LATUDE OU TRENTE-CINQ ANS DE CAPTIVITÉ
LATUDE
OU TRENTE-CINQ ANS DE CAPTIVITÉ
TRENTE-CINQ ans de captivité ! N'est-ce point un rêve ? est-il donc vrai qu'en France et dans le dix-huitième siècle, une créature humaine ait été condamnée à un supplice incomparablement plus affreux que la mort ?
Si les Mémoires de Latude n'avaient été rédigés par un homme de conscience, M. Thierry, avocat à Nancy, si la fameuse échelle qui a servi à son évasion miraculeuse, ainsi que les outils si ingénieusement fabriqués par ce prisonnier n'avaient été trouvés au greffe de la Bastille, puis exposés en 1789, à l'Hôtel de Ville et dans une salle du Louvre, si l'on ne pouvait les voir encore aujourd'hui rue des Boulangers, n° 13, à Paris, chez M. le colonel Maurin, l'histoire de cette intéressante victime du despotisme ministériel devrait être reléguée parmi les contes fabuleux avec lesquels on berce les enfans. Par malheur tout est vrai dans cette déplorable aventure. Il est trop vrai que Latude a vécu pendant DOUZE MILLE SEPT CENT VINGT-SIX jours à la Bastille, à Vincennes, à Charenton et à Bicêtre, que sur ces trente-cinq années il a passé au cachot cent trente-quatre mois, dont cinquante-huit avec les fers aux pieds et aux mains, que sans le dévouement sublime d'Henriette Legros, il y serait mort oublié et qu'alors sa douloureuse biographie ne nous eut pas été révélée.
Mais de quels épouvantables forfaits s'était donc rendu coupable cet homme si cruellement maltraité ? Il avait déplu à madame de Pompadour.
Henri Masers de Latude avait vingt-trois ans, il était officier du génie, lorsque cédant à un mouvement d'ambition, ou plutôt (il vaut mieux le croire) à une passion violente pour la maîtresse de Louis XV, il feignit d'avoir eu connaissance d'un complot tendant à délivrer la France de cette redoutable favorite, et lui adressa une poudre soi-disant empoisonnée. Ce n'était qu'un prétexte imaginé pour être admis auprès de la belle marquise et en obtenir une récompense quelconque.
Le 1er mai 1749, il fut arrêté et conduit à la Bastille sous le nom de Daury. Au bout de quelques mois il fut transféré au donjon de Vincennes d'où il s'échappa le 25 juin 1750 ; mais il eut la simplicité d'adresser son pardon. Elle le fit arrêter de nouveau au domicile qu'il avait indiqué et réintégrer à la Bastille d'où il parvint à s'évader le 25 février 1756 avec son jeune compagnon Dalègre, mousquetaire, qui avait aussi encouru le ressentiment de la favorite, contre laquelle il s'était permis de malignes épigrammes. Tous deux se réfugièrent en Hollande, mais les limiers de la police furent mis à leur poursuite, et, contre le droit des gens, les fugitifs furent saisis, roués de coups et arrêtés à Amsterdam. Le 1er juin suivant ils gémissaient dans les cachots de la Bastille.
Il faut le dire à la louange de M. Berryer, alors lieutenant-général de police, pendant sept ans, il fit tous ses efforts pour appaiser l'injuste colère de madame de Pompadour et adoucir la rude captivité de Latude, mais la marquise fut inexorable.
M. de Sartines, qui succéda à M. Berryer, de 1737 à 1774, qu'il devint ministre de la marine, était tout dévoué à la marquise, il épousa sa haine contre Latude et l'accabla des plus mauvais traitemens. En quittant la police, il transmit à M. Lenoir son implacable vengeance. C'est à ce point que le vertueux Malesherbes, pendant son court ministère, ayant ordonné l'élargissement de Latude, ce malheureux fut encore arrêté à la descente du coche d'Auxerre, sous prétexte qu'il était atteint de folie dangereuse, et jeté dans les cachots de Charenton au milieu des fous. C'est là qu'il retrouva Dalègre dont l'esprit était aliéné. Au bout de vingt-un mois de traitemens barbares, on le transféra à Bicêtre, dans un cachot souterrain, au pain et à l'eau, avec les fers aux pieds et aux mains. Il y serait mort sans doute, sans le secours d'un ange, exprès descendu des régions célestes.
En 1782, le président de Gourgues, visitant les prisonniers de Bicêtre, avait vu Latude, et s'était attendri au récit de ses infortunes ; il l'avait autorisé à lui adresser un mémoire qu'il se proposait de mettre sous les yeux du roi. Ce mémoire, confié à un commissionnaire de la maison, fut perdu, peut-être à dessein. Une jeune mercière, nommée Henriette Legros, le ramassa dans la boue, l'ouvrit, et se crut tout-à-coup appelée par le ciel à la délivrance de ce malheureux. Alors, et avec un courage héroïque, elle négligea son commerce, tous ces intérêts, pour ne s'occuper plus que de ce martyr qu'elle ne connaissait pas.
A force de démarches, elle parvint à intéresser en sa faveur le cardinal de Rohan, le prince de Beauvau, MM. de Malesherbes, de Saint-Priest, etc. Une auguste princesse daigna lui accorder sa protection, et, au bout de deux ans, l'ordre de remettre Latude en liberté fut donné. On aura peine à le croire ! M. Lenoir osa garder pendant six semaines cet ordre émané de la cour, il fallut lui enjoindre plusieurs fois de l'expédier, et, sans les vives et courageuses instances de madame Necker, Latude serait mort dans les fers, malgré cet ordre qui les brisait.
Enfin, le 22 mars 1784, il fut remis en liberté et recueilli par cette étonnante héroïne, madame Legros, à qui l'Académie française décerna le prix de vertu que l'on venait d'instituer.
On ouvrit, en faveur de Latude, une souscription à laquelle les personnages les plus distingués de la cour et de la ville s'empressèrent de concourir. Il parvint à réunir 1700 livres de rente, au moyen desquelles il assura une douce existence à Henriette Legros, qui, après avoir épuisé toutes ses ressources, avait contracté plus de 7000 livres de dettes, pour mener à fin sa courageuse entreprise.
Latude vécut encore pendant vingt-un ans près de sa vertueuse libératrice.
Il mourut à Paris le 1er janvier 1804, âgé de 80 ans.
Latude, ou Trente-cinq ans de captivité
notice historique
par Guilbert de Pixérécourt - 1850






