, pour la plus grande édification des habitants.]
Le mercredi 21, on fit assembler de nouveau tous les chevaux et charrettes du canton d'Evreux, afin de choisir huit voitures et trente-deux chevaux pour aller à l'armée porter des munitions et bagages.
C'est aussi dans cette semaine là que l'on vendit les boiseries des églises d'Evreux, comme lambris, bancs, armoires, buffets d'orgues, chaires à prêcher et autres objets en bois.
Ce fut aussi vers ce temps-là, que l'on fit effacer de dessus les portails de la Cathédrale les inscriptions de TEMPLE DE LA RAISON ET DE LA PHILOSOPHIE, pour y substituer celles de : LE PEUPLE FRANCOIS RECONNOIT UN ETRE SUPREME ET L'IMMORTALITÉ DE L'AME, et la société populaire arrêta que l'on n'y danseroit plus et que l'on ne pourroit point y entrer le chapeau sur la tête.
Le vendredi 30 may, on proclama que le lendemain 31 seroit fête en mémoire du 31 may 1793, qui fut l'époque à laquelle Buzot et autres députés de la Convention furent mis en arrestation à Paris, comme conspirateurs et traîtres à la patrie.
Le dimanche 8 de juin, jour de la Pentecôte et jour de la décade, on fit la fête de l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme.
La société populaire et la municipalité firent avertir tous les bons citoyens, au son du tambour, avec invitation de travailler à une montagne sur la place de Saint-Léger, autrement de la Révolution. A cet effet, on porta beaucoup de terre et vidanges de démolition dont on forma une montagne autour de l'arbre de la liberté, et on fit planter dessus des arbres et fleurs que l'on arracha dans les bosquets et jardins de Navarre, et on employa une partie des ouvriers de Navarre à plaquer des tapis de gazon et à faire un grillage autour, pour que personne ne hageat rien. (L'appel fait à la population pour la construction de la montagne fut fait au son du tambour et avec une sorte de solennité. On s'arrêtait à chaque carrefour. Il commençait par ces mots : Au travail, Ebroïciens ! au travail ! La proclamation était lue par un nommé Cheval, qui devint greffier de la justice de paix.
C'est Racine, ancien jardinier du duc de Bouillon, qui dirigea les travaux de la montagne, petit tertre de quatre à cinq mètres de hauteur que l'on érigea sur la place Royale, vis-à-vis le pont de Caër, là, ou peu de temps auparavant, on avait exécuté le malheureux abbé Vallée.
La femme du général, qui était alors à Evreux, y roula de sa main quelques brouettées de terre).
Le jour donc étant arrivé, on sonna les deux grosses cloches pour avertir les citoyens de se préparer à la fête. Chacun para sa porte de branches de chêne et guirlandes de même bois mêlées de fleurs. L'on sonna encore, vers les neuf heures du matin, les cloches pour assembler les citoyens et citoyennes, parées d'habillements blancs, de même que des jeunes filles portant des bannettes remplies de fleurs. Le lieu du rassemblement fut donné pour se réunir sur la grande route de Caen, proche la porte du Bois-Jollet. Alors tout le monde se plaça dans les rangs destinés aux hommes et au femmes, les pères à droite avec leurs fils et les femmes à gauche avec leurs filles, et portant tous des bouquets de roses à la main. La marche étoit accompagnée de deux cents hommes de la garde nationale en armes, d'une pièce de canon et d'un bataillon qui passoit par Evreux. Comme il devoit arriver ce jour-là, il força sa marche et arriva la nuit afin de pouvoir se préparer à la fête. En avant et en arrière du cortège étoient les gendarmes à cheval, et, au centre, les autorités constituées que la commune renferme.
Alors le cortège arriva à la montagne en chantant des airs patriotiques accompagnés par une musique guerrière ; ce fut là que le maire monté sur la montagne, prononça un discours et les jeunes citoyennes jetèrent des fleurs. Ensuite le cortège se remit en marche et arriva au temple de l'Eternel en chantant des hymnes patriotiques en l'honneur de l'Etre suprême. Le reste de la journée se passa en danses autour de la montagne.
Le mardi 10 juin, on amena à Evreux 350 prisonniers de guerre Anglois qu'on logea à St-Taurin ; mais il en repartit le lendemain 150 pour Louviers et Pont-de-l'Arche.
Le 14 juin, on fit apporter de Rouen 13,000 pesant de riz pour suppléer aux denrées qui manquoient, et les voitures remportèrent avec elles des cloches.
Le dimanche 15 juin, on proclama que tous les jeunes gens depuis 16 ans jusqu'à 17 ans et demi, se trouvassent le lendemain matin à la municipalité, pour en prendre un de bonne volonté et ensuite l'envoyer à Paris à l'école de Mars. (Ce fut le fils d'un menuisier, qui demeurait rue de la Petite-Cité, auprès de la maison de Buzot, qui fut choisi.)
Le mercredi 18 juin, jour de la décade, on fit la fête du Genre Humain ; on sonna la cloche le matin pour assembler les citoyens au temple de l'Eternel, pour invoquer son assistance et entendre l'épître et l'évangile républicains.
On proclama que tous les citoyens eussent à porter dans le plus bref délai, 3 livres de cendre par individu à la maison de St-Taurin pour accélérer la formation du salpêtre.
Le lendemain il arriva encore 200 prisonniers de guerre Anglois que l'on envoya dans les districts.
Le vendredi 20 juin, on proclama que tous ceux qui avoient chez eux quelque provision de bled, orge, seigle, farine et même de pain, eussent à le déclarer sous 24 heures, sous peine d'être regardés comme ennemis de la patrie et déclarés suspects, mis en arrestation, traduits devant les tribunaux, et jusqu'à être dénoncés à l'accusateur public du tribunal révolutionnaire.
Le dimanche 22, on proclama que les bonnes citoyennes étoient invitées à prendre le soin de l'hôpital, à cause que les soeurs ne vouloient point prêter serment.
Le même jour, on vendit toutes les boiseries des chapelles de la Cathédrale qui avoient été dévastées par un commissaire de la Croix.
Le lundi 23, on fit amener les cochons qui avoient été mis en réquisition dans le canton pour en choisir un certain nombre.
Le même jour, le comité de surveillance fit approcher à son comité plusieurs citoyens qui, la veille qui étoit dimanche, s'étoient parés et habillés et s'étoient promenés sans travailler ; ils furent réprimandés de ce qu'ils fêtoient le dimanche.
Le jour de St-Jean, qui est une "louée" pour les gens de la campagne qui travaillent à la moisson, ils firent arrêter et mettre au corps-de-garde ceux qui n'avoient point de cocarde et qui étoient parés plus que les jours de travail, disant qu'ils fêtoient les fêtes fanatiques. (Les femmes même furent obligées de porter des cocardes à leurs bonnets. Celles qui négligeraient d'en attacher étaient insultées par les hommes et surtout par les femmes du peuple.)
Le mercredi 25 de juin, les prisonniers de guerre Anglois qui avoient été amenés à St-Taurin, furent conduits à Louviers pour y demeurer, faute en partie de subsistances à Evreux, et en ce que Louviers n'avoit point de prisonniers de guerre et que tous les autres districts du département en avoient.
Le dimanche 13 juillet, on condamna à mort au tribunal, le nommé Duhalé, prêtre, chanoine d'Ecouis, conseiller au ci-devant parlement de Rouen, pour n'avoir point prêté serment et être resté sur le territoire de France, et ne s'être pas présenté dans les deux décades qui avoient été accordées aux prêtres insermentés pour se rendre dans les prisons d'arrêt, pour être déportés. Il avoit été amené la veille de Pont-Audemer, et fut exécuté sur la place de Saint-Léger, dite de la Révolution, vers les six heures du soir. (Ce malheureux était un petit bossu ; il embrassa affectueusement Jouen, l'exécuteur, avant de se livrer à lui. Il lui avait donné, comme souvenir, une bague qu'il portait au doigt. Comme l'abbé Vallée, il fut enterré immédiatement dans le cimetière de Saint-Léger.)
Le lundi 14, on fit la fête de la prise de la Bastille. La société populaire avoit fait dressé, dans le pré du Bois-Jollet, une espèce de Bastille, pour en faire la prise et la renverser. On fit proclamer à l'avance que l'on sonneroit le tocsin, pour que les citoyens ne s'effrayassent point ; on choisit aussi cinquante citoyens de la garde nationale pour être vainqueurs de la Bastille.
Le matin du jour de la fête, on battit la générale, et le tocsin sonna depuis cinq heures du matin jusqu'à sept heures. Il fut dit que les citoyens s'assembleroient sans grande parade, mais seulement comme gens à leur travail, et que l'on s'armeroit de toutes sortes d'instruments, comme ceux qui coururent à la Bastille. Il y eut un citoyen qui représentoit le gouverneur. Alors les cinquante hommes firent l'attaque de la Bastille par plusieurs décharges, et on tira plusieurs coups de canon. On prit le gouverneur, qui fut amené à la municipalité, et la fête fut achevée par des danses. (Celui qui remplit le rôle du gouverneur de la bastille était aussi la grosse caisse de la garde nationale. C'était un gros hommes, bon vivant, vêtu de l'habit écarlate de cérémonie chez le duc de Bouillon. Il se débattait violemment sur la plate-forme de la bastille peinte sur une toile. On le chargea de chaînes et on l'emmena triomphalement lorsque l'on n'eut plus de poudre à brûler. Comme on tirait le canon et que l'explosion faisait flotter la toile, cela produisait un singulier effet.)
Le jeudi 17, on fit encore assembler les paroisses du canton, à Evreux, pour y amener en venant leurs cochons, qui avoient été mis en réquisition, pour en prendre vingt-sept, que l'on mit à Saint-Sauveur.
C'est aussi dans ces temps-là que l'on réduisit les habitants d'Evreux à une demi-livre de pain par jour, encore ne l'avoit-on qu'avec beaucoup de peine, ce qui obligea beaucoup de citoyens à aller dans les campagnes en demander aux laboureurs pour de l'argent, quoiqu'ils n'en eussent guère, puisqu'on les avoit obligés d'apporter tout ce qu'ils avoient, à Evreux, au magasin de Saint-Sauveur, pour les armées, ou au séminaire, pour Paris.
Le lundi 28, jour de décade, on fit la fête de l'Adolescence. On fit prévenir tous les jeunes enfants de s'assembler pour aller à cette fête, et un d'entre eux portoit une bannière où étoient ces mots : "Barra est mort pour sa patrie, et nous imiterons son exemple". Un autre portoit aussi une bannière, où il y avoit quelque chose de semblable. Ils furent conduits à la Montagne, sur la place de la Révolution, et de là reconduits au temple de l'Eternel.
Le dimanche 10, on fit la cérémonie dite fête du 10 août. On annonça la veille de cette fête par le son de la cloche, qui étoit restée dans la tour de la Cathédrale, et le lendemain matin on la sonna encore pour assembler les citoyens. On avoit fait dresser dans le pré, dit le Champ-de-Mars, la pyramide avec trois autels à la Patrie autour de cette pyramide, et on avoit formé, avec des arbres et des cerceaux, des espèces d'arcs de triomphe. On planta autour de tout cela quatre-vingt-sept arbres avec des inscriptions, sur lesquelles il y avoit écrit : "Mort aux tyrans ; la Vendée n'est plus", etc. Les citoyens n'étoient pas tous sous les armes, mais seulement un détachement.
Ils s'assemblèrent et partirent tous de la place dite de la Révolution, étant accompagnés de jeunes citoyennes vêtues de blanc, portant des espèces de torches avec des inscriptions sur lesquelles étoient écrit : "La fraternité ou la mort, la liberté, l'égalité," etc. Ensuite venoit un char rempli de tous les instruments de l'agriculture, des arts et métiers. Ils se rendirent au Champ-de-Mars, et après que la cérémonie fut achevée ils s'en retournèrent au temple de l'Eternel y chanter des hymnes patriotiques. On acheva la journée dans le Champ-de-Mars, par des danses, qui y furent continuées tous les jours, le soir, jusqu'à la décade suivante.
C'est vers ce temps que la rue dite de Notre-Dame changea de nom et qu'on la nomma rue Peltier.
Quelques jours avant cette cérémonie on fit proclamer que les marchands, qui avoient coutume de s'étaler le long de la rue de St-Taurin, pourroient y aller comme par le passé, et il s'y en étala qui restèrent pendant le temps que duroit l'octave, quoique l'on n'allât pas à l'église puisqu'elle est changée en salpêtrière.
Ce fut aussi vers ce temps que Jean-Baptiste Mazière, tourneur en bois, natif d'Evreux, inventa la manière de tourner la fonte et présenta de son ouvrage à la Convention.
Le dimanche 24 août, on fit sortir, en vertu d'un décret de la Convention, les détenus de la maison d'arrêt, mais seulement les ouvriers, manouvriers, et gens qui travailloient de leurs mains pour vivre ; il y avoit déjà quelques jours que plusieurs de ces personnes en étoient sorties en ce que leurs parents et leurs femmes allèrent à Paris au comité de salut public et obtinrent leur sortie. La société populaire s'intéressa envers beaucoup d'autres dont elle obtint l'élargissement.
Le dimanche 21 septembre, on célébra la dernière sans-culottide. La société avoit chargé un de ses membres de faire un discours ce jour là ; elle fit dresser une pyramide dans le pré et ils allèrent en cérémonie chanter, danser, et revinrent dans le lieu de leurs séances. La journée fut achevée par des danses dans le pré du Bel-Ebat.
C'est aussi vers ces jours là que le comité de surveillance, dit le comité révolutionnaire d'Evreux, dénonça à la Convention la société populaire d'Evreux, et toute la commune, comme étant dominée par les aristocrates qui avoient été élargis et tirés de la maison d'arrêt et traitant la société de "moule à certificats de civisme" et mille autres invectives fausses, ce qui fit que la société, dans sa séance du mercredi 24 (parce qu'elle tient séance tous les trois jours), arrêta qu'elle enverroit une adresse à la Convention pour se laver des inculpations faites contre elle et contre toute la commune d'Evreux. En conséquence, elle nomma une commission pour rédiger une adresse pour le lendemain, qu'elle devoit tenir séance extraordinaire, et la société interpella les membres du comité de surveillance, comme sociétaires, de dire si c'étoit eux ou un des administrateurs du département qui avoit rédigé la dénonciation ; mais quelques membres du comité dirent qu'ils ne leur devoient point de compte comme étant autorité supérieure, et alors la société arrêta que, si dans dix jours ils ne se rétractoient pas de leur dénonciation, elle les bifferoit du rang de sociétaires.
Alors, l'adresse fut, dans ces jours-là, définitivement adoptée et la société arrêta qu'elle seroit présentée à l'administration du département, de district et à la municipalité, pour que les commissaires nommés pour la porter à Paris pussent partir le samedi suivant. Elle fut présentée à la signature de tous les citoyens d'Evreux, sociétaires ou non, excepté aux citoyens qui avoient été mis en arrestation, pour ôter aux malveillants l'occasion de calomnier la commune.
Mais quand on présenta au département et à la municipalité, ils dirent qu'ils trouvoient quelques expressions trop fortes et ils refusèrent de la signer. Elle fut, le soir même que les commissaires devoient partir, l'objet d'une nouvelle discussion et on la fit examiner de nouveau. Enfin, on la trouva bonne comme elle étoit et on la présenta de nouveau au département, et à la municipalité qui refusèrent encore de la signer, s'appuyant sur une loi qui leur défendoit de signer aucune adresse faite par toute société quelconque. Alors la société décida que ses deux commissaires partiroient le lundi 29 avec les signatures des citoyens de la commune.
Le dimanche 28 septembre, on proclama que l'on invitoit tous les bons citoyens à donner une somme quelconque pour l'équipement d'un vaisseau.
Le soir de ce jour la société donna à ses commissaires des pouvoirs pour aller à Paris, et ils partirent le lendemain. Ils passèrent par Vernon, pour présenter leur adresse à l'administration de district qui refusa aussi de la signer ; ce qui n'empêcha pas les commissaires de continuer leur route pour Paris, où ils arrivèrent quelques jours après et présentèrent à la Convention leur adresse, qui fut accueillie avec de vifs applaudissements ; on en ordonna l'insertion tout au long au bulletin de la Convention et on accorda l'honneur de la séance aux commissaires.
Le vendredi 3 octobre, les citoyens d'Evreux et d'autres qui avoient été conduits à Paris pour l'affaire du Calvados, arrivèrent le matin à Evreux, ayant obtenu leur élargissement, à l'exception de deux qui moururent à Paris. (Les deux prisonniers qui moururent à la conciergerie furent Cherchin et Talibon.)
Le dimanche 5 octobre, on proclama encore pour que les citoyens portassent de quoi équiper un vaisseau.
Le mardi 21, jour de la décade, la société populaire fit la fête des grandes victoires, que les armées françaises remportoient de toutes parts. Elle partit de la Cathédrale, autrement dit du Temple de l'Etre suprême et se transporta à la Montagne, sur place dite de la Révolution, en chantant des airs patriotiques et revint dans le lieu d'où elle étoit partie. Le restant de la journée se passa en danses dans le temple de l'Eternel, mais on avoit mis un rideau devant la grille du choeur, la décence demandant cela.
Ce fut dans ces jours-là que l'on fit partir la plus grande partie des prisonniers de guerre qui étoient à Evreux ; on les envoya dans différents endroits du département pour ramasser des fênes, fruit du hêtre, pour faire de l'huile ; car l'huile étoit devenue très-rare et fort chère ; encore ce n'étoit point de l'huile d'olive, car elle est tout-à-fait disparue. On envoya avec les prisonniers, les domestiques des officiers Hessois, formant un état-major, qui avoient été faits prisonniers de guerre et que l'on caserna dans la maison dite des soeurs de Caër.
Le mercredi 5 novembre, on mit en prison deux membres du comité révolutionnaire d'Evreux, accusés de vol, en faisant des arrestations à différents endroits.
Le vendredi 7 novembre, on proclama, dans les carrefours d'Evreux, le décret qui replaçoit le district dans les murs de cette ville. Ce décret fut rendu sur un très-grand nombre de pétitions faites par toutes les communes et cantons du district, qui se plaignoient que la trop grande distance les dérangeoit beaucoup de leurs travaux, en ce qu'il y avoit des communes qui étoient écartées de Vernon, de onze à douze lieues.
Alors l'agent national près le district vint à Evreux pour, de concert avec l'agent national près la commune, chercher une maison convenable ; ils choisirent la maison dite des soeurs de Caër, sur la place de la Révolution, et on y mit des ouvriers pour disposer cette maison en état de faire des bureaux et autres objets convenables aux travaux de l'administration.
Il fut donné des ordres dans chaque commune pour que les laboureurs fussent en état de se transporter avec leurs voitures à Vernon, pour prendre et apporter les meubles, papiers et magasins de toute espèce qui s'y trouvoient.
Ce fut le samedi 22 novembre, que les administrateurs arrivèrent à Evreux, précédés de la musique, et au son de la cloches. Le soir du même jour, arrivèrent trente-sept voitures chargées des meubles et effets du district.
Le lendemain, les membres de la municipalité, les commandants de la garde nationale et autres personnes publiques, donnèrent aux administrateurs du district et à la municipalité de Vernon, qui étoit venue les accompagner jusqu'à Evreux, un magnifique repas dans une des salles de la municipalité.
Le lendemain, la société populaire nomma des commissaires pour reconduire les membres de la municipalité de Vernon jusque dans leur commune, et le soir de ce jour qu'il y eut bal, etc.
Le vendredi 28, il arriva encore de Vernon trente-sept voitures de toutes sortes d'effets du district que l'on déchargea en partie dans les Ursulines.
Le mercredi 17 décembre, on élargit plusieurs religieuses de dedans la prison du séminaire où elles avoient été transférées des Ursulines, à cause des magasins que l'on fit dans leur couvent. Elles furent élargies pour cause de maladie.
Le mardi 30, jour de la décade, on commença à ne plus sonner la cloche le matin pour avertir les citoyens, à cause que cela coûtoit trop, mais on la tinta, et il fut dit aussi que l'on ne danseroit plus le soir dans le temple de l'Eternel, aussi à cause de la cherté de la chandelle qui valoit 4 liv. la livre.
Le même jour, on supprima les billets de halle à cause de la nouvelle loi sur la liberté du commerce, mais on ne tarda pas à les remettre pour pouvoir maintenir la police de la halle.
Extrait
Souvenirs et journal d'un bourgeois d'Evreux
Nicolas-Pierre-Christophe Rogue
1740 - 1830
Publié par Théodore Bounin
1850


