RÉVOLUTION ET CHOUANNERIE A MENIL (53)
RÉVOLUTION ET CHOUANNERIE A MENIL (53)
Quand le département de la Mayenne fut partagé en sept districts, Menil fut compris dans le district de Château-Gontier et dans le troisième canton, celui de Chemazé, qui réunissait cinq communes distinctes : le Bourg-Philippe, Chemazé, Menil, Mollière et Saint-Fort. On sait que les administrations de district n'ont pas vécu au-delà de l'an III, et que les divisions cantonales furent seules maintenues par la constitution du 5 fructidor an III. Lorsque la loi du 28 pluviôse an VIII institua les arrondissements communaux des sous-préfectures, le département de la Mayenne fut divisé en trois arrondissements portant les noms de Laval, de Mayenne et de Château-Gontier. Menil fut à cette époque placé dans le canton et dans l'arrondissement de Château-Gontier. Ce canton comprenait : Ampoigné, Azé, Bazouges, Château-Gontier, Chemazé, Fromentières, Houssay, Laigné, Loigné, Marigné-Peuton, Menil, Origné, Saint-Fort, Saint-Gault et Saint-Sulpice.
Au moment où la Révolution éclata, le pays de Menil était fort paisible. La maison prieurale venait d'être bâtie à neuf. L'année 1790 fut assez tranquille, tandis qu'à Daon, paroisse voisine, une émeute avait éclaté à l'occasion des glanes, que le vicaire avait voulu recueillir, selon l'usage. Déjà, à Château-Gontier, les officiers municipaux avaient refusé la dîme des pailles, puis entrepris de démolir les remparts de la ville, les restes du vieux château et le prieuré de Saint-Jean. La mise à exécution des lois pour la spoliation de l'Eglise et l'établissement de la Constitution civile du clergé donnèrent le signal des troubles dans la Mayenne.
Dutertre, juge de paix du canton de Chemazé, avait établi sa résidence à Menil et stimulait le zèle des patriotes. C'était un ardent adepte des idées révolutionnaires et un orateur habituel du club de Château-Gontier. C'est sur sa dénonciation que soixante prêtres fidèles du département avaient été arrêtés, au milieu de la nuit, et renfermés dans le prieuré de Saint-Jean, au mois de septembre 1791. Déjà, au mois de juillet précédent, le fermier de la Verrerie, à Menil, avait dénoncé aux magistrats du district de Château-Gontier, Sébastien-Grégoire Omo, son curé. Il l'accusait d'avoir prêché contre la spoliation de l'Eglise et contre la Constitution civile du clergé, déclarant qu'il pourrait être remplacé par un intrus dans la cure de Menil, mais qu'il serait toujours le légitime titulaire, ce qui avait fait éclater les sanglots de l'auditoire.
Le 31 mars 1792, veille des Rameaux, le féroce Dutertre, à la tête d'une troupe de sectaires fanatiques, alla fermer les églises de Saint-Michel-de-Feins et d'Argenton, de sa propre autorité. Au mois de juin suivant, sur la dénonciation du juge de paix de Château-Gontier, les administrateurs rendaient un arrêté pour faire disparaître du choeur de l'église de Menil quelques vestiges de féodalité qui s'y voyaient encore, des écussons au-dessus de la porte de la sacristie, un tombeau de marbre où on lisait : "Messire ..., haut et puissant seigneur, etc.", et autres traces d'un passé devenu odieux dans les souvenirs les plus inoffensifs.
Sébastien-Grégoire Omo était fils de René Omo et d'Anne Cadot. Il était né à Craon le 8 juillet 1730. C'était un prêtre énergique et courageux. Il n'avait prêté le serment qu'avec restriction et s'était rendu à Laval ensuite. Bientôt poursuivi et traqué, il fut emmené prisonnier le 14 octobre 1792 dans la prison de Patience, d'où il fut transféré, avec les autres prêtres captifs, le 22 octobre 1793, à Rambouillet. Il fut remis en liberté par arrêté du Comité de sûreté générale de la Convention, rendu le 14 février 1795. Un arrêté du Directoire du département de la Mayenne, en date du 8 avril, l'autorisa à faire lever les scellés apposés sur ses meubles et effets. Toutefois, sa tranquillité fut de courte durée. A peine de retour dans sa paroisse, il avait déclaré à la municipalité qu'il entendait désormais vivre soumis aux lois de la République. Mais un arrêté du 24 pluviôse an IV avait ordonné au lieutenant de gendarmerie de Château-Gontier, nommé Desfontaines, de s'emparer de Grégoire Omo et de plusieurs autres prêtres pour les conduire devant les administrateurs du département, à Laval, avec un détachement des troupes de la garnison. Le surlendemain 26 pluviôse, les prêtres étaient mis en liberté provisoire. Enfin, le 1er germinal, le ministre de la police annulait cet arrêté et enjoignait aux administrateurs de la Mayenne de procéder à l'arrestation des personnes précédemment élargies et de les renfermer, "en se conformant en tout aux dispositions de l'arrêté 10 de la loi du 3 brumaire dernier."
Nous devons ajouter aux détails précédents que, dès le 28 juillet 1791, un prêtre assermenté, ancien moine bénédictin de Saint-Jean de Château-Gontier, demeurant depuis l'abolition des communautés au lieu du Petit-Coudray et nommé Yves Troalie, s'était présenté à Menil pour supplanter le pasteur légitime. Il voulut se faire reconnaître comme le véritable curé. Les habitants de la paroisse se divisèrent alors en deux camps, mais la majorité demeura fidèle aux traditions du passé et au culte orthodoxe. Après avoir lutté, Omo s'était retiré au mois d'octobre et avait été obligé de se cacher pour fuir la persécution. Comme nous venons de le dire plus haut, il avait été arrêté l'année suivante. Après avoir subi les diverses captivités que nous avons relatées, il revint dans la contrée et y administra secrètement les sacrements.
Bonneau, vicaire de Menil, avait prêté le serment avec restriction. Le 20 juin 1792, il était au nombre des prêtres prisonniers aux Cordeliers de Laval. Cruon, autre vicaire de Menil, était parmi les ecclésiastiques arrivés à Santander sur la Didon, le 11 octobre 1792, en compagnie de Courtin, curé de Chemazé, de Royer, curé d'Argenton, de Maumusseau, ancien curé d'Argenton, et de onze autres prêtres prisonniers. Le 4 novembre suivant, les registres paroissiaux furent enlevés de la sacristie de l'église Saint-Georges et portés à la municipalité par M. G. Dubois, maire, Jean Lepage, agent municipal, et Augustin Deschères, procureur de la commune, tous les trois zélés partisans des idées nouvelles. Quelques paysans déterminés de la contrée se préparèrent alors à la révolte, et, quand l'armée vendéenne fut organisée, ils la rejoignirent ou s'unirent aux bandes de la Chouannerie, en voie de formation.
Joseph Coquereau avait donné le signal de la lutte dans la contrée. Sous sa conduite, les Chouans, qu'il avait armés et organisés, traversèrent souvent la Mayenne, pour aller abattre les arbres de la liberté dans les communes situées sur l'autre rive du fleuve et attaquer les postes des patriotes disséminés dans les environs, au cri de "Mort aux Patauds !" Menil reçut à plusieurs reprises la visite des bandes qui se cachaient soit dans les champs de genêts alors très nombreux dans cette région et très épais, soit dans les bois qui entouraient le château de Magnannes. Ils y trouvaient une retraite assurée et échappaient ainsi aisément à la poursuite de leurs ennemis acharnés. Les anciens registres de l'état civil conservés à la mairie de Ménil constatent que, le 28 octobre 1793, on releva les cadavres de trois hommes qui gisaient abandonnés dans un champ de la métairie de la Herpinière, non loin de la route qui conduit de Château-Gontier à Angers. Ces corps étaient criblés de balles, hachés de coups sabre et complètement nus. Un combat avait été livré le 26 octobre en cet endroit.
Le 1er janvier 1794, les Chouans, surexcités par les délations dont ils étaient sans cesse l'objet, procédèrent à des exécutions sommaires. Ils fusillèrent, dans la cour de la maison de M. Dutertre, Jean Pescher, charpentier, et, au village de Saint-Martin, voisin du bourg, Guillaume Bodinier, tisserand ; peu après, ils égorgèrent, aux Sergenteries, J. Plaçais, closier. Ceux-ci étaient accusés, tous les trois, de les avoir trahis. De leur côté, les Bleus, pour se venger des Chouans, avaient envahi le château de Magnannes. Ils l'avaient mis au pillage, brisant les meubles et labourant les peintures à coups de bayonnettes, pour assouvir leur rage de vandalisme. Jacques Pichon, le fermier, attaché à la métairie qui dépendait de la demeure seigneuriale, était à son tour soupçonné d'avoir servi de guide aux patriotes et d'avoir dénoncé aux républicains les royalistes des alentours. Bientôt il fut arrêté, jugé, condamné et exécuté par les Chouans. Il affirma vainement qu'il avait été contraint de céder à la force, ses justiciers furent inexorables.
Le 2 pluviôse an II (21 janvier 1794), la commission révolutionnaire, établie dans le département de la Mayenne par les représentants du peuple faisait comparaître devant elle cinq Vendéens et François Chehère, de la commune de Menil, district de Château-Gontier, arrivés à Laval la veille seulement, comme le témoigne le registre d'écrou de la prison. Tous les six étaient accusés "d'avoir fait partie des brigands de la Vendée" et d'avoir "participé aux meurtres et pillages commis par eux dans les lieux qu'ils ont désolés." Les Vendéens furent condamnés à la peine capitale et exécutés à l'extrémité de la place au blé, entre les rues du Mûrier et du Pilier-Vert. Quant à François Chehère, il fut prouvé, dit le jugement, "que les soupçons qu'on avait formés sur son compte étaient mal fondés". Il fut acquitté et mis en liberté ; toutefois, la sentence ordonnait qu'il serait placé "sous la surveillance exacte de la municipalité et du comité révolutionnaire de sa commune". Le registre est signé : Volclair, accusateur ; Franklin Guilbert, secrétaire-greffier ; Pannard, juge ; Clément, Faur, juges ; Marie, juge.
Au mois d'août de la même année, une famille de Menil, connue par son fidèle attachement aux idées religieuses et aux principes monarchiques, fut arrêtée à la Pimbertière. Elle était composée du père, Jean Mahier, de la mère, Marie Taranne, du fils, Jean Mahier, et de la fille, Marie Mahier. Ils furent tous guillotinés à Laval. Un autre fils, Louis Mahier, fut seul épargné par le tribunal révolutionnaire, en considération de son jeune âge. (Louis Mahier n'avait que seize ans. Ils avaient été accusés d'avoir provoqué la charité envers les Chouans et de leur avoir donné à manger. La jeune Marie montra le courage le plus admirable. Sur l'échafaud, elle exhortait ses parents à faire généreusement le sacrifice de leur vie en vue des récompenses éternelles. La commission révolutionnaire, étable à Château-Gontier, envoya à la mort dix-huit victimes, du 9 au 22 thermidor - 27 juillet au 9 août).
Exaspéré par les crimes et les massacres que les Bleus commettaient journellement, Coquereau avait envahi, en 1794, avec sa troupe, le bourg de Menil. Il avait incendié le presbytère et l'église paroissiale afin d'empêcher les patriotes de s'y retrancher pour repousser les attaques des Chouans. Les dégâts furent considérables, selon le témoignage d'un contemporain. "Il ne resta debout que les murs de la nef, les bas-côtés, une partie du chapitreau et la sacristie". Le clocher et la charpente de la sonnerie furent gravement endommagés ; la perte fut évaluée à deux cents livres. Les deux tiers de la toiture du presbytère avaient également été détruits par le feu que les Chouans avaient allumé. ("Nous devons au sieur Pierre Lanoé, couvreur et sonneur, la conservation du clocher ; il portait la nuit des bouteilles d'eau, dans ses poches, pour éteindre les poutres qui s'enflammaient." Chronique de l'église de Menil)
Le 17 frimaire an II, Jean Chevalier, tisserand à Menil, comparaissait, avec onze autres prisonniers de l'armée vendéenne, dont sept femmes, devant la commission militaire réunie au presbytère de Sainte-Croix du Mans. Il fut condamné à mort et exécuté le même jour. Ses compagnons eurent un sort semblable.
Pendant la Terreur, MM. Louis Rousseau, curé de Daon, Noël Fayau, curé du Lude, Joseph Blouin, prêtre, et d'autres ecclésiastiques dévoués prêtèrent en cachette le secours de leur pieux ministère aux habitants de la paroisse de Menil et administrèrent les sacrements au péril de leur vie. A la fin du mois d'octobre de l'année 1796, M. Héroux, natif de la Bazoche, près Lassay, revint en France. Après avoir rempli les fonctions de vicaire et de curé dans diverses paroisses, il avait été déporté dans l'île de Jersey, pour avoir refusé de prêter le serment constitutionnel de 1791, et avait séjourné pendant quelque temps en Espagne, où il fut logé au palais épiscopal de Placentia. Il arriva le 1er novembre à Menil et se montra dans les environs de Château-Gontier, sans être inquiété. Il se trouvait à la métairie de la Grande-Beucheraie, dite de Racappé, quand il fut surpris par un détachement de Bleus qui donnait la chasse aux proscrits et aux suspects. Saisi et garrotté, il fut emmené prisonnier à Château-Gontier. Louis Perrault, domestique, employé au service du fermier, né à Mollière, âgé de dix-huit ans, ne voulut pas abandonner le prêtre captif. Tous les deux furent lâchement fusillés, quelques jours plus tard, sur la route de Château-Gontier à Laval, par les soldats qui avaient été chargés de les escorter. Leurs cadavres sanglants restèrent abandonnés sur place, et, le lendemain seulement, un métayer les transporta, dans sa charrette, au cimetière de l'Hôtel-Dieu de Château-Gontier, où ils furent enterrés.
Du 26 novembre 1798 au 14 janvier 1800, M. Bouguereau, prêtre non assermenté, avait exercé son ministère à Menil. En 1799, M. Omo, caché à la Pitauderie de Chemazé, fut averti par M. Malines, qui s'était retiré auprès la famille de Quatrebarbes, à Château-Gontier, en compagnie d'autres prêtres fugitifs, que, dans une réunion secrète tenue à la Chapelle-sur-Oudon, par trente-six prêtres, sur l'invitation de M. Meilloc, vicaire-général du diocèse d'Angers, M. Malines avait été nommé vicaire à Menil. Tous les deux se préparèrent donc à reparaître dans leur paroisse.
Le 17 février 1800, M. Omo rentrait dans son presbytère. M. Malines y arriva le 21 du même mois. Le 20 mai, il bénissait "la croix située à l'entrée de la grande pièce de Magnannes". Il avait trouvé l'église délabrée ; une seule cloche subsistait encore ; les deux autres avaient été détruites pendant la tourmente révolutionnaire. Le 3 novembre 1802, une nouvelle cloche fut baptisée. Elle fut nommée Georges par M. Augustin-Louis-Salomon de la Tullaye et par madame Henriette de la Villestreux, son épouse. L'église et la cure furent réparées. La nef et les bas-côtés étaient dépourvus de toiture ; le maître autel, sans tabernacle, sans statues, sans tableaux, dégradé ; les petits autels étaient démolis. Le pavage avait été enlevé et la sacristie, transformée en prison par les Bleus, avait été entièrement démeublée. Il ne restait plus un seul banc. Les pauvres de la paroisse, qui s'étaient installés dans les bâtiments à demi effondrés de la cure, avaient achevé de les détériorer ; le jardin était livré à l'abandon. Tout offrait l'image de la dévastation et de la ruine. M. Omo restaura tout. Les paroissiens lui vinrent charitablement en aide. Mlle de la Noerie offrit une somme de cent dix livres, un ciboire à coupe d'argent et la statue de la Sainte Vierge, "pour droit de banc pendant cent ans, et ne paya que vingt sols par an." Le curé donna lui-même la statue de saint Sébastien ; celle de saint Michel et un Christ de station complétèrent l'ensemble de cette première réparation. Le tabernacle fut également doré à neuf par le vicaire, M. Malines. Le 21 avril 1804, M. Omo rendait sa belle âme à Dieu.
Extrait : Histoire de Menil
Revue Historique et Archéologique
du Maine
1887


