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La Maraîchine Normande
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29 novembre 2013

UNE BONNE HISTOIRE : LES DEUX GROGNARDS

grognardsLES DEUX GROGNARDS

Pour être une bonne histoire, c'est à coup sûr une bonne histoire. Quand on me l'a contée, ma foi, je n'ai pas su d'abord si je devais rire ou pleurer. Pour être franc, je crois avoir fait les deux.

Oyez plutôt.

Le colonel Vignolle et le commandant Berlières étaient liés par une amitié solide. On les eût comparer à Nisus et Euryale, Achille et Patrocle, Oreste ... Mais laissons là la mythologie.
Ils avaient vécu trente années côte à côte dans les camps ; ensemble ils avaient eu le dos à moitié gelé sous Sébastopol, le crâne rôti dans les plaines du Mexique, la barbe roussie aux fusillades de l'Année terrible ...
Ils avaient enfin simultanément quitté le service, et comme l'habitude de se voir était ancrée chez eux, autant que celle de la bouffarde, ils s'étaient tout bonnement retirés dans la même ville et dans le même quartier.
Chaque jour, vous auriez pu les voir, sanglés dans leurs redingotes boutonnées hermétiquement, le ventre bombant sous l'étoffe, cheveux en brosse et barbe en pointe, remonter le boulevard jusqu'au café des Trois-Épées.
Et le soir venu, régulièrement à 8 heures sonnantes, heure militaire, le commandant venait s'asseoir dans le salon du colonel, où tous les deux, culottant d'innombrables pipes et devisant des luttes d'autrefois, se livraient à d'enragées parties d'impériale.
C'étaient des grognards de l'Empire, que diable ! et pour eux il n'y avait que ce jeu-là !
A ces réunions intimes, par amitié, pour se flatter un peu l'un l'autre, le commandant disait à son ami "général", et celui-ci ne l'appelait que "colonel". C'était naïf, mais, à dire vrai, c'était charmant.
Entre eux grandissait depuis dix ans, nous pourrions dire, toute leur famille. C'était Jeanne, petite-fille du colonel Vignolle, à lui léguée par son fils, mort capitaine au Tonkin.
Elle était leur rayon de soleil, leur fée, leur reine !
Quand arrivaient à la rescousse la terrible goutte et les lancinantes sciatiques, il fallait la gentillesse de ce petit printemps en robe de mousseline pour fondre la neige de ces deux vieux hivers. Elle tirait leur moustache, et c'était fini. Avec ce mignon nuage dans leur ciel, ils étaient heureux. Oui, oui ! Mais là, pour être franc, disons qu'il y avait un point noir. Oh ! je n'entends pas la goutte et le reste. Non ! Quelque chose de pis encore !
Je ne sais vraiment comment vous l'apprendre. C'est si délicat !
Enfin, tâchons.

Le colonel était aussi bon chrétien qu'il avait été bon soldat ; le commandant Berlière aussi. Mais, aïe ! ils avaient ... du respect humain, pas plus qu'une nonne avec les autres, et entre eux, gros comme deux Frères, qui se permettraient la messe.
Aux soirées pas plus qu'aux promenades, oncques un mot de religion n'était échangé. Systématiquement, ils écartaient toute question en ce sens.
Vignolle, n'entendant jamais Berlière articuler une pieuse syllabe, le prenait tout bonnement pour un effroyable impie et se disait in petto : "Ce pauvre Berlière, est-ce malheureux tout de même qu'il soit libre penseur ! Un si brave homme !" Le commandant raisonnait de même façon sur le compte du colonel, et tous deux persuadés réciproquement qu'ils étaient des endurcis fieffés, se sentaient de jour en jour plus résolus à la dissimulation.
- Tête bleue ! s'il le savait ? pensait le colonel.
- Nom d'une pipe ! s'il allait l'apprendre ? frémissait le commandant.
Pour cacher leur jeu, chaque semaine, ils inventaient des ruses d'apaches et se livraient à de véritables manoeuvres.
Et voyez quelle situation embarrassante !
Dans quelques jours, leur adorée Jeannette allait faire sa première Communion.
Le colonel voulait à tout prix accompagner sa petite reine à la Table sainte, et nom d'une cartouche ! l'excellent Berlière avait bien résolu d'en faire autant.
Mais comment s'y prendre ! Comment s'y prendre !

C'était le soir, un soir d'avril où se sentait encore, agréable comme piqûre d'aiguille, l'haleine du bonhomme gibouleux baptisé mars.
Devant un bon feu de bois, le colonel Vignolle chauffait ses "Prussiens". Il appelait ainsi par mépris une escouade de rhumatismes, occupés depuis 1870 à le houspiller férocement.
- Mille millions de chassepots ! Cent mille milliards de pipes et de ...
A l'instant même, la porte s'ouvrit.
- Bonsoir mon grand-papa !
Le vieux soldat avala la fin de sa terrible phrase, ses traits se détendirent ; du coup, les assaillants étaient oubliés.
- Bonsoir, ma petite Jeannette.
Vive comme un colibri, la fillette était accourue vers l'aïeul. Un amour d'enfant, avec ses yeux bleus, deux pervenches ; sa bouche mutine, un oeillet rose ; ses cheveux fins comme des fils de la Vierge et son pas menu de souris.
Elle escalada les genoux du vieillard.
- Aïe ! aïe !
- C'est encore les méchants Prussiens, dis !
- Oui, chérie ! Mais c'est passé maintenant.
La tête blanche se pencha sur la tête blonde : un gros baiser retentit. Ce baiser du soir, c'était le trésor du colonel. Il ne l'aurait pas donné pour la tête de Bismarck, ah ! non, par exemple ! et pourtant ...
Dix minutes plus tard, Jeanne avait quitté le salon, et le commandant Berlière était arrivé.
Une certaine contrainte, une gêne inaccoutumée glaçait les deux vétérans : ils ne jouèrent pas.
- Tu sais, général, impossible ce soir, ma satanée goutte !
- Colonel, j'allais justement t'en dire autant ... à cause de mes Prussiens ... surtout celui du genou gauche. Ah ! le caïman !
Les pieds sur les chenets, ils demeurèrent silencieux, fumant avec une sorte de frénésie.
A coup sûr, le commandant et le colonel avaient quelque chose d'important à se communiquer. Deux ou trois fois, pour se donner du courage, ils avaient toussé, craché, gratté leur cuir chevelu. Mais, voyez-vous, l'entrée en matière, ah ! c'est si difficile.
- Alors, général, c'est dimanche prochain la ... Communion pour Jeannette ?
- Hum ! Hum ! Oui, colonel !
Un silence interrompu seulement par les pfout, pfout affolés des deux bouffardes.
- Tu sais, général, hum ! hum ! Je crois que je m'enrhume. Je voudrais te donner ... un conseil d'ami. Il ne faudrait pas que tu ailles à la ... cérémonie de dimanche ... car tes Prussiens ... vois-tu ! la fraîcheur du matin, hum ! hum !
- Oui ! Oui ! ... toi non plus, colonel ! hum ! hum  ! car ta goutte ... ta goutte ...
- Oh ! tu sais ... pour moi ... je n'irai pas !
- Ni moi non plus ! ... hum ! hum ! non ... certainement !
Nouveau silence.
Les deux grognards savouraient le succès de leur diplomatie.
- Il n'ira pas ! donc j'irai ! pensaient-ils avec jubilation.
S'ils avaient su ! ...

L'Église flamboie de lumières, les odorantes spirales de l'encens s'enroulent autour des chandeliers d'or.
Vers la Table de l'Eucharistie les jeunes communiantes se dirigent en longues files blanches.
De nombreux parents les suivent.
Radieux comme un soleil, une petite sournoise de larme au coin de l'oeil, le colonel Vignolle s'avance. O ciel ! à côté de lui ... qui donc s'agenouille ? ... le commandant Berlière ???
Ils se sont aperçus, un stupide étonnement les écrase, puis ils comprennent ... une joie immense les inonde, et, quand la blanche Hostie est descendue dans leurs vieilles poitrines, ils s'abîment dans une prière fervente, plus heureux qu'au soir de Solférino.
Quand, au sortir de la messe, ils se rencontrèrent, une grosse larme mouillait leur moustache.
Ils ne peuvent, à cause de l'émotion, échanger qu'un seul mot :
- Général ! ...
- Colonel ! ...
Ce fut tout ; mais dans ces brèves syllabes, il y avait tout un poème.
Puis ils s'étreignèrent les mains ... longuement.

... Maintenant, les deux vieillards ne sont plus de ce monde.
Si vous passez par la ville du Mans, faites donc un tour au cimetière. Au fond de l'allée Saint-Julien, vous verrez deux croix de marbre plantées l'une à côté de l'autre.
C'est là qu'ils dorment.
Ayant vécu longtemps ensemble, ils n'ont pas voulu se quitter dans la mort.
Si votre visite se fait un dimanche soir, vous apercevrez sans doute, tout contre l'entourage de fer bronzé, une jeune fille blonde agenouillée.
C'est la petite fée, la petite reine Jeannette, qui, chaque semaine, vient prier pour les deux vieux grognards.

LOUIS BINDEL.
Bulletins paroissiaux de Beaufou
1913

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