MALLIEVRE (85) - Une nôce dans la Vendée
Une Nôce dans la Vendée
Extrait de l'ouvrage : La Vendée Poétique et Pittoresque,
ou Lettres descriptives et historiques sur le Bocage de la Vendée
par M. Massé Isidore, avocat à Nantes, et membre de la Société
La nôce Vendéenne tout à la fois douce, triste et joyeuse, est pleine de morale et de folie. Les usages des tems antiques, et la simplicité de nos aïeux, s'y mêlent à l'innocence des premiers jours du monde. Au costume près, c'est une cérémonie nuptiale des anciens Grecs, telle que Longus nous la dépeint dans son joli roman pastoral de Daphnis et Chloë.
Invoquez Angéline, les vierges de l'île de Saine, vos antiques voisines ; et par la force de leurs enchantemens transportez-vous, en imagination, sur les vieilles ruines de Mallièvre ; venez assister près de moi à cette fête rustique, que nous annoncent les sons aigres et le sourd murmure de la vèze champêtre ; elle marche en tête du cortège composé de deux à trois cents personnes, qui déjà défilent vers l'église.
La jeune mariée pensive et les yeux baissés, conduite par son père, marche la première ; elle est environnée de dix ou douze de ses compagnes qui, ornées de fleurs et de rubans, lui servent de demoiselles d'honneur. Sa robe, en drap de Silésie d'un beau bleu, donne à sa démarche un air grave ; son tablier de coton des Indes, son mouchoir de mousseline brodée, sa coiffe montée à quatre longues barbes qui tombent sur ses épaules, sa petite croix d'or qu'un cordon de velours noir suspend à son cou, sa ceinture formée d'un ruban blanc, la couronne virginale, faite d'un métal argenté et de fleurs d'immortelles blanches, qui brille sur sa tête ; le tout, joint au bouquet d'oranger fleuri, qui s'épanouit sur son coeur ; voilà la parure simple et fraîche de cette jeune reine de la fête.
L'époux vient ensuite : une joie douce et modeste anime son visage ; il est conduit par des jeunes garçons de son âge, et des bouquets ornés de rubans de mille couleurs décorent leurs larges chapeaux et la boutonnière de leurs vestes. On ne lui remet son épouse qu'au pied de l'autel. Une grande messe y précède la bénédiction nuptiale ; et l'église, dans toute la plénitude de la joie, accueille les deux époux par des chants où respire la gracieuse poésie de l'Orient. Mais déjà le Pasteur leur a rappelé les devoirs que le ciel et l'amour imposent aux époux ; déjà le oui solennel est prononcé ; l'anneau d'or, symbole d'alliance, brille au doigt de la mariée ; l'encens monte dans les voûtes de l'ancienne basilique ; la joie éclate de toutes parts, et l'airain rapidement balancé dans le clocher gothique annonce au loin une commune allégresse. Tout-à-coup un chant funèbre se fait entendre : la voix lente des choristes entonnent le plaintif libera, et l'airain religieux ne pousse plus dans les airs que de lugubres tintemens semblables aux derniers soupirs des mourans. Tous les assistans sont à genoux ; le front baissé, dans le plus profond recueillement, ils prient pour leurs parens et leurs amis qui ont cessé de vivre. Touchante réminiscence des douleurs du coeur éprouvées naguères en perdant ceux qu'on eût aimé voir présens à cette fête ! Ce souvenir donné à ceux qui ne sont plus, la douce émotion qu'inspire la présence de ceux qu'on chérit, et l'espoir de la postérité naissante, réunissent tout à la fois le passé, le présent et l'avenir. C'est véritablement pour les époux la fête de l'Amour ; car ils y retrouvent tout ce qui charme le coeur dans la vie : le souvenir de ce qu'ils aimèrent, la présence de ce qu'ils aiment, et l'espérance de ce qu'ils aimeront bientôt.
L'office s'achève, le jeune époux prenant la main de sa timide compagne, la conduit hors de l'église ; rendue sur le seuil du portique elle s'arrête, comme si elle hésitait à faire le premier pas dans cette carrière nouvelle qu'elle va désormais parcourir. On l'entoure, et chacun pour la rassurer lui donne l'antique baiser des premiers chrétiens. Pour ses jeunes compagnes, c'est le baiser d'adieu ; pour ceux qui déjà sont entrés dans les routes de l'hyménée, c'est le baiser d'arrivée.
On ne lui dit point que l'on ne parvient à la vertu qu'en faisant ce qui est bien, comme on suit un étroit sentier sans jamais s'en détourner ; qu'elle deviendrait coupable si jamais elle s'en écartait ; mais on la conduit chez elle par le chemin le plus direct et le plus battu ; s'il est mauvais ou impraticable, on lui amène un cheval, une voiture ; on la porte même si la nécessité l'exige ; il lui est expressément défendu de passer ni à droite ni à gauche, c'est la ligne droite qu'il faut suivre. Quel affreux présage ce serait pour elle, si quelqu'évènement imprévu la forçait à prendre le plus léger détour ! L'instruction se fut bientôt effacée de sa mémoire, tandis qu'elle se rappellera toujours cette marche pénible, à travers un chemin impraticable qu'elle a faite pour la première fois quand elle s'est rendue à la demeure conjugale, de ce chemin, qui lui représente l'image du sentier étroit et sans détours qui seul mène à la vertu.
Déjà elle aperçoit entre les arbres touffus les toits rouges de sa nouvelle demeure. On vient au-devant d'elle, on lui apporte du beurre nouvellement battu, du pain et du vin. Les deux époux, qui sont à jeun et fatigués souvent par une marche longue et pénible, acceptent ces prémices et font leur premier repas. Pendant ce tems, du bois entassé en pyramide s'élève dans une prairie voisine ; on y met le feu, la flamme saluée par mille cris d'allégresse, monte en tourbillons dans les airs, et la jeunesse, qui dans toutes ces fêtes ne se montre jamais qu'armée, accueille la flamme pétillante par de nombreuses décharges de mousqueterie.
Ce feu de joie s'éteint insensiblement et l'archet rustique, ou le joyeux joueur de vèze, qui s'est placé sur un tertre voisin, appelle les danseurs par les sons bruyans de son instrument.
Voyez, Angéline, comme ce vaste groupe de monde, qu'au premier coup d'oeil on prendrait pour un attroupement, s'anime et présente un aspect vivant et varié. Ce ne sont plus ces trénitz élégantes, ces walses voluptueuses de nos salons, où la beauté s'animant au sons délicieux d'une savante harmonie, s'abandonne dans les bras de celui qu'elle aime, et souvent de celui qu'elle n'aime pas ; mais ce sont les rapides courantes, les rondes naïves, ou le piche-frit guerrier, tous enfans de la folie et de la gaîté, où les mouvemens de la cadence sont souvent oubliés, où la gaîté la plus franche et l'abandon le plus doux se font un mérite de l'agilité. Ici, plus de cent couples se tenant par la main, dansent en mesure, et se suivent en ordre formant à pas précipités un cercle immense. Là, des rondes répétées en choeur, font entendre les antiques refrains des vieilles romances Gauloises ; tantôt on enlève en l'air sa danseuse, tantôt on lui fait admirer les bonds prodigieux où brille la plus grande légèreté. Arrêtons-nous devant ces deux couples dont le jeu a quelque chose de particulier ; ils sont vis-à-vis l'un de l'autre. Les danseurs sont placés derrière leurs danseuses qui restent immobiles ? Ils se regardent, en mesure, par dessus les épaules de leurs belles : on dirait deux ennemis qui se guettent prêts à fondre l'un sur l'autre ; tout-à-coup ils s'élancent, se joignent, se donnent la main, dansent ensemble, et se placent devant leurs partenaires, qui recommencent le même jeu. Cette danse appelée du nom étrange de piche-frit, remonte à une haute antiquité, et paraît être un reste de ces jeux belliqueux que les anciens Agésinates - Cambolectri dansaient tout armés. Plus loin, un des convives, assis sur un banc, sans articuler une seule parole, chante un air qu'il recommence toujours. Cette musique du virtuose champêtre suffit pour animer les pas agiles et les figures incomplètes que décrit la vive et bruyante jeunesse qui l'entoure. A quelques pas derrière, sous l'ombre de ces vieux chênes, voyez cet autre Métastase, entouré de nombreux auditeurs ; il chante une longue chanson sans rimes ni nombre poétique, que lui-même a composée en gardant ses troupeaux, comme au tems de Théocrite ou de Virgile. Plus heureux que bien des poètes de nos cités, on l'écoute, et ses vers sont applaudis ; cette gloire lui suffit. Tels sont les jeux, les danses et les concerts dont se récréent les fiers enfans de la Terre des Ondes (l'Aquitaine).
Mais déjà le soleil au milieu de sa course appelle les convives au dîner. Dans un vaste local tapissé de toiles blanches et décoré de guirlandes de fleurs, on trouve huit ou dix tables dressées ; celle de la mariée est la seul où l'on reconnaisse ce qu'on appelle un couvert mis. Toutes les autres ne sont chargées que d'assiettes d'étain, de verres, de larges flacons de vin, et de mets énormes capables de résister à l'appétit des héros d'Homère, auxquels un boeuf suffisait à peine. Le marié ne se met point à table : entouré d'une longue serviette, il est obligé de servir tout le monde et particulièrement sa jeune épouse ; selon l'usage antique, quelqu'un chante pendant le repas. Au dessert, on apporte les gâteaux que donnent les parrains et marraines des époux. On en voit d'une dimension telle que deux boisseaux de farine ont peine à les former. Deux hommes vigoureux les élèvent en l'air, et les jeunes gens armés de leurs assiettes d'étain, dansant à l'entour, essaient au son de la vèze d'en détacher quelques parcelles en entre-choquant leurs assiettes autour des gâteaux. Cette danse guerrière a quelque chose qui rappelle le cliquetis des épées dans un de ces combats figurés de nos modernes mélodrames.
On sort de table ; la pelouse voit de nouveau les danseurs faire preuve d'adresse et d'agilité ; et lorsque le soleil se cache derrière les monts qui bornent l'horizon, on se réunit au souper. Là, à la lueur de mille flambeaux creusés dans des branches d'arbres, de nouvelles coutumes vont fixer notre attention.
C'est au moment du dessert ; tout-à-coup les portes s'ouvrent ; une douzaine de villageoises, parentes et amies de la mariée, paraissent les yeux baissés, la contenance triste, et portant un énorme bouquet d'épines, où sont attachés les fleurs les plus nouvelles, les rubans aux couleurs les plus vives, et les plus beaux fruits de la saison ; elles viennent faire leurs adieux à la nouvelle épouse ; désormais, lui disent-elles, elle n'est plus une de ces fleurs virginales que les zéphirs caressent dans leurs rians vallons, elle est épouse, elle sera bientôt mère ; de nouveaux devoirs vont remplacer ses premiers plaisirs, et cette douce morale lui est longuement retracée dans une chanson naïve que la plus espiègle de la troupe lui chante avec un sourire malin.
Pendant cette chanson, la jeune épouse pleure souvent à chaudes larmes ; ces adieux de ses jeunes compagnes, en lui rappelant les plaisirs de la jeunesse, lui disent aussi qu'ils sont passés pour elle, et que ces joies mêmes, auxquelles elle préside en ce moment, passeront aussi vite que les fleurs qu'on lui présente.
Cependant le plus jeune de ses frères, glissé sous la table du banquet, ravit le ruban rouge qu'elle porte à sa jambe ; tous les convives accueillent ce larcin par de joyeux toasts. On le coupe en morceaux et chacun en pare son habit. D'autres fois le jeune frère dérobe l'un des souliers de sa soeur : on le met à l'enchère, il est adjugé au dernier et plus offrant. L'époux le rachète au même prix, et en compte le montant à son frère, que cette petite somme enrichit pour quelques jours.
Tout-à-coup on entend frapper à la porte. Ce sont des étrangers qui demandent l'hospitalité. Ils sont trois ou quatre ! ces vieillards n'ont point été conviés à la noce : ils viennent de loin, leurs souliers poudreux, leurs habits tombés sur leurs bras, leurs bâtons noueux, tout en eux annonce des voyageurs. Ils entrent d'un air grave et silencieux, demandent l'hospitalité. Qu'on les connaisse ou non, peu importe, ils sont invités et admis au banquet nuptial. Deux d'entr'eux portent dans une corbeille couverte d'un voile blanc, ce qu'on appelle le moumon ; c'est ordinairement une colombe, une tourterelle, ou un jeune lapin enjolivé de rubans. Ils posent leur corbeille sur la table sans la découvrir ni proférer une seule parole ; si l'on veut savoir ce qu'elle contient, on la joue aux cartes. Quand les voyageurs la gagnent, ils la remportent sans la découvrir ; mais s'ils la perdent, ils lèvent le voile, et le moumon s'échappant au milieu des plats et des assiettes, excite la plus vive gaîté.
On boit, on danse, on chante, et la nuit se passe au milieu des plaisirs. On ne se couche point ; cette première nuit de l'hymen est dérobée à l'amour.
Le lendemain, les visages fatigués ont besoin, ainsi que les toilettes, des secours de l'art pour reprendre un air de fête.
Mais gardez-vous de rire, Angéline : une gravité majestueuse doit présider aux apprêts de cette toilette ; une nouvelle leçon, celle de propreté, va être donnée aux époux.
Déjà les plus anciens d'entre les convives se sont emparés, les uns d'un râteau et d'un boisseau de farine, les autres d'un maillet à fendre les bûches, et d'un énorme billot fait d'un tronc d'arbre. On prend le premier venu des assistans, on l'assied dans une chaise, et l'un des vieillards passant les dents du râteau dans sa longue chevelure, secoue ce râteau sur le billot, tandis qu'un autre, à grands coups de son lourd maillet, fait le simulacre d'écraser cette vermine idéale ; un troisième, avec son boisseau, poudre les cheveux, pendant qu'un quatrième, armé d'un plat, d'un charbon, en guise de savon, et d'un énorme coutelas, barbouille la figure et fait l'office de frater. Enfin le patient s'échappe dans ce grotesque équipage, et tous les convives rompant leur grave silence, l'accueillent par de longs et bruyans éclats de rire.
On retourne à table, car l'exercice de la nuit appelle le déjeuner ; mais à peine est-il fini qu'un autre jeu guerrier commence de toutes parts ; la jeunesse, au son de la vèze, se forme en longues chaînes de danseurs ; celui qui conduit chacune de ces chaînes danse en agitant en l'air un panier d'osier, et celui qui forme le dernier échelon de la chaîne, muni d'un bâton, frappe en cadence sur ce panier. Le but est de parvenir à renfermer un des assistans qui, devenu prisonnier, reçoit pour condition de sa liberté, l'obligation de boire dans une longue tuile du haut de laquelle on lui verse du vin. Tel est ce que l'on appelle le branle du panier.
Ces jeux, ces danses, ces usages tristes et joyeux, graves et grotesques conduisent à la fin de la seconde journée. Il ne reste plus que le coucher des époux. Le soir, à la lueur de mille flambeaux, la mère de la mariée la conduit dans la chambre nuptiale, et la remet à son jeune époux. Tout le monde se retire, et le dieu de l'hyménée effeuille la couronne d'immortelles que la jeune épouse vient de déposer sur son autel.
Journal
d'Agriculture, de Médecine
et des Sciences accessoires
N° XXIII - juillet 1829

