L'ANCIENNE HOTELLERIE DU DAUPHIN AU MANS - LA FAMILLE POCHETON (DE 1791 A 1808)
L'ANCIENNE HOTELLERIE DU DAUPHIN AU MANS
L'un des grands hôtels du Mans les plus connus, l'hôtel du Dauphin, va disparaître prochainement pour faire place à une nouvelle banque.
Sa disparition ne peut nous laisser indifférents, car "l'hôtellerie du Dauphin" est l'une des plus vieilles du Mans, et, à plusieurs reprises, son nom se retrouve dans l'histoire de la ville.
Dès 1455, il existe rue de la Tannerie, une "maison ou hostellerie du Dauphin", qui a appartenu à Alexandre de Hubert, et qu'on retrouve, en 1471, paroisse Saint-Nicolas, en face de la maison de la Sirène, au coin de la rue qui conduit du Pont-Neuf "au derrière de l'église Saint-Nicolas (ancienne rue Bourgeoise)." En février 1480, cette hôtellerie du Dauphin, "avec ses maisons, jardins, estables, caves, murailles et autres appartenances", est "baillée à tousjourmes" par noble François Prieur, escuier, à Jacquine, veuve de Jehan Reneaulme.
Elle est encore au carrefour de la Sirène en 1617 ; le 1er mai de cette année, Messire Sébastien de Broc, chevalier, seigneur des Perrais, y vend l'une de ses nombreuses seigneuries et deux métairies à François Guibert, escuyer, sieur de la Tabourye.
Un peu plus tard, en 1629, l'hôtellerie du Dauphin réapparaît sur la place des Halles, déjà au même emplacement qu'aujourd'hui. Ses nobles clients l'y suivirent fidèlement ; le 5 janvier, en effet, le même Sébastien de Broc y donne un rendez-vous d'affaires à Messire Louis de Clinchamps, chevalier, seigneur de la Ménarderie, à Saint-Marceau.
Le Dauphin, désormais de la paroisse de la Couture et tenu à cens du Comté du Maine, appartient alors à Guillaume Belot. Il remplace l'hôtellerie de la Teste Noire, mentionnée dès 1524 et 1560. En tout cas, les deux noms de la Tête Noire et du Dauphin resteront longtemps unis et désigneront le même immeuble, précédé d'un porche plus spécialement appelé "porche de la Teste-Noire".
Cet immeuble était situé "au droit de la halle", entre la maison dite de la Pareille, et l'hôtellerie de Saint-Denis (du côté de la rue de la Perle). La brillante clientèle qui le fréquentait, comme on vient de le voir, autorise à penser que le Dauphin occupa dignement sa place parmi les tripots ou auberges qui entouraient les halles au XVIIe siècle, et que le Roman Comique de Scarron a fait connaître sous un aspect si pittoresque.
Devenue, par suite du mariage de Jacquine Belot, la propriété "d'honorable" Jean Rivière, "la maison où pend de présent pour enseigne le Dauphin et cy-davant la Teste Noire", est vendue le 4 avril 1651, pour 4.500 livres, à Mathurin Renault, marchand épicier, et à Jeanne Mogin, sa femme. A cette date, elle se compose principalement "d'une salle basse d'entrée, d'une cave voultée soubs icelle, de quatre chambres haultes à feu et gallerye, de deux anti-chambres sans cheminée, d'une cour derrière le logis, avec une petite salle basse à cheminée, etc.".
Peu après, un évènement tragique rend le Dauphin célèbre dans nos annales, le terrible incendie du 22 septembre 1659, qui met en relief sous une forme caractéristique la confiance traditionnelle des habitants du Mans dans la patronne de leur ville, sainte Scholastique, "la sainte municipale".
"Le lundi 22 septembre 1659, vers huit heures du soir, le feu se déclare dans les écuries de l'hostellerie du Dauphin, en laquelle demeure le nommé Renault, hoste. Dans une heure, avec une violence presque incroyable, il embrase jusqu'à dix-sept maisons considérables et de grand prix, particulièrement la maison de la Teste Noire, au droit de la halle, où il y avait un grand porche, où plusieurs marchands vendaient des denrées, plus l'hostellerie de Saint-Denis, récemment baillée à rente au sieur Loiseau, chirurgien." Les habitants, "amassés sur le lieu par le signal des cloches", demeurent impuissants et terrifiés.
Suivant la pieuse coutume du temps, les échevins vont alors requérir la châsse de sainte Scholastique, "afin d'obtenir par son intercession un prompt soulgement."
A neuf heures du soir, les chanoines de Saint-Pierre-la-Cour, en habits sacerdotaux, suivis des échevins tenant chacun leur flambeau, et d'une très dévote assistance, apportent la châsse au devant du feu, qui, pendant le trajet, vient de gagner plus de neuf à dix maisons, entre autres celle de la nommée Hubert et d'un droguiste qui a pour enseigne "A la Pucelle d'Orléans". Sur-le-champ, rapporte un procès-verbal officiel, "le peuple connaît de quel mérite sont les intercessions de sainte Scholastique. Il se fait un miracle visible à tous les spectateurs. Le feu, si grand et si allumé qu'il soit, ne passe plus outre, bien que le vent porte les flammes du côté de la châsse". Jusqu'à deux heures du matin, on maintient la relique sur les différents points du sinistre et on continue les prières. A ce moment, "les sieurs échevins représentent aux chanoines de Saint-Pierre qu'il n'y a plus rien à craindre, et qu'ils peuvent retourner dans leur église, ce qu'ils font comme dessus."
Le quartier tout entier avait échappé à une destruction presque certaine, car l'incendie avait pris de telles proportions "que la lumière du feu avait paru dans la nuit obscure jusqu'à sept lieues de la ville, qu'au dedans d'icelle et jusqu'à Pontlieue on pouvait voir lire." Les pertes s'élevaient à 100.000 livres, et, pendant le désordre, plusieurs voisins, en ostant leurs meubles, avaient été volés, mais, au dire d'un contemporain, "l'hôte du Dauphin, Renault et le locataire de Saint Denys, Villefranche, ne furent point plaints, parce qu'ils rtiraient d'ordinaire les maltaustiers (collecteurs des impôts).
C'est en souvenir de ce mémorable incendie de 1659, que fut placée, en ex-voto, la statuette de Sainte Scholastique qu'on voit sur la façade de la maison dite de la Pareille, contiguë au Dauphin. Malheureusement, lors de la restauration de l'ex-voto après 1870, on oublia sur l'inscription la date primitive de 1659 : nous espérons qu'elle y sera bientôt rétablie.
Ajoutons que le sinistre de 1659 entraîna de nombreux changements dans l'état des lieux. En 1660, par exemple, Mathurin Renault acquiert par échange avec l'une de ses voisines, Marguerite Duboys, veuve de Pierre Hubert, "de son vivant messager ordinaire du Mans à Rouen", une allée par laquelle "elle exploitait les bastiments depuis peu incendiés et qui joignait aussi les bastiments dudit Renault, pareillement incendiés", allée de 5 pieds de large sur 20 de long, "depuis la place du porche qui estoit devant avant l'incendie." De même, en 1660, la famille Moricet bâtit une maison neuve sur "une place" contiguë, également acquise des Hubert.
L'année suivante, 1661, Jeanne Mogin, alors veuve de Mathurin Renault et ses enfants, cèdent la maison du Dauphin à Guillaume Charon, écuyer, sieur de Villesablon, directeur des Gabelles, qui se qualifiera pompeusement, en 1680, conseiller du Roi, trésorier de France en la généralité de Tours, directeur des fermes royales au département du Mans. Guillaume Charon établit dans les dépendances deux greniers à sel et paraît faire exploiter successivement l'hôtellerie par Nicolas Coudray (1683) et Pierre Denis (1691).
Sur ce, le 21 mars 1714, le Dauphin court de nouveau un grand danger. Un incendie, encore bien violent, se déclare au fameux tripot de la Biche, situé sur l'emplacement actuel de la Bourse de Commerce. Comme précédemment, les Manceaux sont bien convaincus que s'ils n'étaient pas allés chercher Sainte Scholastique, la moitié de la place des Halles eût été détruite, y comprit les maisons du Dauphin et de la Pareille.
Cette dernière maison, que de nombreuses servitudes et communautés unissent au Dauphin, appartient désormais à la veuve de Guillaume Charon, qui l'a également acquise en 1685 de Noël Besnard ; elle la revend quelques jours après l'incendie, le 8 mai 1714, à Pierre Leloup pour la somme de 5500 livres.
Quant à la maison du Dauphin, qu'on appelle maintenant maison du Grand Dauphin (pour la distinguer d'une autre hôtellerie du Petit Dauphin, qui, désormais, existe aussi place des Halles), elle est achetée, le 8 mars 1738, pour 12900 livres, par le sieur René Le Pin, marchand aubergiste, et demoiselle Charlotte Musserotte, son épouse, qui, croyons-nous, ne tardent pas à la transformer, peut-être même à la reconstruire, pour la mettre "à hauteur" des progrès de la vie matérielle. René Le Pin "hôte" meurt en 1756 ; sa veuve habite la maison jusqu'en 1768, et ses enfants en conservent la propriété.
Dès 1769, la famille Le Pin a loué l'hôtellerie du Grand Dauphin à un honorable maître d'hôtel qui doit une flatteuse notoriété aux Mémoires de Nepveu de la Manouillère. Originaire de Dijon, "Jean-Baptiste Bonnouvrier était venu s'établir au Mans en sortant de chez M. de la Galissonnière où il était cuisinier et où sa femme tenait l'office. C'est lui qui, le premier dans notre ville, commencera à donner à table d'hôte et à servir dans les maisons à tant par an." Le 11 mars 1775, ajoute le bon chanoine, "le sieur Bonnouvrier, traiteur et tenant l'auberge du Dauphin, est mort (âgé de quarante ans seulement) d'une humeur qu'il avait aux jambes, laquelle a remonté dans la poitrine et l'a étouffé. Il laisse une femme de mérite et respectable dans son état, avec six enfants dont l'aîné n'a que dix-huit ans. Tous sont à la maison ; il y en a un cependant qui est cuisinier servant à Vendôme ; il y a aussi un fils qui est tonsuré. Il lui est bien dû au Mans, mais aussi il devait beaucoup. Sa femme et le fils aîné vont continuer comme par le passé, "espérant que les étrangers qui leur feront l'honneur de descendre chez eux y trouveront toutes les commodités désirables tant pour le logement que pour les choses nécessaires à la vie."
Sans aucun doute, la cuisine de l'ancien chef de M. de la Galissonnière, "seigneur marquis de La Guierche, Peschescul, Avoise, etc., était excellente, et sa table d'hôte du Dauphin abondamment servie.
A défaut de menus, qui seraient curieux aujourd'hui, nous en avons pour garants l'éloquent dicton : "Souper à la mode du Maine" et la vieille renommée de notre province, réputée depuis le temps de Scarron "la terre classique de la bonne chère." En 1793 même, l'auteur d'un Voyage en France écrira encore : "Le Mans est un séjour célèbre dans les fastes des gourmands, la bonne chère y tenait un rang considérable dans les faits et gestes des hommes de l'ancien régime" ; et il ajoutera avec une indignation de spartiate plus ou moins sincère : "Tel de leurs enfant vous aurait dit sans hésitation, "cette poularde est du Mans", qui aurait été fort empêché de vous dire de quel pays était Solon !"
Oh ! ces illustres poulardes et chapons du Mans étaient, on peut l'affirmer, à l'époque de Jean-Baptiste Bonnouvrier, le rêve gastronomique de tous les étrangers passant au Mans, la pièce sensationnelle que tous les voyageurs réclamaient dès leur arrivée à l'hôtel. Mais ils n'avaient pas toujours la chance de voir leur rêve se réaliser, témoin cet amusant passage d'une lettre écrite à sa femme, le 25 septembre 1765, par un honnête bourgeois de Paris qui se rendait à Nantes, guidé par l'Indicateur fidèle du sieur Desnos :
"Notre auberge [au Mans] était située sur une place dite des Halles. Je me faisais fête de manger du bon chapon du Mans ou de la grasse poularde. Mais notre hôtelier se mit à rire : "Ah ! ce n'est pas la saison, vantié ! Il fallait venir au mois de février ! ..." J'ai remarqué qu'à chaque instant les gens de l'auberge disaient ce mot vantié ou vanquié. Un des convives nous expliqua que ce mot signifie certainement, peut-être, j'affirme ou je ne sais pas. Les Manceaux paraissent pourtant se comprendre".
Quoiqu'il en soit, à la date du 13 juin 1785, Nepveu de la Manouillère revient assez longuement sur cette famille Bonnouvrier à laquelle il porte un visible intérêt. Après avoir raconté les difficultés que vient d'éprouver l'un des fils, "excellent sujet et ancien élève du Séminaire d'Angers, alors vicaire de la Couture", pour prendre possession de la cure d'Aubigné, il nous apprend que "sa mère a mal fait ses affaires et a été obligée de quitter l'auberge du Grand Dauphin ; qu'il a deux soeurs au Mans qui, depuis ce malheur, ont appris le métier de couturières en robes ; un frère, lui aussi "très bon sujet et ancien élève du Séminaire d'Angers, actuellement précepteur dans la ville, où il continue ses études ; plusieurs autres frères cuisiniers, qui courent le monde."
Les deux prêtres, au moins, feront honneur à l'ancien maître d'hôtel du Dauphin ; le curé d'Aubigné et son jeune frère, devenu vicaire de Noyen, resteront fidèles à leur foi à l'heure de la persécution et seront déportés en Espagne.
La veuve Bonnouvrier avait été remplacée au Dauphin, le 7 juillet 1784, par un sieur Poiloup, qui fit insérer dans les Affiches du Mans, du lundi 2 août, l'avis suivant : "Le sieur Poiloup, cuisinier-traiteur, tient actuellement l'hôtel du Grand Dauphin, situé sur la place des Halles. Il fera son possible pour maintenir cet établissement à la satisfaction des voyageurs. Cette hôtellerie est connue, depuis plus de quarante ans, par sa belle façade, ses beaux appartements, la gaieté de son aspect, ses écuries et ses remises commodes pour les équipages et les voitures."
La réclame, en fait, n'avait rien de trop exagéré. Grâce à sa situation sur la principale place de la ville, le vieil hôtel continue à être le témoin de multiples épisodes de la vie locale. Il voit, entre autres, chaque année le jour des Rameaux, "les lanciers de Pasques fleuries" briser joyeusement leurs lances, après la célèbre procession de la Cathédrale, contre "le pau" de la quintaine, planté juste sous ses fenêtres. Il voit aussi, pendant les grandes foires de la Pentecôte et de la Toussaint, de bruyantes représentations de bateleurs et de charlatans ; aux jours de fêtes officielles, des feux de joie et des réjouissances publiques très pittoresques.
D'autre part, s'il faut encore en croire les Affiches, le sieur Poiloup dispose d'un habile cuisinier, "qui fait bien la pâtisserie", et, à diverses reprises, il a l'honneur d'héberger des sommités médicales, philanthropiques et chirurgicales : au mois de mai 1788, M. Desmours, docteur en médecine de la Faculté de Paris, oculiste du Roi, "qui s'annonce pour désirer de traiter, pendant son séjour, tous les pauvres de la ville et des environs" ; au mois de juillet suivant, le chirurgien Laveine, de la capitale lui aussi, "qui par une étude spéciale de cette partie, a fait une découverte intéressante pour la conservation des dents cariées". Cet hôte du Dauphin n'est vraiment pas banal. "Il fait pour l'ornement de la bouche toutes les opérations que l'on peut désirer. Il remet les dents artificielles avec tant de propreté qu'il n'est pas possible de les distinguer des naturelles ; il transfère les dents d'une bouche à l'autre ; il débite la dissolution du baume du Pérou".
Avec de tels voyageurs, il n'est pas étonnant que Pierre-Antoine Poiloup maintienne au loin la renommée du Grand Dauphin.
Il n'y reste, cependant, que jusqu'à la fin de 1791, car, le 1er septembre de cette année, les enfants de René Le Pin et de Charlotte Musserotte, vendent le Grand Dauphin, 24.000 livres, à Mathurin Pocheton, aubergiste, et à Marie Panchèvre, son épouse, demeurant à l'auberge de Saint-Louis, sur la place des Halles, qui vont bientôt exploiter eux-mêmes leur nouvel hôtel.
Dans les mauvais jours de la Révolution - on est heureux de le dire, - les maîtres d'hôtel du Dauphin se recommandent par d'autres titres que leur bonne cuisine au souvenir de la postérité.
Tout d'abord, ils savent se montrer discrets. Lorsque la famille Gaignot, devenue par alliance avec la famille Leloup, propriétaire de l'ancienne maison de la Pareille, y accueille généreusement les prêtres proscrits et y installe même une chapelle clandestina, leur apparent enthousiasme pour la Nation n'empêche pas les Pocheton de fermer très bénévolement les yeux sur l'incivisme de leurs voisins. C'est par pur hasard qu'au mois d'août 1793, un couvreur, qui travaille sur le toit du Dauphin, aperçoit le diacre Anaclet-Jumeau s'exerçant à ses futures fonctions sacerdotales dans le grenier des Gaignot, et leur attire, par une dénonciation imprévue, les désagréables mésaventures que M. l'abbé Girault raconte en ce moment dans cette revue, sous une forme humoristique. (Le 30 messidor an III - 18 juillet 1795 - le citoyen Gaignot ne craindra pas même de faire annoncer dans les Affiches, qu'il lui est arrivé un assortiment de beaucoup d'objets nécessaires au culte catholique, tels que calices, ciboires, soleils, croix d'autels, encensoirs ..." qu'il vent au même prix qu'à Paris).
Quelques mois plus tard, en décembre 1793, les maîtres d'hôtel du Dauphin logent tour à tour, avec la sage philosophie qui convient, les officiers vendéens et les officiers "bleus". Toutefois, en leur for intérieur, ils ne restent nullement insensibles aux effroyables massacres qui suivent, sous leurs yeux mêmes, l'extermination de la "Grande armée catholique et royale". D'après la tradition, bon nombre "d'aristocrates" doivent leur salut au courageux dévouement et à la charitable complicité de Mme Pocheton ; parfois, dit-on, elle aurait recueilli, au Dauphin même, des dames royalistes, les aurait déguisées en paysannes, et, pour mieux dérouter les soupçons, les aurait fait servir à table les généraux républicains.
En octobre 1799, lors de l'invasion du Mans par les Chouans, le Dauphin se retrouve compromis dans les affaires politiques mais les scènes qui s'y déroulent sont moins tragiques et beaucoup plus gaies.
La citoyenne Pocheton et sa fille sont alors réputées franchement royalistes ; Marie Pocheton, surtout, est la bête noire de la police du Directoire qui la soupçonne capable des plus noirs complots. Toujours est-il que le futur maréchal de Bourmont, qui commande l'armée de ceux qu'on appelle alors les mécontents, s'empresse, dès son entrée en ville, de venir prendre gîte au Dauphin. Il y est fort bien reçu, car il y donne un dîner resté fameux, pendant lequel la musique de la garde nationale du Mans, en dépit de ses honorables convictions républicaines, joue, avec tout le brio de circonstance, les airs peu républicains de "Vive Henri IV" et de "O Richard, ô mon Roi !"
Mais le plus piquant de l'épisode, c'est qu'avant le dîner, Mlle Marie Pocheton est venue trouver le chevalier de Tercier, l'un des principaux chefs des Chouans, et lui avouer très confidentiellement qu'elle a ... quatre gendarmes enfermés sous clef dans sa chambre ! Ce sont, hâtons-nous de le dire, quatre infortunés gendarmes surpris par l'invasion, et que la charitable jeune fille veut sauver des fureurs des Chouans. Tercier va généreusement rassurer les gendarmes, "qui le remercient en pleurant", et recommande à Marie Pocheton de les garder bien soigneusement sous clef jusqu'après le départ des Chouans.
Cette bonne action de l'honnête royaliste fut, nous avons le regret de le dire, fort mal récompensée. Au mois de janvier 1801, elle est encore victime d'une furieuse dénonciation qui la représente comme la correspondante fidèle "des hommes perfides qui conspirent toujours contre la tranquillité publique". Sur la demande de l'autorité militaire, instruite que l'auberge du Dauphin est plus particulièrement fréquentée par d'anciens chefs de Chouans, la police procède à une perquisition minutieuse jusque dans cette chambre où les gendarmes ont trouvé leur salut. Bref, la pauvre Marie Pocheton, accusée d'avoir soustrait des bureaux de la Préfecture deux passe-ports en blanc, est envoyée à la prison des Ursules, et sa mère, elle-aussi, mise sous les verrous. Vingt jours plus tard, heureusement, les deux braves femmes étaient mises en liberté.
L'ère de l'"Union Sacrée" venait de s'ouvrir au Mans.
Un singulier accident en apporte bientôt une autre preuve assez curieuse dans son genre.
Le mercredi de Pâques, 17 avril 1805, M. d'Alexandre, ancien officier au régiment de Chartres-infanterie, et M. de Montulé, ancien lieutenant dans le régiment de Bretagne, émigré rentré, causaient avec trop d'animation sans doute à une fenêtre de l'hôtel du Dauphin, appuyés au balcon. Tout à coup, le balcon cède et les deux interlocuteurs sont précipités sur la place. M. d'Alexandre est si grièvement blessé qu'il meurt huit jours plus tard, le 24 avril ; M. de Montulé s'en tire avec une jambe cassée.
Or, malgré ses fougueuses opinions royalistes, M. de Montulé ne veut absolument être "raccomodé" que par le chirurgien Levasseur, l'ancien conventionnel, alors revenu paisiblement au Mans. La convalescence est longue, entremêlée, on le pense, de quelques petites disputes politiques entre le malade et son docteur. N'importe : tout se termine au mieux. Aussitôt guéri, M. de Montulé, connu depuis longtemps pour un notable "original", s'empresse de donner un dîner ... comme on en donnait dans cet heureux temps de vie à bon marché. Et, à ce dîner, on voit côte à côte des émigrés ou d'anciens chefs vendéens, "tous grands royalistes", et le farouche révolutionnaire Levasseur !
Cette fois, l'originalité du maître de maison avait eu du bon : elle avait montré qu'il n'est point nécessaire de faire preuve d'un sectarisme intolérant pour conserver ses opinions.
La famille Pocheton, elle, tint à honneur de garder les siennes. Bien loin de s'être laissée intimider par son arrestation de janvier 1801, Mme Pocheton a servi encore, en 1802 et 1803, d'intermédiaire fidèle pour la correspondance clandestine de Mme d'Anjou, des environs d'Avranches, l'une des héroïnes célèbres de la chouannerie normande, - tantôt femme, tantôt homme - avec son infatigable amie la comtesse Ogier d'Ivry, de Possay, royaliste non moins ardente, qui a mérité d'être surnommée dans le Maine "la mère des Chouans", et de passer une partie de sa vie en prison, au Temple, aux Madelonnettes et à la Force. On veut bien nous signaler, entre autres, trois lettres du 19 juillet 1802, 1er juillet et 2 novembre 1803, adressées "à Madame Pocheton, au Grand Dauphin, place de la Halle, au Mans, pour être remises, à leur passage au Mans, aux citoyens Souchien et Bouquet" messagers secrets des deux nobles dames !
Le 1er avril 1808 seulement, Mme Pocheton prend sa retraite et cède le Dauphin à M. Auguste-Gabriel Etoc-Latouche, qui épouse sa fille Marie. Leurs descendants conserveront la direction, ainsi que la propriété de l'hôtel, jusqu'en 1885, et sauront lui maintenir la plus honorable renommée.
Les souvenirs des brillants banquets - ministériels ou autres - de l'époque contemporaine ne rentrant pas encore dans le domaine historique, terminons par un dernier fait qui se rattache plus particulièrement aux précédents.
Dans la nuit du 13 au 14 mars 1870, à 3 h 1/2 du matin, un nouvel incendie se déclare, comme en 1659, dans les écuries de l'hôtel du Dauphin. Il prend encore de telles proportions que le personnel de l'établissement jette tous les meubles par la fenêtres et qu'un voyageur, arrivé dans la nuit, en est réduit à se précipiter sur la place sans avoir le temps de s'habiller.
La maison voisine, qui porte la statuette de Sainte Scholastique, va être atteinte à son tour, lorsque la pieuse propriétaire, Mme Thuau, renouvelle pour son compte l'acte de foi accompli deux cent onze ans plus tôt ... Alors que les pertes s'élevèrent à 80.000 fr. pour le Dauphin seul, son immeuble ne subit, contrairement à toutes les prévisions, que des dégâts insignifiants, et, en reconnaissance de cette protection, la date de 1870 vint peu après s'ajouter au-dessous de la statuette de Sainte Scholastique.
En résumé, la vieille "Hôtellerie du Dauphin" va disparaître après trois cents ans d'existence sur le même emplacement. Elle a été témoin des joyeux ébats des comédiens de Scarron ; elle a vu se terminer, sous ses fenêtres, les deux mémorables batailles du 13 décembre 1793 et du 12 janvier 1871 ; elle a vu défiler fièrement, le dimanche 24 août 1919, les régiments victorieux de la grande guerre et leurs glorieux drapeaux. Elle méritait bien quelques lignes d'adieu.
ROBERT TRIGER
Revue Historique et Archéologique
du Maine
1920

