FÉVRIER 1794 - BRICHARD, NOTAIRE A PARIS
Il faut se distraire des meilleures choses, car elles engendrent à la longue la fatigue. Si on n'entendait, si on ne voyait qu'Hanriot dans cet hiver de 1794, on croiroit se trouver en pleine foire, par une de ces journées de givre et de neige, devant un de ces drôles qui sur les tréteaux des saltimbanques, pour se défendre du froid qui verdit tout ce que le vin n'a pas rendu écarlate dans leur visage, se démènent comme des furibonds aux dépens des épaules et reins des victimes de la parade. Le dégoût vous prend vite, même au milieu du rire, et on détourne les yeux, pour les reposer un instant.
Certes, ce mois de pluviôse ne fut pas gai. Les prisons étaient remplies. Le désintéressement des agents de Fouquier ne paraît pas avoir égalé leur cruauté. Voici une petite anecdote racontée par Bailleul, qui prouve qu'il pouvait y avoir avec le bourreau des accommodements. Nous l'extrayons de ce livre charmant auquel nous avons fait ailleurs de nombreux emprunts, et que Bailleul a appelé l'Almanach des bizarreries humaines. Il l'écrivait au fond de la Conciergerie, en face de la mort ; il mettait à profit une situation unique pour l'étude philosophique du coeur humain. Dans le drame, Hanriot représente la partie burlesque, mais Bailleul ne prend que le côté des choses dont un philosophe peut sourire : il montre la part du vice, celle du ridicule, celle de la fatalité surtout, dans les destinées humaines. La vie, la mort, sont les numéros d'une loterie ; cependant les chances du tirage augmentent ou diminuent, dans tous les temps, proportionnellement à notre prudence et à notre modération.
FÉVRIER 1794 - BRICHARD, NOTAIRE A PARIS
Brichard, notaire à Paris, fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Il avait été chargé de négocier un emprunt pour le duc d'York ; il n'avait vu là qu'une affaire de métier, ainsi que son confrère Chaudeau, victime encore plus à plaindre des horreurs révolutionnaires. Son entrée à la Conciergerie eut quelque chose de remarquable qui ne doit pas échapper à l'oeil de l'observateur, et qui mérite l'attention de ceux qui veulent profiter des leçons de l'expérience. Sa manière de vivre, et quelques circonstances qui accompagnèrent son procès, sont dignes aussi de remarque.
Il fut amené dans l'après-dînée et placé du côté qu'on appelait des douze. Il se promenait sous le vestibule en face du guichet, lorsque quelques camarades d'infortune lui demandèrent s'il avait fait apporter un lit. Il leur observa que LUI n'était pas coupable ; qu'il resterait en prison tout au plus jusques au lendemain ; que par conséquent il n'avait pas besoin de lit, et qu'il espérait pouvoir s'arranger pour passer une mauvaise nuit. Il ne songeait pas que ceux qui étaient là depuis plusieurs mois ne se croyaient pas plus coupables que lui.
Cet homme semblait n'avoir jamais entendu parler de la révolution, ou au moins ne l'avoir connue que comme une chose qui lui était parfaitement étrangère. Il avait cru que son indifférence, pour ne pas dire plus, l'avait placé à côté, sinon au-dessus d'évènements amenés par des gens qui ne pouvaient raisonnablement figurer auprès d'un notaire de Paris. Il faut déplorer la mort de Brichard ; mais que de sottises dans une telle ignorance des faits ! C'est l'ouvrage de la suffisance et d'une éducation détestable. Lecteurs, qui que vous soyez, fâchez-vous de ces réflexions, si vous le voulez, parce qu'elles contrarient votre façon de penser ; mais retenez qu'abonder dans son sens est un vice déplorable ; qu'il faut examiner les choses avant de les juger, et que si nous les jugeons d'après nos préjugés, nos préventions, nos intérêts, et non d'après les principes qui leur sont propres, c'est nous que nous punissons, nous seuls, et non pas les gens qui pensent autrement que nous. Grands enfants, apprenez à n'être plus des enfants.
Brichard avait de la fortune, et il avait appris qu'on en voulait aux fortunes. Il se faisait servir, pour lui, son maître clerc et un vieil abbé nommé le François, tous arrêtés en même temps que lui et pour la même cause, un petit plat d'épinards. Il espérait démontrer à l'univers qu'un homme qui dînait aussi misérablement ne pouvait être qu'un pauvre homme, dont il était absurde de convoiter les richesses.
L'abbé de la Trimouille l'avait connu dans le monde ; il lui dit tout bonnement à quoi il devait s'attendre ; qu'on voulait le tuer pour avoir son bien, et qu'il fallait qu'il sacrifiât une partie de sa fortune pour conserver sa vie. Il lui offrit de faire d'abord surseoir à son jugement, puis de le faire acquitter, ou au moins de faire mettre ses pièces à l'écart, s'il voulait faire le sacrifice de cent mille écus ou à peu près. Il l'assura qu'il avait des agents sur lesquels il pouvait compter, et qu'il ferait son affaire. Brichard fut effrayé de la proposition, répondit qu'il était innocent, malgré que dans ce moment il fût déjà furieusement désassoupi, et remercia la Trimouille de ses offres.
Brichard fut mis en jugement. Dès les premiers instants de l'instruction, il jugea que l'innocence n'était pour rien dans tout cela. Il vit qu'il ne suffisait pas d'avoir du bien, qu'il fallait encore vivre pour en jouir ; il implora le secours de la Trimouille et lui rappela ses promesses. Celui-ci lui observa qu'il était peut-être trop tard. Cependant il fit venir dans le guichet de la Conciergerie son agent, avec lequel il eut une conférence assez longue. Les premières démarches furent faites, de premières paroles furent données ; mais Brichard fut condamné à mort le lendemain et exécuté. Deux jours plus tôt il aurait été peut-être sauvé par l'entremise de la Trimouille, dont un frère portait les armes contre la République dans la Vendée ; qui lui-même en était l'implacable ennemi, et cela en corrompant des gens, ses amis incomparables et éternellement exclusifs. Au reste, Brichard, enfant, niais, suffisant comme beaucoup de gens qui ne s'en doutent pas, quand on le conduisit à la Conciergerie, devint en peu de temps raisonnable à l'école du malheur ; il se défendit en homme ferme et sensé, et mourut avec courage. S'il n'était pas mort et qu'il eût été rendu à la vie, serait-il redevenu, comme tant d'autres, plus bête et plus furieux qu'auparavant ?
Extrait
Paris en 1794 et en 1795
Histoire de la rue, du club, de la famine.
Composée d'après des documents inédits
particulièrement
les rapports de police et les registres du comité de salut public
avec une introduction par C.A. DAUBAN
PARIS
Henri Plon, Imprimeur-Editeur
10, rue Garancière, 10
1868