LETTRE AU CITOYEN SANTERRE SUR SON PROJET BETICIDE
LETTRE AU CITOYEN SANTERRE SUR SON PROJET BETICIDE
LETTRE DE M. L'AB.. DE S....
AU CITOYEN SANTERRE,
SUR SON PROJET BETICIDE
ARCHI-SANS-CULOTTE, bien loin de vous poursuivre par les armes du ridicule qu'on a semé à pleines mains sur votre sistème économique, fondé sur la mort aux chiens & aux chats, je vous proposerai des moyens de le perfectionner qui ont échappé aux plaisants, car les gens qui se moquent de tout ne raisonnent pas. Que les Aristocrates réchauffent donc contre des vues aussi patriotiques & aussi pleines d'humanité que les vôtres, tous les persiflages qu'on se permit contre ces réformes, lorsqu'un nommé Mury, citoyen estimable, auteur d'une infinité de projets, dont l'exécution mit à même cent frippons de s'enrichir & de le duper, les proposa jadis à Mr. Turgot, cela doit peu vous affecter. Plagiaires en critique, comme moi en découvertes, pouvez-vous leur répondre, ce n'est pas Santerre qui n'inventa rien de sa vie, ce sont des illustres économistes que vous outragez, & après avoir fait rire, vous finirez par faire pitié.
Pour moi, citoyen Santerre, afin de mettre à profit ce zèle avec lequel vous vous précipitez à la barre, pour y proposer tout ce qui vous est communiqué d'utile au salut de la patrie, (un peu en danger, puisqu'elle ne peut plus subsister entre chien & chat, & continuer à nourrir des animaux si nécessaires), je me fais un plaisir de vous faire part de quelques anecdotes, à l'aide desquelles vous pourrez fixer l'attendion des Législateurs sur un plan vaste & lié désormais dans toutes ses parties : il est d'ailleurs assis sur des bases entièrement à l'ordre du jour, carnage, mort, destruction.
Je vous dirai donc que Monsieur Mury, cet homme estimable, dont je n'oserois affirmer si, plus que vous, il eut la gloire de calculer le premier le nombre de sacs de farine que la destruction des chiens & des chats conserveroit à l'espèce humaine, (car de son tems c'étoient encore des hommes qui habitoient Paris), mais enfin qui, d'après ses idées ou celle d'autrui, émit du moins son voeu avant le vôtre, pour que ces animaux domestiques fussent tués, & écorchés qui plus est, avoit fait encore sur leur dépouille des spéculations fort analogues au besoin de vos soldats demi-nuds.
Une préparation simple & admirable mettoit le cuir de ces bêtes dans le cas d'être employé sous 24 heures, à faire des culottes, des capottes, des gilets, des fourrures, des bonnets, des guètres & des souliers. Affublé de pied en cap des étoffes de sa nouvelle fabrique, je l'ai vu ce vrai fanatique du bien public, vêtu de ses prospectus, ne répondant aux objections des critiques & aux demandes des curieux, qu'en présentant successivement les diverses parties de son accoutrement. Fatiguer le nez des Dames qui le repoussaient avec horreur, & effrayer les enfants qui jettoient les hauts cris à la vue, étoit peu de chose, ou presque rien à son avis. Mais un inconvénient plus sensible le désoloit, & lui faisoit presser d'autant plus vivement l'exécution définitive de son projet, que c'étoit un moyen infaillible de couper le mal dans sa racine.
Ce malheureux, à qui son goût, d'accord avec ses facultés, & une petite banqueroute essuyée sur un établissement de carrosses de place à Toulouse, avoient fait prendre les voitures en aversion, ne pouvoit plus sortir à pied ; encore parvenoit-il rarement sain & sauve jusqu'à sa porte, pour se précipiter dans un fiacre, dont le cocher avoit assez de peine à détacher de ses jambes, à coups de fouet, tous les chiens du quartier acharnés après ses mollets. Descendoit-il d'équipage ; pas un Roquet qui ne japât à sa vue, pas un Matou qui ne miolât en lui crachant au visage, l'oeil en fureur & le poil hérissé. Capitaine de la garde Parisienne, environné de piques, de sapeurs & de hallebardes, il eut bravé sans peine les attaques de ces anciens ennemis réconciliés, & coalisés contre lui, & par des visites domiciliaires aisément parvenu leurs rassemblemens. A l'abri donc de pareils accidents, grand Santerre, ne craignez point de présenter dans toute son étendue, l'utile projet du bon Mury.
Cependant, tandis que l'épargne de dix sacs de bled par jour, & l'emploi des peaux des chiens & des chats à l'habillement des troupes, rallieront le ministre de la guerre & celui des subsistances à votre plan Bêticide, vous pourrez encore par des profondes considérations morales entraîner les suffrages, prépondérants dans l'assemblée, des vertueux Barrere, Dupont & consorts. Un chien à la suite d'un homme n'est-il pas une violation de l'égalité, n'annonce-t-il pas dans celui qui se donne cette escorte une méfiance de son semblable ? & de qui se méfier en France, au milieu de frères égaux, en probité comme en droits, sur-tout dès qu'on sera sûr qu'il n'y a ni roi, ni nobles, ni prêtres catholiques, ni émigrés de retour ? Le luxe, la vanité si industrieux à se reproduire, si nuisibles à un peuple qui se régénère, si pernicieux chez une nation où il n'y a plus d'argent ni d'honneur, ne trouveroient-ils pas dans les chiens un supplément à des gens, à des pages ? & bientôt peut-être une mesure remplacertoit-elle dans les anti-chambres, & derrière les équipages, les groupes fastueux de laquais. Les femmes pourroient imaginer aussi quelque moyen de se distinguer par leurs chats & ne voyoit-on pas déjà depuis quelque tems, les Dames du bon ton reléguer les Matous dans leurs galetas ou chez les bourgeoises, ne souffrant dans leurs appartements, sur les canapés que des chats angoras ?
Auroit-on oublié d'ailleurs que le plus fameux des despotes, le cardinal de Richelieu, se délassoit avec des Minets de son application continuelle à l'asservissement des peuples ? amusement sans lequel son trépas, arrivé peut-être quelques années plutôt, eut avancé d'autant la grande époque de notre heureuse révolution.
Et lorsqu'on massacre un Roi, parce qu'il a recueilli l'héritage de celui que la nation mit, il y a quatorze ans, sur le trône ; lorsqu'on égorge les nobles, parce qu'ils possèdent sur les terres des rentes, au prix desquelles leurs pères avoient bien voulu les aliéner, pour en faciliter l'acquisition & le moyen de vivre, en les cultivant, à des gens sans argent pour les acheter ; lorsqu'on bannit des prêtres, qui osoient percevoir des dixmes, pour lesquelles ils avoient sur les fonds une possession antérieure à celle de tout propriétaire actuel ; où seroit l'injustice de punir dans la race présente des chats les crimes de ceux qui se prêtèrent dans le dernier siècle à faire rire un tyran, dont la confiance les mettoit si facilement à portée de délivrer la nation ? & où seroit l'égalité dans les peines, si la postérité des chats coupables étoit épargnée, lorsqu'on immole sans pitié celle des monarques, celle des grands & des princes, des seigneurs, & jusqu'à la race même de nos pontifes sacrés ?
Que chiens & chats soient donc victimes, & sans appel à la nation, comme complices, suppots, modes ou moyens d'aristocratie, vint-on à contester (car que ne révoque-t-on pas en doute aujourd'hui) l'utilité de leur mort sous les rapports économiques si sagement proposés.
Tel est l'avantage qu'il y a d'étayer un sistème par des principes éternels, pris dans les droits imprescriptibles des peuples, puisés dans les maximes inaliénables de la raison, que sans répondre à aucune objection, & sans résoudre la moindre difficulté, on termine tout à son gré.
Que quelque avocat donc, prenant en main la cause des chats & des chiens, fut-il plus éloquent que celui qui plaida sous la présidence de d'Oppede, celle des rats devant le parlement de Provence, vienne essayer d'intéresser pour eux par le mérite de leurs ancêtres, en nous montrant des chats au rang des dieux en Egypte, des chiens comptés parmi les ambassadeurs jusques dans l'Olimpe ; quelle faveur conciliera-t-il par là à ses clients devant un Aéropage, qui soumet à la révision les cieux & la terre, qui renverse les trônes & qui proscrit la Divinité ?
Qu'il fasse crouler par ses fondements, ce grand orateur, le calcul de l'épargne de milliers de sacs de farine, en démontrant que les chiens, pour la plupart, bien moins de chats encore, sont-ils nourris de pain, parce que les pauvres qui le leur refusent, les forcent à chercher leur vie d'une manière qui nous délivre du spectacle de mille objets dégoûtants, & que les débris des tables des riches fournissent aux leurs un aliment plus à leur goût, sans eux perdu & inutile ; on sourit de pitié à ce nouveau Defeze, qui croit être encore devant des juges qui cherchent la vérité, & au tems où on établit l'innocence en démontrant la fausseté des crimes dont on cherche à la noircir. L'imbécille a-t-il prouvé, se dit-on, qu'ils ne soient pas nés chats & chiens, espèce vorace dont le sang doit arroser l'arbre de la Liberté ?
Que ce défenseur officieux exagère les grands services qu'eux & leur race rendirent long-tems à l'espèce humaine ; que leur fidélité, leur vigilance, leur activité infatigable contre les ennemis de l'homme & de ses meubles & immeubles soient présentés avec autant de clarté, de force & d'énergie que les bienfaits d'un Louis XVI, on rend avec Damien Robespierre hommage à leurs qualités, à leur bienfaisance, & on persiste dans l'arrêt de mort.
Voulut-il enfin, leur conseil, faire valoir la conservation de l'espèce dans l'arche, le témoignage rendu dans l'Ecriture à la fidélité du chien de Tobie, les comparaisons qui y sont prises, les leçons qui y sont tirées de ses rares qualités ; fera-ce à l'autorité des Livres saints que s'arrêtera une philosophie aussi épurée de préjugés que celle de nos 739 Archontes ? Quelle confiance donnera-t-elle à ces guides aveugles de la raison humaine durant tant de siècles, une assemblée, qui plus éclairée par les feux pâles & livides des torches qu'elle a allumé pour incendier tout ce qui existoit avant elle, que par l'expérience de tous les tems qu'elle écarte comme trompeuse, que par les oracles des prophètes dont elle se moque, que par les rêves qu'elle méprise de tous les philosophes antérieurs à Sicyes & à Condorcet, sçait assez le cas qu'on doit faire d'une Bible, où l'on trouve les preuves de l'existence d'un Dieu, d'une révélation divine, de la nécessité de mettre des bornes à une liberté qui, sans cela, dégénéreroit en licence, de l'établissement de la diversité des rangs & des fortunes & jusques de l'origine des Princes et des Rois ?
Ce sera ainsi, Général Santerre, qu'écho des plus grands publicistes, comme des spéculateurs les plus subtils, forçant ou entraînant les suffrages, vous aurez la double gloire d'avoir conduit votre Roi à la boucherie, & tous les chiens et chats à l'écorchoir.
Quel moyen plus propre d'ailleurs à faciliter l'exécution du décret qu'elle prépare pour abolir la peine de mort, aussi-tôt qu'il n'y aura plus d'honnêtes gens en France, pourroit-on indiquer à la Convention, que de lui conseiller de livrer aux Marseillois, aux Bordelois, & à tous les tigres qu'elle a accoutumé à verser le sang, au Duc Egalité même, revenant bientôt de ses campagnes légères, sans avoir pu atteindre de ses coups un seul ennemi, de leur abandonner tous les animaux domestiques, descendants d'anciens favoris de princes, de nobles proscrits & de Dames titrées & qualifiées, tous les chats & chiens de la France, pour être immolés à leur rage & à leur fureur ? Ainsi le Législateur des Juifs, qu'une erreur de plus de trois mille ans avoit fait regarder comme un grand homme, rempli de l'esprit de Dieu, jusques à ces jours de lumière, vainqueurs de tous les préjugés nés avec le monde, où paroissent enfin les vrais Législateurs, destructeurs de tout ce dont l'expérience d'une suite d'âges, le consentement de toutes les nations paroissoit attester les avantages ; ainsi Moyse ne parvint-il jadis à abolir d'abord dans la Judée, & à son exemple insensiblement dans tous l'univers, les sacrifices des victimes humaines, substitué sans doute par des Jacobins, enfants de Caïn, à ceux des fruits & des prémices des productions de la terre, qu'en ordonnant de répandre le sang des boucs & des taureux sur l'autel.
Mais c'en est assez, sans doute, pour justifier la mesure de tuer tous les chiens & tous les chats de Paris, & par voie de suite tous ceux de votre république, cette mesure qui vous a paru si propre à rétablir l'abondance par l'économie de 3650 sacs de bled par an dans la capitale, (& qui peut calculer combien dans toute la France ancienne & moderne ?) mesure infaillible dans ses effets, ne repose pas moins d'ailleurs, que toutes les autres opérations fondamentales de la Convention, sur les nouvelles découvertes du droit public des hommes, des bêtes, & des nations séduites & à séduire.
Je ne vous propose donc pas la question insolente que j'ai entendu faire, si les hommes, que vous prétendez faire vivre aux dépens de vos chiens & chats, valent mieux que ces animaux utiles, & si ce n'est pas là former le projet d'engraisser des tigres & des loups, avec des agneaux ? Encore moins vous demanderai-je, pourquoi vous n'avez pas pensé à faire interdire la fabrication de la bierre, liqueur qui consomme beaucoup de grain ; boisson purement de luxe et de gourmandise pour les riches, dans des climats où le vin est aussi commun. Chut, me répondrez-vous, n'éventez pas la mine, Santerre est brasseur de bierre pour sa vie, tandis qu'il n'est général que pour celle de la République Françoise, au plus. N'attaquons donc pas la bierre, j'y consens sans peine ; mais je ne puis finir cette lettre sans vous faire quelques observations sur une autre partie de vos plans économiques, que les railleurs, plus intéressés à leur ventre qu'au sort des chiens & des chats, n'ont passé sous silence que de peur, sans doute, de la voir adopter.
Vous avez proposé d'obligé les riches à se réduire de tems en tems aux pommes de terre afin que les pauvres puissent sans interruption & à bon compte manger toujours du pain blanc. Très-bien, Mr. le Brasseur ; mais ce que vous n'avez pas ajouté, & ce qui est pourtant indispensable pour utiliser sérieusement cette abstinence, c'est qu'il faut en évaluer le produit & assujettir vos Xérophages à le payer. Autant valoit-il donc proposer tout d'abord encore un nouvel impôt sur cette classe, dites des riches, classe bientôt purement imaginaire dans une république, où ceux qu'on appelle les pauvres, les sans-culottes, vos soldats, règlent tout, disposent de tout, & prennent tout.
Ce fut ainsi qu'un parlement d'Angleterre bien digne de servir de modèle à votre Convention, puisque ce fut celui qui fit perdre la tête à son Roi, au malheureux Charles Ier, fit publier une ordonnance pour obliger chaque famille à se priver d'un repas par semaine, & fournir aux besoins publics ce que ce repas pourroit coûter. Mais la valeur du repas fut fixée, sans s'inquiéter beaucoup s'il étoit épargné, & on obligea rigoureusement chacun à la payer. Par cette tournure le parlement ne crut pas avoir entrepris de mettre d'impôt. Chez vous ce n'est pas sans doute pour couvrir un défaut de puissance, que vous insinuez la même ruse, mais pour dissimuler la violation déjà trop répétée des droits de l'égalité dans les impositions.
Plus francs autrefois les Spartiates, (quoiqu'ils eussent deux Rois au lieu d'un,) n'ayant ni argent ni assignats dans leur trésor, prescrivirent un jeûne universel, sans distinction, tant pour les hommes libres que pour les esclaves, & pour les animaux domestiques (car il y en avoit à Sparte qu'on ne tuoit pas,) jeûne dont l'épargne produisit une somme qu'on prêta à Pamos, qui avoit envoyé des députés pour réclamer des secours.
J'avoue pourtant, que dans une république comme la vôtre, dont les piques font émettre tous les jours, au dedans comme au dehors, les voeux les plus libres en faveur des décrets, les plus vexatoires & les plus désastreux, il est assez prudent de ne dire les choses qu'à demi mot, à d'aussi bons entendeurs, sur-tout que le font tous vos Clubistes. Ah ! depuis trop-long-tems ils savent, qu'en tuant & pillant les riches, l'économie est tout autrement claire & nette, qu'en se contentant de leur imposer des jeûnes & des privations en secret. Tous seuls aussi sauront-ils bien deviner peut-être, qu'après avoir tué les chiens et les chats, il faut encore les écorcher. Oserois-je pourtant hasarder de mon chef l'idée, au cas qu'elle vint à leur échapper, d'en saler les chairs, pour nourrir votre troupe anthropophage durant le siège de Paris !
Vous devez me juger, d'après tout ceci, parfaitement dans vos idées patriotiques, puisque je ne vous cache rien de ce que je crois propre à perfectionner vos plans. Ne me croyez pourtant pas, je vous prie, ni votre serviteur, l'égalité les proscrit ; ni votre très-humble, la liberté nous a mis debout ; ni avec respect, la république l'interdit jusques pour l'Etre suprême ; je finis donc sans cérémonie, en vous disant, Archi-sans-culottes, au revoir quand vous aurez grimpé l'échelle dont vous avez tenu le pied.
A ... ce 24 février 1793.