Canalblog Tous les blogs Top blogs Emploi, Enseignement & Etudes Tous les blogs Emploi, Enseignement & Etudes
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Maraîchine Normande
Publicité
11 septembre 2013

LA RÉVOLUTION - LÉGENDES - RÉCITS - TRADITIONS

LE PEUPLE ET L'HISTOIRE

LA RÉVOLUTION

Aux yeux du peuple, la Révolution est une sorte de jalon chronologique, le seul, - avec le règne de quelques souverains modernes, et la guerre de 1870, - qu'il connaisse réellement. Il lui semble même, et à juste titre, partager en deux son histoire. C'est ainsi qu'en Haute-Bretagne des conteurs font remonter à peu près à l'époque révolutionnaire le départ des fées, qui, pour d'autres, coïncide avec la fin du XVIIIe siècle, départ qui n'est que momentané, puisque, au vingtième siècle, les "bonnes dames" doivent devenir de nouveau visibles. En Ille-et-Vilaine et dans la partie française des Côtes-du-Nord, les paysans rapportent au temps de la "grande Révolution", presque tous les évènements importants qui se perdent dans la nuit des âges ; on doit pourtant faire une exception pour la Ligue qu'ils savent être de beaucoup antérieure ; une des formules initiales habituelles des contes, mais qui sert de préambule aux récits de sorcellerie plutôt qu'à ceux où figurent les fées, parle expressément de l'époque révolutionnaire. En Lorraine : "avant la Révolution" indique une date éloignée, une époque où rien ne ressemblait à ce qui existe à présent.

Elle fut, comme tous les grands évènements, annoncée par des prodiges : un peu avant 1789, il y eut en Bretagne de terribles batailles entre les chats du pays sur la lande de Meslin et sur les coteaux du Mené. En Périgord et en Saintonge, la chasse fantastique parcourut les airs en 1789 et en 1792 ; en Normandie, des cavaliers se battaient dans le ciel. La figure de N.-D. de Nanteuil se montra avec des traits attristés et des larmes coulèrent de ses paupières. Plusieurs de ces pronostics furent vraisemblablement enregistrés, comme il arrive d'ordinaire après coup, lorsque la Révolution qui d'abord avait été pacifique, fut entraînée par le choc des partis, à des actes de violence.

La coutume symbolique des arbres de la Liberté remonte à cette lune de miel, des temps nouveaux. Peut-être fut-elle inspirée par un souvenir inconscient de l'ancien culte des arbres, ou par une imitation des "maïs" dont l'usage n'était pas limité à la célébration du retour du printemps. La première plantation fut faite, d'après le Moniteur du 23 mai 1790, par le curé de Saint-Gaudens près de Civray, qui prononça un discours patriotique. Les plantations se multiplièrent surtout en 1792, au moment où la guerre était à l'extérieur et aux frontières. Un contemporain assure que le nombre s'en éleva à plus de soixante mille. Le chêne fut généralement choisi, et il est même formellement indiqué dans les instructions. Les historiens du temps indiquent que beaucoup de ces arbres furent coupés par les royalistes. Quelques-uns des ormes de Sully, furent transformés en arbres de la Liberté ; un chêne dit de Henri IV que l'on voyait à Saint-Paul, près de Gignac (Hérault) fur sacré arbre de la Liberté pendant la Révolution et aussi en 1848. Des fleurs devinrent aussi des emblèmes politiques ; la rose et le thym étaient des fleurs républicaines ; le lys représentait la royauté, un oeillet rouge était le signe de ralliement de la conspiration du chevalier de Maison-Rouge.

Le souvenir de la Terreur subsiste plutôt dans les appellations que dans les légendes ; en Limousin, on la désignait sous le nom de Las Paous, l'an de la Peur ; dans le Forez, elle portait celui de Paurassie ; dans le Centre, on l'appela tout simplement La Peur ; ce n'était au reste qu'un rifazimento : au commencement du XVIIIe siècle ce nom était celui de la calamiteuse année 1709. Une vieille dame du Périgord, tante de Jules Claretie, lui contait que le "jour de la peur", du temps de la Révolution, toutes les cloches de France sonnèrent le tocsin à la fois, comme si magnétiquement la panique se fût répandue dans le pays. En Auvergne, elles sonnaient toutes seules dans tous les villages à la fois ; les gens s'étaient retirés dans les bois et enterraient sous la mousse tout ce qu'ils avaient de précieux. En 1793, le bruit se répandit que l'évangéliste saint Marc était apparu sous un arbre antique de la lande de Lanfains (Côtes-du-Nord). D'innombrables curieux accoururent ; plusieurs affirmèrent avoir vu l'apôtre, l'avoir entendu même.

Ceux qui jouèrent les premiers rôles dans le drame révolutionnaire paraissent à peu près ignorés du peuple. A la destinée tragique de la famille royale se rattache un seul trait folk-lorique qui est depuis longtemps oublié, et que nous ne connaissons que par une mention dont la source n'est pas certaine. Le matin qui suivit le départ de Louis XVI pour Varennes, on vit le petit Homme rouge des Tuileries couché dans le lit du roi. Ce lutin se serait montré plusieurs fois, notamment en 1793, et l'on dit qu'un soldat qui gardait les restes de Marat aux Tuileries mourut de peur en l'apercevant. Le nom de ce tribun journaliste, si puissant sur les foules et dont l'assassinat excita une si profonde et si bruyante émotion, a seul survécu ; vingt ans après sa mort, certains le confondaient avec Murat. Il n'est pas entré dans la tradition, pas plus que Charlotte Corday, et que les autres femmes de la Révolution. Parmi ceux de ses contemporains célèbres à divers titres, quelques-uns sont associés à des expressions proverbiales ou à des anecdotes, qui rarement ont la forme populaire. En Lorraine, pour indiquer une époque troublée et dangereuse, on dit "C'at comme au temps d'Robespierre". Cet homme qui eut pendant plusieurs années une popularité sans égale, ne figure plus que dans quelques comparaisons : "Saoul comme la bourrique à Robespierre" où il a pris la place du diable, "Maigre comme la bourrique à Robespierre", qui s'applique, dans la Gironde, aux gens remarquables par leur maigreur. En Lorraine, on dit d'un méchant : "ç'at in Robespierre". Le journal d'Hébert a donné naissance au dicton : Colère du père Duchêne, encore usité en plusieurs pays, et notamment en Bretagne. A Nantes, la maison de Carrier, rue Richebourg, fut longtemps inhabité ; personne ne voulait y passer la nuit, parce qu'on y entendait du bruit ; on s'aperçut plus tard qu'il provenait d'une source qui coulait dessous. On ne l'appelait pas la maison de Carrier, mais la maison de Robespierre, qui ne vint jamais à Nantes.

De cette période, la tradition a surtout retenu les faits qui accompagnèrent les troubles religieux, et les guerres civiles, et un assez grand nombre, que l'on raconte encore, ont pris une forme légendaire dont les éléments sont souvent empruntés à des récits beaucoup plus anciens. En ce qui concerne le clergé, la plupart des traits ont été relevés dans l'Ouest ; ils visent surtout les actes de violence exercés à l'égard des prêtres, et qui atteignirent à la fois ceux qui avaient refusé d'accepter la Constitution civile, et ceux qui y avaient adhéré.

chat noirJe ne sais si on a retrouvé ailleurs l'opinion, populaire aux environs de Liffré (Ille-et-Vilaine), d'après laquelle beaucoup de meurtres des prêtres auraient été commis par les chouans. En ce qui concerne le clergé non assermenté, l'accusation est mal fondée, mais elle a quelque chose de vrai, si elle s'applique aux prêtres qui avaient prêté serment à la constitution civile ; plusieurs en effet furent mis à mort par les bandes royalistes. Le peuple n'a pas distingué entre eux. Dans l'Ouest, ces prêtres étaient exposés à toutes sortes d'avanies, et leur position était moins enviable peut-être que celle des prêtres réfractaires. Quelquefois on plaçait clandestinement dans le tabernacle de leur église un chat noir qui sautait brusquement pendant la messe. C'est le diable, criaient les paysans, et tout le canton s'insurgeait. Il courait des chansons et des formulettes injurieuses pour eux. Quand M. Cormeaux, curé de Plaintel, eut été guillotiné en 1794, ses paroissiens composèrent des litanies dont le refrain était : Saint Cormeaux, délivrez-nous, Des habits bleus et des jurons.

Les bruits les plus absurdes étaient mis en circulation, et certains se rattachaient à des superstitions, ce qui contribuait à les faire plus facilement accueillir par les fanatiques et les ignorants. Les écrivains ecclésiastiques, qui sont trop souvent dépourvus de charité et même de justice quand il s'agit des prêtres assermentés, ne les ont pas recueillis, mais on peut juger de ceux que l'on répandait, dans les campagnes, par ce passage d'une lettre de l'évêque de Rennes qui se rapporte à ceux qu'on avait inventés dans sa ville épiscopale : En 1793, on faisait descendre du ciel des lettres qui me condamnaient, des hommes qui croyaient bien avoir la mesure de la crédulité populaire publiaient hardiment qu'on me voyait toutes les nuits en loup-garou courir les rues et faubourg de Rennes, la tête en bas ; on faisait aller quelques malheureux sur le pont Saint-Martin pour voir passer à minuit précis les morts qui désertaient le cimetière béni par moi.

La courte légende qui suit est la seule qui, à ma connaissance, se rattache aux célébrations clandestines du culte après la fermeture des églises. Un jour que le curé de Saint-Martin-de-Vitré, allait finir la messe qu'il disait en cachette dans une maison de la ville, les bleus survinrent ; le prêtre s'échappa par une fenêtre qui donnait sur le jardin, et les fidèles ramassèrent le calice et les ornements dans une armoire. Lorsqu'elle eut été ouverte par ceux qui faisaient la perquisition, on vit que des toiles d'araignées s'y étaient formées et dérobaient aux regards les objets sacrés.

Plusieurs prêtres se cachèrent dans des maisons où se trouvaient des pièces dissimulées dans la maçonnerie, ou obtenues par de faux plafonds et qui portent encore le nom de chambre au prêtre, ou de cachette au prêtre. On raconte en Savoie qu'un homme ayant dénoncé celle du curé de Mégève mourut subitement sur le seuil de sa demeure ; depuis ce jour une eau rougeâtre a jailli sur le lieu même et une croix y a été érigée. Les maisons où furent commis des meurtres de prêtres sont hantées. Depuis que l'un d'eux a été tué dans une ferme à Hénansal (Côtes-du-Nord), on entend tous les soirs à la même heure, dans le grenier un bruit pareil à celui que fait un sac de pommes de terre que l'on décharge ; un jour, on lava le grenier, et à l'endroit même d'où semblait sortir le bruit, on vit une large tache de sang ; c'est en vain que l'on a essayer de l'effacer : elle persiste toujours et elle est aussi fraîche que si le sang avait été répandu la veille. A Courbeville, dans la Mayenne, on ne peut non plus faire disparaître l'empreinte que laisse sur une porte la main sanglante d'un noble ou d'un prêtre surpris avec d'autres dans une cachette.

Les habitants d'une ferme de Soudan (Loire-Inférieure), étaient réveillés toutes les nuits par des chants d'église, ou des "bruits" indéfinissables, le fermier fit démolir un mur, derrière lequel ils paraissaient se produire, et l'on y trouva des ornements sacerdotaux, qui avaient été murés pendant la Révolution. On disait qu'un prêtre, caché dans ce logis, avait été découvert et tué par les bleus ; on porta les ornements à l'église, on fit dire des messes, et tout bruit cessa. Dans la chapelle du manoir du Bois Brient, près de Châteaubriant, où un prêtre fut massacré au pied de l'autel, ce n'est pas son fantôme que l'on voit ; mais de gracieuses apparitions : pendant la nuit de Noël, trois belles demoiselles vêtues de blanc, se tiennent par la main et sortent d'un bois voisin pour se rendre à la chapelle où elles font entendre une musique délicieuse de cantiques.

J'ai parlé des empreintes que firent les prêtres en tombant sur le sol ; d'autres reviennent sur le lieu de leur supplice. A Bourg-des-Comptes (Ille-et-Vilaine), on voit la nuit cheminer lentement dans un petit chemin creux un prêtre décapité en cet endroit. En poitou, dans la commune de Saint-Laur, un prêtre sans tête se promenait avec son bréviaire. C'était le fantôme d'un curé dont on avait, dit-on, fait sauter la tête à coups de boules après l'avoir enterré jusqu'au cou. Tous les soirs, à minuit, une lugubre procession conduite par un prêtre sans tête défile dans les souterrains du château de Puyrenard (Deux-Sèvres) où furent massacrées des religieuses qui y faisaient dire la messe de Noël par un prêtre réfractaire.

Des récits populaires assez nombreux se rapportent à la profanation des églises, aux statues insultées ou mutilées, à la démolition des édifices sacrés ou des croix. Plusieurs ne sont que des rifazimenti d'épisodes de la légende dorée. En cent endroits de la Provence, on raconte que telle statue projetée à terre a saigné, parlé, remué, que telle bête a parlé et manifesté son respect pour les choses de la religion que les hommes profanaient, que tel oratoire a été éclairé d'une lumière surnaturelle pendant la nuit. En Franche-Comté un brigadier de gendarmerie qui avait attaché son cheval à la table de communion et l'avait fait communier, fut quelques années plus tard broyé par cet animal, qui se frappant lui-même la tête qui avait été communiée, s'assomma sur le corps de son maître. Lorsque en 1793, on voulut faire entrer des chevaux dans la cathédrale de Toulon transformée en écurie, le premier qui fut introduit sous la porte se mit à ruer et étendit raide mort son palefrenier. Si on demande aux bonnes âmes pourquoi un enfant Jésus de la cathédrale de Toulon a le bras gauche rompu, elles répondent que l'homme chargé de la destruction des statues était monté sur un échafaudage ; au premier coup de marteau qu'il lança, il rompit le bras, mais perdant l'équilibre, il se rompit le bras exactement au même endroit.

Les démolitions d'églises sont l'objet de quelques légendes. Lorsque pendant la Révolution les montagnards voulurent détruire celle de Châtel-Montagne que les fées avaient bâtie, ils avaient déjà abattu une grande partie du clocher, lorsque l'un d'eux voulut enlever une pierre d'arête de fort petite dimension ; elle résista comme si elle eût été scellée, quoiqu'elle ne fût pas adhérente. Ses compagnons se joignirent à lui, mais ce fut peine perdue. L'un d'eux saisi d'épouvante s'écria : "Arrêtez ! c'est la pierre du diable" Il n'avait pas achevé que tous furent pris d'un tremblement nerveux, et essayèrent en vain de descendre par les échelles ; leurs membres étaient comme paralysés, et l'on dut les ligoter et les descendre au moyen d'une poulie. Après la destruction du couvent des Jéromistes de Fumay en 1793, un habitant prit la marche de pierre de la chapelle pour la placer à l'entrée d'une maison qu'il faisait alors construire avec les pierres du couvent. La première fois qu'il entra dans cette maison, appelée depuis la maison maudite, il glissa sur cette pierre, tomba et se cassa la jambe. On raconte aussi qu'au commencement du XIXe siècle, le toit de cette maison tremblait chaque fois que passait la procession, et que tous les ans, lorsqu'arrivait l'anniversaire de la mort du sacrilège, les vaches de cette commune se rendaient devant cette maison, et y beuglaient lamentablement. Les pierre d'une chapelle de Saint-Servais près de Combrit, ayant été après la Révolution achetées par un cultivateur qui les employa à la construction d'une écurie, on ne put jamais y tenir attachés ni boeufs, ni vaches, ni chevaux. A peine les y avait-on mis qu'ils brisaient leurs liens, allaient donner de la tête contre les pierres de l'étable jusqu'à ce que mort s'en suive.

Les cachettes des nobles sont moins connues que celles des prêtres ; quelques-uns choisirent comme refuge des endroits réputés pour leurs hantises. M. de Chateaubriand du Val Guildo, parent de l'auteur des Martyrs, passa plusieurs mois près du Guildo, soit dans les ruines de ce château où apparaissait, dit-on, le spectre de Gilles de Bretagne, soit dans une sorte de pigeonnier au bord de la mer, tout près d'une grotte où l'on voyait des fées. Des fermiers du Bocage normand firent cacher leurs maîtres dans des grottes aux fées, et la Chambre à la Dame près de Domfront, où une fée se montrait parfois, servit de retraite pendant plusieurs mois à une famille noble proscrite.

Les guerres civiles forment la partie la plus abondante et la plus curieuse du folk-lore révolutionnaire ; leurs épisodes ont pris surtout dans l'ouest, une forme traditionnelle qui a vraisemblablement englobé plusieurs traits de convulsions politiques plus anciennes. Par la Constitution civile du clergé, la Révolution avait froissé bien des consciences : l'émigration d'une partie des nobles, la suspicion dont ceux qui restaient étaient l'objet, créa aussi de profonds mécontentements. Mais quelques graves qu'ils fussent, ils n'auraient peut-être pas suffi pour provoquer des résistances à main armée. La levée des 300.000 hommes ajoutant un nouvel élément de discorde à tous ceux qui existaient déjà, amena le soulèvement d'une partie de ces provinces.

Ces pays furent coupés pour ainsi dire en deux : les villes, les gros bourgs et un grand nombre de communes rurales soutinrent énergiquement les idées nouvelles ; les paroisses où vivait, loin de Versailles et de la cour, une noblesse populaire, en rapports constants avec les paysans qui considéraient ces gentilshommes campagnards comme des espèces de chefs de clans, se soulevèrent au contraire, et pendant des années opposèrent aux armées de la République une résistance plus difficile à vaincre que les invasions des armées régulières. On vit alors en présence les bleus, ainsi nommés à cause de la couleur de l'uniforme de l'armée républicaine, et les blancs, qui tiraient leur nom à la fois de la couleur de l'uniforme royal et de celles des lys. Ces noms ne furent pas les seuls : les chouans et les Vendéens appelèrent Patauds les habitants des villes républicaines qui se trouvaient au milieu de pays royalistes. C'était une forme méprisante de patriote ; elle est restée le sobriquet de plusieurs localités ; on dit encore les "Patauds de Nantes", les "Patauds de Saint-Aubin-du-Cormier", etc. En Anjou et dans le Maine, Patauds était le surnom des républicains civils, la qualification de bleu étant spécialement réservée aux républicains militaires. Le sobriquet de "chouans" est celui d'un assez grand nombre de communes de l'ouest, presque toutes rurales, qui en effet, prirent part à l'insurrection. En Ille-et-Vilaine, "avoir de la plume aux pattes" signifie, comme dans le Haut-Maine, être royaliste, par allusion au chouhan ou chat-huant, qui présente cette particularité. Quelques blasons de villes ou de villages font aussi allusion à des faits de la guerre civile. C'est ainsi qu'en Ille-et-Vilaine on appelle les gens de Gosné les "Cantaches". Cantache est un endroit où les chouans de cette commune attaquèrent un courrier du gouvernement. Le sobriquet Pétaches d'Avignon, poltron d'Avignon, se rattache, dit-on, à la déroute de la horde de Patrix et de Jourdan Coupe-tête devant Carpentras, dont elle était venue faire le siège à cinq reprises différentes. Cette bande qui avait apporté des sacs pour mettre le butin, se montra prompte à fuir à chaque sortie des assiégés.

A l'époque des guerres civiles, bleus et blancs chantèrent : les Vendéens répondirent à la Marseillaise par une chanson patoise sur le même air ; il suffira de citer les deux premiers vers du premier et du dernier couplet, pour montrer qu'elle est due, ainsi que le fait observer Bujeaud à un prêtre réfractaire :
Allons armées catholiques,
Le jour de gloire est arrivé, etc.
O sainte Vierge Marie
Condis, soutins nos bras vengeurs.

Il y avait aussi une Carmagnole vendéenne que chantèrent les patriotes de ce pays. Ce sont eux qui composèrent les chansons où ils célébraient la défaite des blancs à Chollet et à Montaigu, leur poursuite par les colonnes infernales, etc. Celles qui eurent cours dans "l'armée catholique et royale" furent plus nombreuses ; beaucoup semblent l'oeuvre de demi-lettrés ; telles sont celles à la louange de Charette.

D'autres ont une allure plus populaire, témoin le couplet dans lequel un jeune gars, pris à la conscription, répond aux gendarmes qui le pressent de partir :
N'y avait ni gendarmerie
Ni nationaux
N'empêcher de voir ma mie
Sous les ormeaux.

Au cours de sa consciencieuse exploration, Bujeaud n'avait pas rencontré, et pour cause, la chanson dite de Monsieur de Charette, qui a été beaucoup chantée à l'époque où les légitimistes espéraient une troisième Restauration, et que plusieurs écrivains faisaient remonter aux guerres de la Vendée. Elle est en réalité beaucoup plus jeune, et un passage des Lettres et Souvenirs de Paul Féval, par Oscal de Poli, ne laisse aucun doute sur son véritable père, le romancier Paul Féval, assez habile pasticheur pour en avoir imposé même à des folkloristes. C'est lui qui répond à un écrivain qui prétendait l'avoir recueillie populairement : Le chouan qui vous a donné : Prends ton fusil, Grégoire est un farceur. C'est moi qui suis l'auteur de ce grand poème. J'avais une espèce de voix autrefois et je chantais au piano des chants originaux que je faisais et dont quelques-uns ont bien couru la Bretagne vers 1865-1866. Prends ta gourde pour boire est un hugotisme. Prends ta Vierge d'ivoire, procède du même Jupiter romantique que Cathelineau ne connaissait pas.

L'auteur d'une chanson sur le siège de Montaigu y a fait entrer avec des modifications, des couplets presque entiers de chansons antérieures :
La ville de Montaigu, grand Dieu qu'elle est belle,
Elle est si belle, et parfaite en beauté,
Que Monsieur Charette veut la gagner.

Toutes ces chansons se trouvent dans Bujeaud avec une vingtaine d'autres qui ne sont pas plus dignes que celles-ci de figurer dans un Romancero de la Vendée. Ils constatait qu'il n'avait pu se les procurer qu'après de longues et pénibles recherches ; elles sont probablement encore plus oubliées aujourd'hui.

En Haute-Bretagne, on n'a recueilli aucune chanson que l'on puisse avec quelque certitude faire remonter au temps de la chouannerie. Il n'y en a guère davantage en pays bretonnant ; M. de la Villemarqué avoue que la chanson des Chouans a été composée par un prêtre ; les recueils de F.-M. Luzel et de N. Quellien n'en contiennent aucune.

Les soldats de la Vendée, comme de nos jours les Boers, avaient une sorte de considération superstitieuse pour certains canons. Ils furent tellement ravis d'être en possession de pièces d'artillerie, qu'ils leur donnèrent des noms familiers et significatifs. Ils parurent même, en certaines circonstances, regarder quelques-unes comme des espèces de fétiches, de la possession desquels dépendait la victoire : Les Vendéens prirent un beau canon de bronze qu'ils baptisèrent le Missionnaire, puis un autre qui datait des guerres catholiques ; ils l'appelèrent Marie-Jeanne. Quand ils perdirent Fontenay, ils perdirent Marie-Jeanne, autour de laquelle tombèrent sans broncher six cents paysans ; puis ils reprirent Fontenay, afin de reprendre Marie-Jeanne, et ils la ramenèrent sous le drapeau fleurdelisé, en la couvrant de fleurs et en la faisant baiser aux femmes qui passaient.

En Haute-Bretagne, aussi bien dans la partie de l'Ille-et-Vilaine qui se distingua par son attachement aux idées nouvelles que dans les communes des Côtes-du-Nord qui fournirent un fort contingent à la chouannerie, et dont plusieurs, sont même encore maintenant royalistes, les récits attribuent aux chouans la majorité des actes criminels et des attentats contre les personnes ou les propriétés commis à cette époque. Ils enterraient les gendarmes jusqu'au cou et s'amusaient à jouer aux billes en prenant pour but leur tête, brûlaient à petit feu les acquéreurs de biens nationaux ou chauffaient les femmes qu'ils faisaient asseoir, les jupes retroussées, sur les tuiles à galettes, pour les forcer à découvrir la retraite de leurs hommes ou la cachette de leur argent ; ils emportaient les couettes des lits et mettaient le cidre à courir quand ils étaient lassés de boire. A Dourdain près de Rennes, on dit qu'ils coupaient les doigts des bleus en se servant, en guise de billot, de la balustrade qui entoure l'autel. Aux environs de Châteaubriant, on appelle Chemins de la Tuasse, ceux où des Bleus ou des Chouans ont été tués.

JOSSELIN


Voici parmi les histoires de meurtres celles qui présentent quelque caractère légendaire. Sur les dalles de la petite chapelle Sainte-Croix, à Josselin, des moisissures rouges marquent la trace du sang de deux jeunes paysans tués par les Bleus et dont les cadavres furent déposés à cet endroit. Quelquefois des ombres hantent le lieu de leur supplice : au lieu appelé le Morbihan, près de Montmuran (Ille-et-Vilaine), on voit revenir des républicains fusillés par des chouans ; à la barrière de la Châtaigneraie, au Gennes (?), se montre parfois, la nuit, un spectre noir portant un cercueil sur ses épaules : c'est là que furent enterrées sommairement cinq femmes que les chouans avaient saignées à la gorge. Il y a une vingtaine d'années on disait qu'on voyait à minuit près d'une chapelle de Montreuil-sur-Maine (Maine-et-Loire) un hussard montant la garde à la porte ; c'était l'ombre d'un cavalier bleu tué pendant la Chouannerie ; en Poitou, le fantôme à cheval d'un gendarme pris par les chouans, attaché à un arbre et achevé après mille cruautés, vient la nuit visiter le lieu du supplice, en poussant des cris épouvantables. Il commença à paraître peu de temps après sa mort, et ceux qui avaient entendu ses cris, lorsqu'il subissait ce martyre, croyaient reconnaître sa voix.

Quelques victimes des guerres civiles ont été l'objet d'une canonisation populaire, et une sorte de culte s'attache parfois à leur sépulture. La Tombe à la fille, dans la forêt de Teillay, marque l'endroit où fut tuée une paysanne qui avait dénoncé aux gardes nationaux de Bain les royalistes qui se cachaient dans le sous-bois. Elle est aussi connue sous le nom de sainte Pataude, que les chouans lui donnèrent par dérision ; les paysans des environs viennent prier sur sa fosse, qui est ornée d'une multitude de petites croix. Une croix de granit sur la route de Pluneret à Sainte-Anne d'Auray rappelle la mémoire de saint Bleu ; c'est là que tomba sous les balles des chouans un soldat républicain dont on ignore le nom. On se rend en pèlerinage près de Paule à une croix érigée à l'endroit où fut, en 1793, fusillé le recteur de cette commune ; les gens du pays l'appellent saint Carapibo, et déposent des offrandes au pied de la croix qui porte son nom. Un bouleau qui, dans la forêt du Theil marque la place où tomba, mortellement blessé, un nommé Gendrot, est orné de nombreux ex-voto offerts par les fiévreux. A Vritz (Loire-Inférieur) on a élevé un petit tertre surmonté d'une croix à un prêtre assermenté que tuèrent les Chouans : les femmes du voisinage qui ont mal à la tête font une prière, et promettent, si elles sont guéries, d'aller prier sur sa tombe ; en même temps, elles rabattent sur leur front la bride de leur coiffe, qu'elles coupent une fois débarrassées de leur mal, et qu'elles vont déposer sur la croix.

Les faits de guerre proprement dits qui nous ont été conservés sont en assez petit nombre. Voici le seul qui contienne des éléments traditionnels : un convoi fut attaqué et pillé par les royalistes, à la montée de Cormarie, dans la forêt de Rennes ; mais d'après la légende un seul homme exécutait cette entreprise : il disposa tout le long de la côte, parmi les arbres, des mannequins habillés comme des chouans, et lorsque la voiture arriva avec son escorte au lieu où il les avait posté, il se montra, un fusil à la main, et déclara aux gendarmes que s'ils faisaient résistance, ils seraient tous fusillés. Croyant avoir affaire à une troupe nombreuse, ils se sauvèrent au plus vite, et l'homme put puiser à son aise dans la caisse du gouvernement.

BOISHARDYPlusieurs récits de la veillée sont favorables à certains chefs de la chouannerie, Boishardy, qui tenait la campagne aux environs de Moncontour était, disent les paysans de ce canton, un assez bon homme, qui n'était pas mauvais à l'égard des pauvres gens ; lui et sa femme couchaient habituellement sur un grand chêne. Un jour que Boishardy se trouvait dans une ferme, elle fut cernée par les bleus qui étaient à sa recherche ; il y avait là trois femmes qui avaient chacune un enfant à la mamelle ; elles dirent à Boishardy de se coucher en travers du foyer, et toutes les trois s'assirent sur l'espèce d'estrade en pierre que l'on voit encore dans beaucoup de maisons rustiques en avant de l'âtre ; elles le cachèrent ainsi, et donnèrent à têter à leurs enfants ; les bleus ne les dérangèrent pas, et Boishardy leur échappa encore cette fois. Il couchait souvent dans le creux d'un rocher qui se trouvait non loin de la propriété dont il portait le nom, et dont l'ouverture était fort étroite ; en 1833, tout le monde la connaissait dans le pays, et on ne la désignait que sous le nom de Cache de Boishardy.

Le nom de Charette est devenu un terme de comparaison populaire ; actuellement en Haute-Bretagne, on dit d'un homme attaché aux idées légitimistes : "Il est chouan comme Charette". Un similaire de ce dicton était usité à une époque contemporaine du général vendéen ; d'après une notice placée au-dessous d'une estampe de Duplessi-Bertaut, qui le représente marchant au supplice, quand on voulait désigner un mauvais citoyen, on disait : "Il est patriote comme Charette". De même que beaucoup d'autres chefs de cette époque, il avait des surnoms ; on l'appelait le "Petit Capet" ou le "Petit Savoyard". Aux environs d'ancenis, il a laissa la réputation d'un vert galant, très entreprenant avec les filles et les femmes, brave, audacieux à la guerre, mais aussi très brutal. On dit en proverbe : "Hardi comme Charette", et aussi "Paillard comme Charette". Toutefois, de même que Boishardy, il n'était pas trop dur envers les gens de la campagne. Suivant une tradition du pays nantais, après son entrée triomphale à Nantes, il alla consulter une diseuse de bonne aventure qui demeurait place Viarmes. Cette femme vit dans du marc de café que le chef vendéen serait fusillé place Viarmes, non loin de l'endroit où Cathelineau avait été blessé à mort.

Une légende des bords de la Loire veut que Cathelineau ait passé la nuit qui précéda le siège de Nantes au moulin du Bernardeau, près d'Ancenis, bien connu à cette époque à cause des signaux qu'il faisait avec ses ailes. La meunière qui était une femme galante, et qui n'avait pas été cruelle pour le général, soutint le jour du passage de la Loire par l'armée vendéenne, une sorte de siège contre les hussards de Westermann qui s'emparèrent du moulin et la fusillèrent. La tradition attribue à d'autres meunières un penchant décidé pour les royalistes.

A Laillé, un chef de chouans, Théaudière, dit Vive la Joie, s'était fait aimer d'une meunière qui rendait d'incontestables services aux chouans, car suivant que les ailes de son moulin étaient en croix ou en forme d'X, les blancs savaient que les bleus étaient plus ou moins éloignés.

Le dossier traditionnel des luttes que les armées de la Révolution eurent à soutenir contre l'étranger est bien mince en comparaison de celui des guerres civiles. Il ne semble pas que les généraux républicains, dont quelques-uns accomplirent des actes qui tiennent du prodige, aient laissé de traces dans les souvenirs du peuple ; toutefois Latour d'Auvergne, le premier grenadier de France, passait aux yeux de ses compatriotes pour être possesseur d'un louzou, d'un talisman caché qui lui assurait la victoire ; ses grenadiers croyaient naïvement qu'il avait le don de charmer les balles. Une complainte semi-populaire sur la mort de Hoche a été autrefois chantée en Vendée.

Sur les côtes de Bretagne, les guerres maritimes de la Révolution et de l'empire sont l'objet de quelques récits. Le diable monta à bord d'un navire de l'Etat, la frégate la Cornélie, dont le capitaine se donna à lui, à la condition d'arriver en quinze jours aux Grandes-Indes. Une chanson du Nivernais, qui parle de la prise d'un vaisseau anglais, semble se rapporter à l'expédition d'Irlande.

Sur le littoral l'opulence des corsaires est restée proverbiale ; ceux de Saint-Malo étaient si riches qu'ils fricassaient des piastres. Mais les gens n'ajoutent pas, comme Chateaubriand, qu'après les avoir fait sauter dans la poële, ils s'amusaient à les jeter aux gamins, pour se donner le plaisir de voir les grimaces qu'ils faisaient en se bousculant et en se brûlant pour les attraper. On racontait jusqu'à ces derniers temps des anecdotes qui se rattachaient aux pontons : un marin, pour ne pas mourir de faim, se dévora les mollets : un matelot de Saint-Cast avait été tellement secoué à bord d'une de ces prisons flottantes que, pendant toute sa vie, il ne pouvait s'empêcher d'imiter en marchant le mouvement d'un bateau à l'ancre tourmenté par le roulis. Ceux qui étaient à terre, n'étaient pas mieux traités : un pêcheur de Plévenon fut attaché, comme un chien, avec une chaîne, à l'entrée d'un fort, et en passant auprès de lui, les enfants lui criaient d'aboyer. Un jour il dit à l'un d'eux : "Non, je n'aboierai pas ; mais si vous voulez, je sais des contes de mon pays et je vous les conterai". L'enfant alla rapporter à ses parents les paroles du prisonnier ; ils le firent détacher, et lui donnèrent à manger les restes de leur table. Le soir il racontait des contes aux enfants et quand, au moment de la paix, il devint libre, ils le regrettèrent beaucoup.

J'ai connu d'anciens marins, jadis captifs sur les pontons, dont le rêve était de manger, avant de mourir, le coeur d'un Anglais, tout cru. L'un d'eux, étant à son lit de mort, pensa faire à son confesseur une grande concession, en déclarant qu'il se contenterait de le manger cuit.

Extrait de :
LE FOLK-LORE DE LA FRANCE
LE PEUPLE ET L'HISTOIRE
Tome 4
Paul Sébillot
1907

Publicité
Commentaires
La Maraîchine Normande
  • EN MÉMOIRE DU ROI LOUIS XVI, DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET DE LA FAMILLE ROYALE ; EN MÉMOIRE DES BRIGANDS ET DES CHOUANS ; EN MÉMOIRE DES HOMMES, FEMMES, VIEILLARDS, ENFANTS ASSASSINÉS, NOYÉS, GUILLOTINÉS, DÉPORTÉS ET MASSACRÉS ... PAR LA RIPOUBLIFRIC
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Publicité
Newsletter
Archives
Publicité
Derniers commentaires
Publicité
Publicité