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La Maraîchine Normande
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24 février 2014

GISORS (27) - ARRESTATION ET ASSASSINAT DE LOUIS-ALEXANDRE, DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

ARRESTATION ET ASSASSINAT DE M. DE LA ROCHEFOUCAULD

GISORS


On s'occupait à Gisors, comme partout ailleurs, des évènements de Paris, arrivés le 10 août 1792, lorsque, le quatre septembre suivant, on vit arriver au trot une voiture, attelée de six chevaux de poste. Elle était escortée par la gendarmerie de Gournay-en-Bray.
Bouffard était là, attendant. (Un nommé Bouffard (Jean-Baptiste), ancien régent du collège de Vernon, fut envoyé alors à Gisors avec des pouvoirs presqu'illimités.)


La voiture venait de Forges-les-Eaux. Elle avait tranquillement traversé la ville de Gournay. Deux individus, Pierre-Antoine Parein et Mathieu Courchant avaient pour ainsi dire été les geôliers de la route, depuis Gournay.


Aussitôt arrivés à Gisors, à l'Hôtel-de-l'Ecu-de-France, tenu alors par le nommé Louis Asseline, ceux qui étaient dans la voiture demandèrent des chevaux pour relayer, afin de partir de suite.
Bouffard s'y opposa, car une fois arrivés à Gisors, les prisonniers lui appartenaient.
Une vive émotion eut lieu parmi la foule, de voir ainsi arriver une voiture attelée de six chevaux, escortée de quatre gendarmes et de deux commissaires.

Louis_Alexandre duc de La RochefoucauldCes voyageurs étaient : 1° M. le duc Louis-Alexandre de la Rochefoucauld, né en 1735. Protecteur éclairé des sciences et des lettres qu'il cultivait lui-même ; membre de l'assemblée des notables ; député aux Etats-généraux par la noblesse de Paris, fit partie de la minorité qui se réunit au Tiers-Etat, le 25 juin ; puis, Président du département de Paris ; 2° Mme la duchesse d'Anville, sa mère ; 3° Mme la duchesse de la Rochefoucauld, sa femme ; 4° Mme d'Astorg ; 5° et le savant Dolomieu, membre de l'Institut, célèbre minéralogiste, ami du duc.


Après les évènements du 20 juin, le duc de la Rochefoucauld avait provoqué et signé l'arrêté qui avait suspendu de leurs fonctions Manuel et Péthion. Cela lui était imputé, après le 10 août, comme un crime.
Grand seigneur bienfaisant, il avait propagé tout ce qui pouvait être utile à ses concitoyens. Partisan de la monarchie constitutionnelle et des progrès, sa belle vie fut couronnée par un horrible assassinat, au milieu de ce peuple qu'il avait aimé et servi par ses écrits et ses opinions.


La vengeance l'avait été chercher aux eaux de Forges où il s'était retiré. Parein et Courchant l'y avaient arrêté et lui avaient promis de le reconduire à son château de la Roche-Guyon ; mais, le nouvel ordre, c'était Bouffard qui devait le donner.
Ce dernier s'opposa au départ du duc, demanda qu'on assemblât le conseil permanent de la ville de Gisors, et réclama une escorte de gardes nationaux, afin que personne ne fut tenté d'enlever les prisonniers. Alors Bouffard déposa sur le bureau du conseil les pouvoirs de Parein et de Courchant, expédiés sur parchemin. Il y joignit l'ordre dont il était porteur, et cet ordre du comité de surveillance, en date du 16 août 1792, était revêtu des signatures de Merlin, Basire et Lecointre.
A la vue de ces trois noms apposés au bas de l'ordre d'arrestation du duc de la Rochefoucauld, le conseil ne douta plus de ce qui était résolu, et pour épargner aux habitants de Gisors un horrible spectacle, il se hâta de décider, qu'à l'instant même, le duc, escorté de cent gardes nationaux, sous les ordres de leur commandant en chef et accompagné par les membres du conseil municipal, serait conduit jusqu'à l'extrémité de la ville, par la rue de Paris.
Bouffard n'en pouvait plus de rage.


A cette époque, l'Hôtel-de-Ville de Gisors, composé de deux étages surmontés d'un beffroi, existait au-dessus d'une haute porte voûtée, qui formait l'entrée d'un pont, destiné à joindre les deux parties de la ville, situées de chaque côté de l'Epte. Du côté de la salle où était rassemblé le conseil, on apercevait facilement l'Hôtel-de-l'Ecu-de-France où la famille de la Rochefoucauld était détenue par une criminelle violence ; on voyait aussi de l'autre côté, la rue du Bourg dans une grande partie de sa longueur. Pendant le cours de la révolution, on appela cette dernière la rue de la Convention.
Bouffard entendant du bruit dans la ville, quitta le conseil et descendit bien vite : c'était un bataillon de volontaires de l'Orne et de la Sarthe qui arrivait, sans être attendu par d'autres que par lui. Alors il se mêla parmi eux, au pied de l'Hôtel-de-Ville et leur parla à mi-voix.


Tout aussitôt la scène changea : la ville qui, jusqu'alors, était calme, quoiqu'inquiète, fut en rumeur. Les hommes nouvellement arrivés se réunirent devant l'Hôtel-de-l'Ecu-de-France, changé en prison par Bouffard. On vit alors ces sicaires, armés de sabres et de bâtons, vomir des injures et vociférer des menaces de mort.


La municipalité fit des efforts inouïs pour dissiper cet attroupement homicide ; elle n'en put venir à bout. On chercha partout les officiers de ces mutins, mais on ne les trouva nulle part. Les officiers de la garde nationale de Gisors voulurent se faire obéir de ces volontaires, à défaut de leurs chefs, mais leur autorité fut méconnue.
M. Ambroise Pantin, avocat, depuis commissaire près le tribunal du district des Andelys, séant à Gisors, était alors commandant supérieur de la garde nationale. Il voulut ramener ces hommes stipendiés à la tranquillité et à la modération, mais il ne put en venir à bout. Ni sa haute stature, ni sa forte voix ne purent leur en imposer. Ils menacèrent les officiers de la garde nationale, ainsi que les conseillers municipaux, de leur faire un mauvais parti si la générale était battue et de mettre à mort le premier tambour qui battrait la générale. On se tint tranquille. Ils virent alors qu'on les craignait et ils n'en devinrent que plus redoutables.

Voici comment M. de la Mairie, dans le numéro du journal Le Vexin du 15 avril 1849, rapporte la fin de cette scène tragique.


"Depuis la révolution, aucune dévastation n'avait encore été commise dans la ville de Gisors. La première dont elle eut le spectacle fut l'oeuvre des volontaires qui venaient de l'envahir si soudainement ; ils arrachèrent l'enseigne fleurdelysée de l'Ecu-de-France. Ils mutilèrent à coup de marteau les armoiries sculptées du prétoire où se rendait la justice. On les voyait, montés à des échelles comme pour un assaut et armés de haches, de serpes et de couperets enlevés à leurs hôtes ; ils détruisirent sur d'anciennes maisons couvertes d'ornements du XVIe siècle, ce qu'ils prenaient pour des emblèmes de de la religion, des insignes de la royauté. Les maisons et  les boutiques se fermaient : on s'attendait à un grand malheur et tout ce qui se passait pouvait vraiment le faire présager.
Au milieu de ce tumulte, M. de la Rochefoucauld, parut à la fenêtre dans une posture suppliante.
La rage des volontaires s'accrut à sa vue. Les sabres et les bâtons se levèrent comme pour le frapper. On s'élança contre les portes, contre les sentinelles qui les gardaient et on se disposa à escalader les croisées pour en jeter une tête d'homme aux forcenés qui la demandaient.
La municipalité vit l'imminence du danger, et, sans la craindre pour elle, elle se transporta en masse au milieu des volontaires irrités.
On obtint d'eux qu'ils laisseraient sortir de l'auberge la voiture des prisonniers avec l'escorte qui devait l'accompagner ; mais ils exigèrent que M. de la Rochefoucauld traversât la ville à pied. A cette condition, ils jurèrent qu'il ne lui arriverait aucun mal.
On eut trop de confiance en ce serment. On était si heureux de voir la fin des angoisses qui duraient depuis le matin.
Il était quatre heures après-midi. La voiture partit en avant. M. de la Rochefoucauld, après avoir donné un regard à sa femme et à sa mère, se plaça au milieu des officiers municipaux autour desquels se rangea la gendarmerie, et on marcha ainsi dans une quadruple haie de gardes nationaux.
La foule des volontaires suivait sans ordre.
M. de la Rochefoucauld semblait sauvé.
Parvenu au faubourg de Paris, en face la chaussée du Champ-Fleuri qui mène à Cantiers, il allait remonter dans sa voiture, arrêtée en cet endroit. Bouffard le soutenait pour l'aider. Cette marque d'intérêt, ce fut, comme le baiser de Judas, un signal d'assassinat. Les volontaires se ruèrent sur les chevaux, sur la garde nationale, sur les officiers municipaux. Plusieurs habitants de Gisors furent blessés dans cette bagarre, et, pendant le désordre de ce tumulte inattendu, un volontaire, courbé sous un des chevaux de la voiture, se glissa, sans être vu, jusqu'à M. de la Rochefoucauld et lui porta un coup de pointe qui le perça au défaut des côtes. L'infortuné duc eut encore assez de force pour se jeter à la bride du cheval ; mais, au même instant, un pavé l'atteignit à la tête et le renversa. C'était la main d'un volontaire qui l'avait lancé. Il essaya de se relever, mais un troisième brigand l'acheva d'un coup de massue et il tomba sans vie dans les bras d'un officier municipal.
La vue d'un cadavre semblait redoubler la fureur de ces monstres à figure d'hommes. Ils l'insultèrent, le frappèrent à l'envi les uns des autres, et ils parlaient de lui couper la tête pour la promener, sanglante et défigurée, au bout d'une pique, par les rues de la ville.
La municipalité s'opposa de toutes ses forces à l'exécution de cet horrible trophée de cannibales, et le corps, recouvert d'un drap, fut rapporté sur une brouette, à l'Ecu de France d'où il sortit le lendemain pour être inhumé, sans pompe, dans le cimetière de la ville.
Dans la soirée de cette même journée, la duchesse d'Anville apprit, en même temps, la mort de son fils et celle de son petit-fils, Charles de Rohan-Chabot, qui, quelques jours auparavant, avait été massacré à l'Abbaye.
Que de douleurs à la fois !


C'est ainsi que les révolutions emportent les générations qui auraient dû se succéder.
L'arrestation de M. de la Rochefoucauld n'était qu'un prétexte pour s'assurer de sa mort. On ne voulait pas qu'il revint à Paris. La révolution craignait son influence et la commune ordonna son arrestation. Il est certain qu'elle en paya les frais."

Extrait : Histoire de Gisors
par P.-F.-D. HERSAN
1858

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Commentaires
R
je possède un exemplaire original de 1858 en très bon état
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  • EN MÉMOIRE DU ROI LOUIS XVI, DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET DE LA FAMILLE ROYALE ; EN MÉMOIRE DES BRIGANDS ET DES CHOUANS ; EN MÉMOIRE DES HOMMES, FEMMES, VIEILLARDS, ENFANTS ASSASSINÉS, NOYÉS, GUILLOTINÉS, DÉPORTÉS ET MASSACRÉS ... PAR LA RIPOUBLIFRIC
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