LES PONTS-DE-CÉ - 1787 - UNE HEROINE, LA FEMME TAILLARD
1787 - LES-PONTS-DE-CÉ
UNE HEROINE - LA FEMME TAILLARD
Lettre au Rédacteur des Affiches d'Angers
20 décembre 1787
Vos Feuilles sont depuis long-temps, Monsieur, le dépôt respectable où se trouveront consignées ces belles actions dignes à la fois d'être transmises à la postérité, & d'être proposées pour modèle à la génération actuelle.
Permettez-moi de me servir de cette voie, pour faire connoître à vos Abonnés un trait de courage, d'autant plus admirable, que l'objet en est plus affreux, & l'héroïne plus foible en apparence.
Un chien enragé, d'une force & d'une taille plus qu'ordinaire, après avoir exercé les plus cruels ravages dans les paroisses circonvoisines des Ponts-de-Cé, s'est enfin arrêté dans celle de s. Maurille de la même ville. Il y a mordu très-dangereusement plusieurs personnes, entr'autres un Marinier qui n'a pu se débarrasser de ses morsures, qu'en l'acculant dans la boutique d'un Cordonnier. Les cris & peut-être les coups des ouvriers, l'ont fait se jetter dans la rue, où il a assailli un jeune enfant, qu'il a terrassé sans peine, & qu'il a long-temps traîné dans la boue. La crainte apparemment de tuer l'enfant, en tirant sur le chien, a rendu ce moyen de le sauver inutile & impraticable. On est cependant venu à bout de le dégager, mais ce n'a été que pour voir l'animal commettre plus loin de nouveaux désastres.
Il a rencontré non loin de la maison presbytériale de s. Aubin, une jeune femme du peuple, sur laquelle il s'est jetté avec fureur. Cette malheureuse instruite par les cris de la populace, des ravages commis par cette bête féroce, & sentant déjà les effets de sa dent cruelle, s'est dévouée vigoureusement, & au risque d'être dévorée mille fois, elle n'a pas lâché prise, qu'elle n'ait été assommée dans ses bras. Elle n'a cessé de répéter qu'elle étoit trop heureuse de pouvoir, en se sacrifiant, sauver la vie à une infinité de ses semblables, qui auroient infailliblement comme elle, les victimes de la rage de cet animal furieux ...
Quoique cette jeune héroïne ne soit pas morte de ses blessures sans nombre, elle est dans un état cent fois plus affreux que la mort même, puisqu'elle l'a sans cesse sous les yeux, avec toute l'horreur qui accompagne la rage.
Je crois, Monsieur, que peu d'hommes eussent été capables d'un dévouement aussi généreux, & qu'il en existe peu d'exemples dans l'histoire d'aucun peuple ; aussi, Monsieur, suis-je persuadé que vous serez de mon avis, quand j'avancerai, que non seulement aucun genre de vertus n'est étranger à ce sexe, (qu'il est pourtant du bon ton de calomnier). Mais qu'en fait de générosité, il est bien loin de le céder au nôtre ...
Mais ce qui rend le sort de cette malheureuse victime plus touchant encore, c'est qu'elle est pauvre, & Mère ; & qu'elle laisse après elle plusieurs enfants, qui ont besoin de ses soins pour subsister.
Comme il suffit, Monsieur, de faire connoître le bien à vos Abonnés, pour le leur faire adopter avec avidité, je suis très convaincu qu'ils se prêteront avec zèle à adoucir par leurs bienfaits les derniers instants de cette mère infortunée, dont le regret le plus déchirant pour son coeur, n'est pas de cesser de vivre, mais de se séparer de tendres enfants à qui son existence étoit nécessaire.
S'il est, comme je n'en doute pas, des âmes bien-faites qui veuillent participer à cette bonne oeuvre, je vous prie, Monsieur, de vouloir bien vous charger de recevoir leurs aumônes, & d'en accuser la réception dans votre prochaine Feuille, en indiquant, avec le nom des personnes qui auront bien voulu contribuer, les sommes qu'elles auront déposées, & leur destination.
Je m'estimerai trop heureux, en vous faisant part de ce fait attendrissant, d'avoir pû procurer quelques soulagements à des malheureux qui ont des droits si puissants à notre commisération.
J'ai l'honneur d'être, &c.
Un de vos Abonnés.
Nous nous ferons un devoir de seconder le zèle de notre Abonné, & nous nous chargerons avec plaisir de recevoir les aumônes qu'on voudra bien déposer entre nos mains. Il sera nécessaire de distinguer auquel des deux, de l'enfant de la Paroisse de s. Maurille, ou de l'héroïne, chargée de plusieurs enfants, on les destine. Nous en donnerons l'état dans notre prochain Numéro.
LES AFFICHES D'ANGERS - N° 51 - du Jeudi 20 Décembre 1787
Note du Rédacteur des Affiches.
Nous avions annoncé, p. 228 du n° 51 de nos Feuilles Hebdomadaires, que nous indiquerions les sommes qui seroient déposées entre nos mains, & le nom des personnes bienfaisantes qui auroient contribué au soulagement de la femme qui a eu le courage d'arrêter, dans la ville des Ponts-de-Cé, malgré les blessures qu'elle en avoit déjà reçues, un chien enragé, & la force de le retenir jusqu'à ce qu'il ait été tué.
Nous ne pouvons remplir qu'une partie de notre engagement. Nous sommes forcés de nous borner à annoncer qu'il y a une somme de 300 liv. destinée pour elle & pour l'enfant de la paroisse de s. Maurille, dont nous sommes dépositaires. La vraie bienfaisance est toujours modeste, elle craint de paroître au grand jour, parce qu'elle craint l'ombre même de l'ostentation. Toutes les personnes qui ont concouru à former cette somme, nous ont imposé le silence le plus absolu sur leurs noms & leurs qualités. C'est à regret que nous privons nos Abonnés & le Public de la satisfaction de connoître les âmes sensibles dont le malheur & l'intrépidité de la nommée Taillard ont excité la compatissante générosité.
L'Abonné qui nous a adressé le détail de cet évènement malheureux, a été induit en erreur lorsqu'il a annoncé que cette pauvre femme étoit mère de plusieurs enfants ; nous sommes instruits par la lettre que vient de nous adresser M. le Curé de s. Aubin des Ponts-de-Cé, dont nous donnons ci-après le détail, qu'elle n'en a pas ; mais nous savons aussi que cette erreur ne doit point refroidir les charités envers elle. Elle est absolument pauvre, & son mari impotent, ne subsiste que du modique produit de son travail ; & malgré sa misère & ses peines, elle élève & entretient, par pure humanité, un orphelin.
Ce dernier trait décèle une âme vraiment grande, généreuse & sensible, & doit engager ceux qui ont déposé en sa faveur de l'argent au Bureau d'Avis, à confirmer le don qu'ils lui en avoient fait, dans la persuasion qu'elle étoit mère.
Nous avons été instruits que MM. de l'Hôtel-de-Ville, émus d'un vif sentiment d'humanité, & toujours aussi empressés à secourir les malheureux qu'à récompenser la vertu, avoient député deux de leurs Membres pour s'informer de l'état de ladite Taillard, & qu'ils lui avoient remis une somme de 120 livres. MM. les Députés ont aussi remis 24 liv. à la mère de l'enfant de la paroisse de s. Maurille, & 6 liv. au domestique de M. le Curé de s. Aubin, qui a débarrassé la société de cet animal furieux.
LETTRE DE M. FRONTAULT, CURÉ DE S. AUBIN DES PONTS-DE-CÉ, au Rédacteur des Affiches.
Monsieur, vous vous faites un plaisir de faire passer à vos Abonnés les évènements intéressants de la Province ; mais je sais que vous vous faites également un devoir d'être vrai. Je répondrai donc à vos vues, & les conserverai à vos Feuilles la confiance qu'elles méritent, en rectifiant quelques traits dans le tableau que présente votre dernière Affiche.
Je suis le Curé de la nommée Taillard, dont le nom est devenu cher à ses concitoyens, & doit être célèbre à la postérité ; je suis son plus proche voisin, & j'ai été témoin de son malheur. Je l'ai vue aux prises avec ce terrible animal ; au milieu des cris épouvantables d'une troupe de femmes & d'enfants qui venoient voir & s'enfuyoient aussi-tôt saisis de frayeur, la femme Taillard, seule, intrépide, n'a cessé de demander du secours & de promettre qu'elle ne céderoit pas que le chien ne fût tué ; plusieurs fois il l'a renversée & traînée durement sur le pavé, plusieurs fois, sans lâcher prise, elle s'est relevée toute meurtrie, déchirée, baignée dans son sang. Le combat n'a pu durer moins de douze minutes ; Louis Hamon, mon domestique, qui a porté le premier coup, au moment de l'attaque, étoit éloigné de trois portées de fusil & sans armes ; c'est pendant ce long intervalle que la bête furieuse n'a cessé de dévorer l'infortuné Taillard, & ce sont ces plaies que son courage seul lui a procurées, qui nous laissent aujourd'hui dans la triple perspective ou de sa mort ou d'une très-longue guérison.
Je ne savois à quoi attribuer tant de force & tant de courage dans une femme de 58 ans, d'une très foible complexion, & usée par le travail, c'est elle qui m'a appris qu'elle avoit puisé toute sa fermeté dans cette pensée ; que si elle ne se sacrifioit, une troupe d'enfants du voisinage qui s'amusoient sur la grande route, & une jeune femme qui venoit au marché, alloient être également victimes de la fureur & de la rage de l'animal ; depuis le moment de son malheur, elle ne cesse de remercier la providence, même dans ses plus cuisantes douleurs, de lui avoir inspiré assez de générosité pour craindre davantage le malheur de ses semblables que le sien propre.
Plusieurs traits nous avoient déjà peint l'âme grande & généreuse de la femme Taillard ; elle soutient depuis plusieurs années son mari, que des infirmités ont empêché de continuer ses travaux de la carrière ; elle nourrit, entretient & loge une jeune orpheline de 7 ans, que ses malheurs seuls lui ont rendu chère ; c'est cette orpheline qui a donné lieu à l'erreur que je me suis proposé de corriger ; la femme Taillard n'a point d'autre enfant à ses charges. Comme elle est aussi délicate que généreuse, elle ne veut point accepter les secours que les âmes sensibles lui offrent, que le public ne soit instruit du changement que cette erreur met dans sa situation. Je suis assuré que chacun confirmera, ou par son silence ou par la voie de vos Feuilles, que l'emploi des sommes offertes doit également être en faveur de la femme Taillard.
J'ai l'honneur d'être, &c.
Aux Ponts-de-Cé, ce 24 Décembre 1787.
LES AFFICHES D'ANGERS - N° 52 - du Jeudi 27 Décembre 1787
