FORMATION DE L'ARMÉE DU CENTRE, DE SAINT-FULGENT AUX QUATRE-CHEMINS DE L'OIE
FORMATION DE L'ARMÉE DU CENTRE, DE SAINT-FULGENT
AUX QUATRE-CHEMINS DE L'OIE
Guy Guerry rapporte dans son journal :
Pour en revenir à Tiffauges, le 14 mars, le surlendemain de la reddition, on me fit prendre le commandement de la ville et des troupes, et le sieur Guignard fut nommé sous-commandant. L'un et l'autre nous n'acceptaâmes dans l'assemblée qu'après qu'on nous eut promis obéissance. Nous fîmes usage de notre commandement le jour même ; car il passa à Tiffauges 2 à 3.000 hommes qui allaient au siège de Clisson. Je fis dire la messe à voix basse dans l'église Notre-Dame ; il y assistait plus de 5 à 6.000 hommes. Il y avait cela de singulier que les uns avaient des fusils, d'autres des faux à la rebours, des baïonnettes, des sabres, des bâtons, des fourches ; ce qui faisait un coup d'oeil frappant. Quant à moi, je tenais à la main une fourche haute, ayant un manche de plus de six pieds et, avant l'Ite, missa est, je la remis à celui à qui elle appartenait, en disant à haute voix : Tenez, vrai défenseur de la foi, allez et poursuivez les démons jusqu'à l'enfer ! Ce qui attendrit le coeur de beaucoup, au point qu'il y en eut qui pleurèrent.
En sortant de la messe, je fis abattre l'arbre de la liberté, aux cris de Vive le roi ! qui se firent entendre au loin, et l'on s'en servit pour chauffer le corps de garde. Cet arbre, peint aux trois couleurs, avait plus de 50 pieds de haut.
Comme j'avais fait couper, le 14, les ponts de pierre, j'en fis construire un en bois ...
La majeure partie des patriotes de Tiffauges avait été mise dans des prisons malsaines. Par une décision du Comité, dont j'avais été nommé président, plusieurs donnèrent des cautions de bonne conduite, on les fit sortir et on les emprisonna chez eux, c'est-à-dire qu'ils devaient se présenter deux fois par jour au Comité et être présents lorsqu'on les appelait chez eux ; d'ailleurs ils ne pouvaient sortir de la ville qu'après en avoir fait la déclaration ...
Le Comité fit afficher un arrêté à la porte de tous les patriotes pour qu'on respectât leurs propriétés. ...
Le comité de Tiffauges, l'un des premiers institués, joua tout de suite un rôle important comme centre de communications des chefs de la Vendée centrale avec ceux de l'Anjou, du pays de Retz et de la Vendée maritime. Son président, mêlé aux menées contre-révolutionnaires depuis leur origine, inspirait tant de confiance qu'il fut bientôt chargé d'aller, par Noirmoutier, dans les ports d'Espagne et d'Angleterre, chercher des munitions, et procurer le concours de l'étranger à l'insurrection royaliste.
Nulle part plus vite que dans ce milieu, sous l'influence directe des maisons religieuses de Saint-Laurent-sur-Sèvre, ne se trouvèrent des chefs militaires capables de prendre immédiatement des dispositions stratégiques et d'organiser des soulèvements anarchiques en vue d'une guerre prolongée, suivant un plan qu'il est impossible de supposer improvisé.
Dès le 10 mars, les paysans, appelés par le tocsin, sont allés surprendre, "dans sa retraite absolue", l'ancien garde du corps, le chevalier Sapinaud de la Vérie, et l'ont mis à leur tête. D'après les Mémoires de sa belle-soeur, il n'aurait marché que contraint et forcé, désespérant de la cause et s'attendant à une mort prochaine : "C'est le pot de terre contre le pot de fer ; un seul département contre 85 ! Nous allons être écrasés !" Son dernier biographe, La Boutetière, insiste peu sur la contrainte subie par lui, par les trois frères Béjarry et Rangot, dont il fit ses aides de camp ; par son parent Sapinaud de la Rairie. A l'instant où Saint-Fulgent fut livré par le procureur même de la commune, Gautier, et par l'aubergiste Lusson, les insurgés trouvèrent pour chef un lieutenant-colonel retraité, de Royrand, qui, étant le plus âgé des nobles en armes dans cette partie du pays, ne tarda pas à être proclamé "général en chef" de la première armée dénommée "Catholique Royale".
Le noyau de cette armée vendéenne du centre, le 12, coupa le pont de Saint-Fulgent, que la route de Nantes traversait ; le 13, mit en déroute les détachements de gardes nationales de Fontenay et de Niort, amenés par le commissaire départemental Rouillé. Puis, tandis qu'une des bandes était conduite par Sapinaud de la Rairie vers Cholet, attaqué par les insurgés des Mauges angevines, les autres bandes, dirigées par Sapinaud de la Vérie et Royrand, Montaigu pris, les Herbiers occupés comme Mortagne et Tiffauges, s'avançaient vers Chantonnay, puis allaient établir, aux Quatre-Chemins de l'Oie, un rassemblement permanent, une sorte de place de guerre".
Il s'agissait d'intercepter les communications par lesquelles devaient arriver les secours des départements du Midi aux patriotes de la Vendée. L'opération fut si vivement menée que, lorsque se présenta le lieutenant-général de Marcé, amenant une trop petite armée de Rochefort et de La Rochelle, les routes étaient fermées par un formidable rassemblement, établi dans les positions les meilleures et capable d'infliger aux patriotes une défaite complète.
C'étaient probablement les Verteuil de l'île d'Yeu, habitant alors auprès de Sainte-Florence, qui, avec l'aide des Baudry d'Asson et de Puyravault, s'étaient les premiers établis au carrefour de l'Oie, après avoir désarmé par ruse les gardes nationaux venus pour assurer l'ordre à la foire hebdomadaire tenue en cet endroit. Il y était accouru successivement des bandes commandées par Aimé de Vaugiraud, Girard de Beaurepaire, Marin de la Borderie, Théronneau du Fougeray, de Cumont, Boutillier du Retail, capitaine de cavalerie, ancien maire de Château-Larcher (Vienne), et quelques bourgeois, comme Dehargues, de la Châtaigneraie, et l'ingénieur de Bordeaux Gautier. Avec une discipline qui ne se rencontre pas dans les autres formations insurrectionnelles, toutes ces bandes s'unirent et restèrent unies ; tous ces chefs se subordonnèrent à un état-major général, qui était ainsi composé :
ROYRAND, général en chef ; SAPINAUD DE LA VÉRIE ; Charles SAPINAUD, divisionnaire de l'armée et commissaire de la Gaubretière ; DE VAUGIRAUD, commandant ; BAUDRY D'ASSON, commandant ; VERTEUIL, major général de l'Armée catholique ; Jean-Félix CLABAT DU CHILLOU, général divisionnaire et maréchal des logis de l'Armée catholique-royale, commissaire de la Gaubretière ; BAUDRY, secrétaire général de l'Armée catholique.
Ainsi, l'armée vendéenne du centre, formée la première - plusieurs semaines avant "la grande armée", - tandis que les groupes insurrectionnels de l'Anjou s'instituaient encore "armées chrétiennes", prit le nom de "Catholique-Royale", qui se généralisa ensuite. Pour réaliser le plan, très évidemment préconçu, qui présida à sa formation et à son organisation, camp de rassemblement fixe, concentration permanente de troupes, fournies périodiquement par les villages coalisés, les chefs de cette armée, réunis aux "commissaires de 21 paroisses" délibérèrent, dès le 4 avril, sur "les moyens à prendre pour travailler de concert et avec unité à fortifier et consolider la bonne cause". Leur arrêté de ce jour contenait ces articles :
Art. 1er - Il sera fait en chaque paroisse un conseil de trois à neuf membres, selon la population.
Art. 2 - Tous ceux dont les sentiments et la conduite ont été reconnus mauvais, pendant la malheureuse révolution qui a désolé la France, ne seront point élus aux conseils ; tous les autres seront nommés par acclamation, et non au scrutin ...
Art. 9 - Nul homme ne peut prendre le titre de général ou commandant d'armée, ni être déclaré chef d'armée ou de troupe, s'il n'a des pouvoirs émanés de généraux avoués et reconnus en cette qualité.
Art. 10 - Quiconque s'arrogerait le titre de général, de commandant ou de chef de troupe, serait arrêté par la force armée, à la poursuite et diligence des commandants et chefs de paroisse, jugé provisoirement par iceux, traduit et renvoyé par devant le général en chef de l'armée de l'arrondissement, avec procès-verbal des faits et délits.
Les articles 1 et 2 du règlement de l'Oie servirent de bases à l'institution des conseils de paroisse, substitués aux conseils municipaux dans la plupart des communes insurgées, jusqu'au moment où le Conseil supérieur de Châtillon abolit ce système, "considérant que, dans plusieurs endroits, les conseils s'étaient formés par des élections populaires incompatibles avec les vrais principes du gouvernement monarchique".
Quant aux articles 9 et 10, ils restèrent inexécutables. Les chefs de la basse Vendée refusèrent de se subordonner à l'état-major général de l'armée du centre ; dès le début et jusqu'au bout, Joly et Charette se maintinrent indépendants, ne participant aux opérations des autres armées catholiques et royales que quand il leur plaisait et dans la mesure qui leur convenait. Royrand, les Sapinaud et leur groupe, au contraire, malgré l'initiative qu'ils avaient prise et les succès qu'ils avaient obtenus, se subordonnèrent à "la grande armée", dès qu'elle se trouva constituée ; ils la suivirent jusque dans la folle et désastreuse campagne d'outre-Loire.
C'est même "l'armée du centre", historiquement sacrifiée par les apologistes de "la Guerre sainte", comme elle se sacrifia elle-même militairement, qui fournit à "la grande armée" sa plus brillante épée. Le seul historien qu'elle ait eu raconte :
Près de Bressuire se cachait, comme suspect, chez le marquis de Lescure, son cousin, un jeune homme, Henri de La Rochejaquelein, dont le nom allait en quelques mois passer glorieux à la postérité. Âgé de vingt ans, bouillant et plein d'audace, dès qu'il apprit la victoire du 19 mars, il accourut au camp de l'Oie, pour se joindre aux insurgés, et s'adressa au chevalier de la Vérie, auquel il demanda de le prendre pour aide de camp. Sapinaud devina le héros sous cette figure d'enfant, et, après quelques instants d'entretien, il refusa l'offre du jeune homme, en lui disant : "Vous êtes fait pour commander et non pour être commandé." Puis il l'engagea à user de l'influence que son nom lui donnait aux environs du château de la Durbelière, domaine de sa famille, pour se mettre à la tête des paysans des environs de Châtillon, évidemment dévoués à la révolte, bien que, sous le coup de la répression terrible de 1792, ils n'eussent pas encore bougé ...
La Rochejaquelein fut vite convaincu ; Sapinaud lui donna un peu de poudre, et il partit vers Châtillon, avec le jeune Baudry d'Asson. Comme ils arrivaient, l'ordre d'effectuer le recrutement était venu de Niort ; Quétineau, avec sa colonne, approchait. Monsieur Henri, que tous les paysans connaissaient, se déclare prêt à marcher à leur tête. C'était plus qu'il n'en fallait. Dans la nuit du 12 au 13 avril, le tocsin sonne dans toutes les paroisses voisines de la Durbelière, et le lendemain matin, le nouveau général adressait à 4 ou 5.000 paysans cette harangue si connue, chef-d'oeuvre d'éloquence militaire : "Mes amis, si mon père était ici, vous auriez confiance en lui ; pour moi, je ne suis qu'un enfant, mais, par mon courage, je me montrerai digne de vous commander. Si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi !"
Ainsi est détruite la légende d'après laquelle Henri de La Rochejaquelein lui-même, comme toute la noblesse du Bas-Poitou et de l'Anjou, aurait été mis malgré lui à la tête des paysans spontanément révoltés. (Prévost de La Boutetière)
Extrait de :
La préparation de la guerre de Vendée
1789-1793
Tome 3
par Ch.-L. Chassin
p. 324 à 330