LE SANCERROIS ♣ CLAUDE-ANTOINE BUCHET, PRIEUR DE JALOGNES
CLAUDE-ANTOINE BUCHET, PRIEUR DE JALOGNES
M. BUCHET (Claude-Antoine), né à Sury-en-Vaux le 2 novembre 1748, appartenait à une très honorable famille du Sancerrois. Il était l'aîné des enfants de M. Claude Buchet, bailly de la châtellenie de Sury-en-Vaux, oncle de M. Buchet-Martigny, ancien consul général de France, membre du conseil général du Cher, mort en 1857. M. Buchet avait fait, à Bourges, de fortes et brillantes études, et les manuscrits qu'il a laissés annoncent qu'il était versé dans les langues hébraïque, syriaque et chaldéenne. Il fut ordonné prêtre en 1772, le samedi des Quatre-Temps qui précèdent la fête de Noël et nommé à la cure de Jalognes en 1780. Notre savant prieur, ayant refusé le serment, fut bientôt obligé de céder sa place à un intrus. A dater du 15 juillet 1791, les registres ne portent plus sa signature.
M. le prieur de Jalognes resta plus d'un an caché dans la paroisse, chez M. Chenu des Colins. Là, dans un petit oratoire de deux mètres carrés et sous l'autel même, on avait placé un matelas sur lequel couchait le bon prieur. La porte était masquée par une vaste armoire, et une petite ouverture pratiqué tout près du carreau servait à lui faire passer sa nourriture. Pour ne point faire connaître le lieu de sa retraite, il allait dire la messe au petit village de Faulin qui en est éloigné à peu près d'un kilomètre. Là, il célébrait les saints mystères dans la maison d'un nommé Raffetin, bon et honnête paysan qui jouissait dans tout le pays de l'estime publique. Les paroissiens se divisèrent : les uns allaient à la messe de l'intrus, les autres à la messe du pasteur légitime ; il s'en suivait des querelles, et quelquefois même on en venait aux voies de fait. Cette division faillit lui devenir funeste ; un jour, quatre des plus exaltés du parti de l'intrus l'attendirent au coin du bois de Faulin, bien résolus à lui faire un mauvais parti ; il ne dut son salut qu'à la vitesse de ses jambes.
Ce fut pendant que M. le prieur de Jalognes était aux Colins qu'un paysan vint le trouver et le pria de l'entendre. M. Buchet lui demanda de quelle paroisse il était.
- Je suis, lui répondit-il, de la ville de Sancerre, et l'un des chantres de la paroisse.
- Comment ne vous êtes-vous pas adressé à votre curé ?
- Oh ! Monsieur, depuis que je l'ai entendu prêter serment, je n'ai plus de confiance en lui.
Or, voici, en effet, ce qui s'était passé :
Le curé de Sancerre, qui était un homme de talent, connu par quelques écrits, avait malheureusement prêté serment un jour de dimanche, à la grand'messe et en chaire. Le chantre, qui était un vigneron et un ivrogne, entendant M. le curé prêter serment, en fut si péniblement affecté, qu'il se convertit, et qu'à dater de ce jour il ne s'enivra plus. On dirait, et cette pensée fait frémir, que Dieu transporta la grâce du prêtre infidèle, qui la repoussait, au chantre docile qui lui ouvrait son coeur. Rentré dans la sacristie, cet homme ne revenait pas de son étonnement. "Est-il possible, disait-il aux autres employés de l'église, qu'un si brave homme ait prêté le serment ? Oh ! il n'y pourra pas tenir, dimanche prochain, il se rétractera." Et, malgré tout ce qu'on put lui dire, il persista à croire que son curé reviendrait à de meilleurs sentiments. Le dimanche venu, le curé monta en chaire, mais il ne fit pas de rétractation. Alors, le pauvre chantre désappointé et n'y pouvant plus tenir, prit la résolution d'aller trouver son curé :
- Je viens, Monsieur, lui dit-il, vous parler d'une chose qui me fait bien de la peine.
- Qu'est-ce donc ? lui dit le pasteur.
- Ah ! Monsieur le curé, c'est ce serment que vous avez prêté. Comment, Monsieur le curé, vous qui êtes un si bon prêtre, vous qui nous avez toujours donné de si bons principes, qui nous avez prêché une si bonne doctrine, vous avez prêté ce serment ! ... Ah ! vous n'y tiendrez pas, Monsieur le curé, vous vous rétracterez.
- Oh ! mon pauvre ami, lui dit le pasteur, je t'expliquerais bien tout cela, mais tu ne pourrais pas le comprendre.
- Ah ! je sais bien, Monsieur le curé, que je ne suis qu'un sot, que vous êtes cent fois plus instruit que moi ; mais, pour cette affaire là, je crois que je la comprends mieux que vous.
- Que comprends-tu donc ?
- Tenez, Monsieur le curé, je fais un raisonnement bien simple, mais je crois qu'il ne me trompe pas. Il y avait vingt-cinq prêtres dans le canton ; vingt-deux jouissaient de l'estime publique : pas un seul d'entr'eux n'a prêté serment ; il y en avait deux ou trois qui étaient peu considérés : ils ont prêté serment, vous êtes avec eux, Monsieur le curé. Je voulais me confesser ; mais, puisque vous ne voulez pas rétracter votre serment, je ne puis pas vous donner ma confiance.
Terrible avertissement qui dut faire réfléchir le curé prévaricateur ; dure leçon, bien plus humiliante que si elle fût venue de plus haut.
Ce fut après ce dialogue avec le curé de Sancerre que le paysan vint trouver M. Buchet, auquel il raconta toute cette histoire. Celui-ci l'écrivit sous sa dictée ; cet écrit était resté chez ses parents à Sury-en-Vaux, où plusieurs personnes l'ont vu.
Lorsque parut la loi de déportation du 26 août 1792, M. Buchet ne voulut pas s'expatrier. Il lui fallut alors se cacher avec plus de soin que jamais. Il quittait souvent sa retraite chérie des Colins, où l'excellente et honorable famille Chenu lui donnait une si cordiale hospitalité. Il allait quelquefois chercher un asile chez le bon père Giraud, des Baratiers, paroisse d'Azy, dont nous parlerons plus longuement dans la notice de M. Chemin, curé de cette paroisse ; quelquefois il se retirait chez son frère, M. Buchet-Perrière, juge-de-paix de Sens-Beaujeu ; plus souvent à Sury-en-Vaux, dans la maison paternelle, ou bien chez les demoiselles Grangier. Il résulte d'une note écrite par M. Godin, curé de Sury-en-Vaux, sur son registre de 1795, qu'il passa près de trente mois chez les demoiselles Grangier : "Les cinq demoiselles Grangier, dit-il, ont aussi, dans le même temps, sauvé la vie de M. Buchet, leur cousin germain, prieur de Jalognes, en le cachant près de trente mois (de 1793 à 1795), dont il en a passé vingt-six en ma compagnie. Ces saintes filles ont eu le courage de nous faire dire la messe presque tous les jours, malgré les visites domiciliaires multipliées et la terreur qui régnait dans toute la France."
Ce fut en effet pendant qu'ils étaient cachés dans ce pieux asile que se passèrent les scènes les plus affreuses de la révolution, que Louis XVI fut condamné à mort et exécuté le 21 janvier 1793, que la loi des suspects fut décrétée le 17 septembre 1793, que les noyades de Carrier eurent lieu en novembre 1793, que les noyades de Carrier eurent lieu en novembre 1793, la déportation des prêtres à Rochefort et à Blaye, en mars 1794, ce fut alors que, dans le département même, furent adoptées les mesures les plus sévères.
Le représentant du peuple Noël Pointe, député par la Convention nationale dans les départements de l'Allier, de la Nièvre et du Cher, prit, le 17 septembre 1793, par mesure de sûreté générale, un arrêté dont voici les principaux articles :
ARTICLE PREMIER
Tout signe extérieur de quelque culte que ce soit est supprimé : en conséquence il n'y aura plus dans les communes, hors des temples religieux, ni croix, ni images, ni statues de saints, ni clochers, ni son de cloches, ni cérémonies publiques, ni costume religieux.
ARTICLE 4
Les prêtres démissionnaires seront tenus de sortir de leur commune dans le délai de huitaine et de s'en éloigner de six lieues ; a moins qu'ils ne préfèrent se rendre dans le chef-lieu du département ou dans les chefs-lieux des districts et des tribunaux.
ARTICLE 8
L'état des prêtres, dans le cas d'être déportés, sera incessamment dressé et envoyé aux districts pour être lu, publié et affiché dans toutes les communes, et envoyé aux sociétés populaires du département."
Dans le courant de 1795, plusieurs lois accordèrent une certaine liberté pour l'exercice du culte, ce fut sans doute alors que M. le prieur de Jalognes sortit de sa retraite, mais dès le 25 octobre de cette même année, la persécution recommençait avec une nouvelle violence. Le 20 décembre 1795, le commissaire provisoire du pouvoir exécutif près l'administration municipale du canton de Veaugues, envoya aux administrateurs du département la liste des individus du canton de Veaugues, compris dans la loi du 3 brumaire an IV. Cette liste était ainsi conçue :
"Scipion-Denis Gomez, ex-curé de Montigny.
Ce particulier, à cause de son âge et de ses infirmités, était exempt de la déportation ; il s'est soumis à la loi du 3 brumaire, en se rendant volontairement à la maison Sainte-Claire, à Bourges.
Thomas Chemin, ex-curé d'Azy, reclus par son grand âge et ses infirmités : il est à Azy. Il s'est soumis aux lois des 11 prairial et 7 vendémiaire dernier.
Pierre Changeux, ex-curé de Veaugues, n'a point été détenu, s'est caché, est sujet à la déportation et ne s'est soumis à aucune loi.
Claude-Antoine Buchet, ex-curé de Jalognes, sujet à la déportation, s'est caché avec un nommé Godin, ex-vicaire de Sury-en-Vaux, chez les filles Grangier de Sury-en-Vaux, soeurs de l'ex-curé de Groise, ne s'est soumis à aucune loi, et est éloigné de le faire.
Le canton de Veaugues, où les lois ont été presque généralement méconnues jusqu'à ce jour, est très-fanatique, et l'enlèvement des trois prêtres qui restent et qui sont sujet à la loi du 3 brumaire ne peut être fait avec trop de précaution pour éviter un soulèvement.
Dès que le Directoire eut reçu ce rapport, il s'en occupa immédiatement, et il fut décidé le 22 décembre 1795, à la requête du commissaire du directoire exécutif, qu'on ordonnerait à l'administration du canton de Veaugues d'écrire aux citoyens Claude Buchet et Pierre Changeux de se rendre, sans différer, à la maison d'arrêt, et au citoyen Thomas Chemin de s'y rendre aussitôt qu'il serait guéri de la dyssenterie. Dès le même jour, la lettre était écrite en ces termes :
Les administrateurs du département du Cher
à l'administration municipale du canton de Veaugues :
"D'après les renseignements, citoyens, qui viennent de nous être transmis par le commissaire du directoire exécutif près le département, nous vous chargeons d'écrire, à la réception de notre lettre, au citoyen Claude-Antoine Buchet, ex-curé de Jalognes, actuellement chez les citoyennes Grangier, soeurs de l'ex-curé de Groise, à Sury-en-Vaux, et au citoyen Pierre Changeux, ex-curé de Veaugues, de se rendre sans différer à la maison d'arrêt de Bourges, sous peine d'y être conduits par la force armée et de demeurer responsables des suites que cette mesure pourrait entraîner. Vous voudrez bien écrire aussi au citoyen Thomas Chemin, ex-curé d'Azy, qu'aussitôt après qu'il sera guéri de la dyssenterie dont nous sommes informés qu'il est affligé, il ait à se rendre à la maison d'arrêt, sous les mêmes peines. Nous vous invitons, citoyens à nous instruire avec célérité des suites qui auront été données à ces dispositions. Salut et fraternité."
Le commissaire du canton de Veaugues mit beaucoup de zèle à faire arrêter les prêtres insermentés qui se trouvaient dans son canton. Du 22 décembre 1795 au 16 janvier 1796, il écrivit plusieurs lettres à l'administration départementale qui, le 16 janvier 1796, prit l'arrêté suivant :
"Communication donnée à l'administration par la commission du pouvoir exécutif de plusieurs lettres du commissaire du canton de Veaugues qui l'informe que différents prêtres réfractaires existent encore dans leurs foyers, nonobstant les mesures précédemment ordonnées pour les faire conduire à la maison de réclusion.
L'administration départementale, ouï le commissaire du directoire exécutif le requérant, arrête que le chef d'escadron de la gendarmerie donnera sur-le-champ, par un exprès, ordre au détachement envoyé dans les communes du ci-devant district de Sancerre, pour l'arrestation des déserteurs de la première réquisition, de ne point quitter lesdites communes sans avoir mis en arrestation Claude-Antoine Buchet, ex-curé de Jalognes, Pierre Changeux, ex-curé de Veaugues, et Thomas Chemin, ex-curé d'Azy, prêtres réfractaires compris dans la loi du 3 brumaire dernier, et sans les amener à la maison de réclusion de Bourges.
M. Buchet échappa aux poursuites de la gendarmerie, malgré l'indication si précise qui avait été donnée par le commissaire du canton de Veaugues sur le lieu de sa retraite ; mais il lui fallut s'imposer de dures privations, faire souvent des courses bien pénibles pendant la nuit et au milieu de l'hiver.
M. Buchet menait depuis quatre ans cette vie errante et agitée, lorsqu'éclata dans le Sancerrois un mouvement insurrectionnel en faveur de la cause royale, qu'on appelle communément la petite Vendée du Sancerrois. Cette levée de boucliers se rattachait à un plan général habilement concerté. Tandis que la Vendée tenait en échec les armées de la république, le prince de Condé conçut le projet de tenter une diversion. Il envoya dans le centre de la France des émissaires pour provoquer des insurrections qui se seraient mises en rapport avec celle de la Vendée ; dès qu'elles auraient été organisées, il aurait franchi la frontière, et toutes ces petites armées partielles seraient venues se ranger sous ses étendards pour se porter sur Paris. Le moment était opportun ; les populations étaient fatiguées des crimes de la révolution ; elles n'avaient pas oublié la loi des suspects, le règne de la terreur, les sanglantes exécutions qui avaient jeté partout l'épouvante ; elles étaient gênées dans l'exercice de leur religion ; la persécution contre le clergé venait de recommencer depuis le 3 brumaire an IV (25 octobre 1795).
M. Lepicart de Phelippeaux, officier de génie, né en 1768, en Poitou, arriva dans le Sancerrois vers la fin de mars 1796, avec le titre d'adjudant-général, sous le nom de Plassaplan. Ce jeune officier avait été à Brienne le compagnon d'études et le rival de Napoléon. Leur antipathie très prononcée était connue de tous les élèves de l'école. De Phelippeaux était un homme d'une figure douce et prévenante, d'une politesse exquise, plein de science et de talents naturels, actif, hardi, entreprenant et d'un courage à toute épreuve. Quoique jeune encore et d'une santé délicate en apparence, il avait déjà couru de grandes aventures ; il avait fait toutes les campagnes de l'armée de Condé, et pris part à l'affaire de Quiberon. A peine fut-il arrivé en Berri qu'il organisa l'insurrection avec une activité incroyable. Le 1er avril 1796, il y eut une réunion de royalistes à Jars. M. le prieur de Jalognes s'y trouvait avec ses deux frères, M. Buchet-Perrière, juge de paix du canton de Sens-Beaujeu, et M. Buchet-Martigny, juge de paix du canton de Sury-en-Vaux. Le 2 avril la révolte éclatait ; le 3, l'armée royaliste passait à Sens-Beaujeu et s'emparait de Sancerre ; le 4, le 5, le 6 et le 7 elle séjourna à Sancerre, d'où elle ne partit que le 8 au matin pour se rendre à Sens-Beaujeu où elle passa la journée du 9. Dans la nuit du 9 au 10, elle fut surprise et dispersée par l'armée républicaine commandée par le général des Enfants.
Ce fut cette nuit que M. le prieur de Jalognes périt victime, non pas de ses opinions politiques, comme je l'avais ouï dire, mais de sa foi, de sa charité et de son zèle, car il fut tué en allant porter les secours de la religion aux blessés de l'un et de l'autre parti qui se trouvaient sur le champ de bataille. M. Hyde de Neuville raconta ce fait dans un journal qu'il publiait en 1810, à New-York, pour une oeuvre de charité. Voici cet article, qui est intitulé : Sublime du sentiment religieux.
"M. Buchet, curé de Jalognes, en France, était caché chez sa belle-soeur, au milieu d'un canton troublé par la guerre civile. Deux malheureux paysans fugitifs sont poursuivis et fusillés près de la retraite du pasteur ; sa famille le presse de fuir par le jardin, dans la crainte que la maison ne soit visitée ; mais il se borne à demander si les deux victimes respirent encore ; on le lui assure, alors rien ne peut le retenir : "Adieu, mes amis, dit-il, je vais où la religion et le devoir m'appellent." Le ministre de Jésus-Christ porte avec calme, aux deux agonisants, les dernières consolations de la religion. Son action courageuse le fait reconnaître, et ce martyr tombe percé de coups en s'écriant : O mon Dieu ! que ma mort puisse expier mes fautes et le crime de ceux qui versent mon sang !
Cette action généreuse ne sera sans doute pas confondue avec l'enthousiasme du fanatisme. On sait que, dans la religion catholique, le ministre de Jésus-Christ doit tout braver pour porter à un mourant les dernières consolations ; si donc c'est là son devoir (sans examiner si le sacrifice est ou n'est pas trop grand), on prononcera, sans hésiter, que le dévouement de M. Buchet n'a été que l'exaltation sainte de la vertu, et c'est là le sublime."
Le fond de cet article est vrai, M. Hyde de Neuville a seulement omis quelques circonstances, pour présenter le fait d'une manière plus acceptable à ses lecteurs tous républicains et presque tous protestants.
"Ce trait de dévouement, ajoute M. Hyde de Neuville, excita l'admiration de tous, sans distinction de religion. Un digne prêtre crut devoir le transmettre à Rome avec des détails d'un grand intérêt, que lui donna l'auteur de l'article."
Ces détails d'un grand intérêt, dont parle M. Hyde de Neuville, M. Buchet-Martigny, ancien consul général de France, neveu de notre généreux martyr, a bien voulu nous les transmettre dans une note remarquable par sa précision et son exactitude. Laissons-le parler lui-même, nous ne pourrions qu'affaiblir son récit en cherchant à le modifier.
"Vers la vin du mois de mars 1796, il éclata, dans quelques communes des cantons de Sancerre et de Vailly (Cher), en faveur de la cause royale, un mouvement insurrectionnel dirigé par le général de Phelippeaux. Des nobles, des bourgeois, des paysans, cédant aux sentiments d'horreur que leur inspiraient les crimes de la révolution et à leur amour pour leurs anciens rois, se réunirent en armes, dans l'espoir de voir leur exemple suivi par toute la population et de contribuer ainsi au rétablissement du trône. De Jars et de Sury-en-Vaux, où ils s'étaient donné rendez-vous et où ils se trouvèrent cinq à six cents, ils marchèrent sur Sancerre, et y entrèrent sans coup férir. Ils y chantèrent un Te Deum, puis, de là, ils se replièrent sur Sens-Beaujeu, espérant se soutenir plus facilement dans ce pays couvert et accidenté, et aussi dans le but de se rapprocher de la Vendée, qui combattait depuis plusieurs années pour la même cause, et de se mettre en relations avec elle. Mais, la nuit même qui suivit leur arrivée dans cette bourgade, ils y furent atteints et dispersés sans retour par une forte colonne de troupes républicaines envoyées de Bourges, qui, tombant sur eux à l'improviste, leur fit éprouver, sur la place même de Sens-Beaujeu, où ils étaient en partie campés, une perte considérable. Vingt-huit royalistes restèrent sur la place. M. Buchet, prieur de Jalognes, alors poursuivi comme prêtre insermenté, se trouvait lui-même, en ce moment, à Sens, caché chez un de ses frères qui y demeurait. Au bruit de la première fusillade qui annonça l'arrivée des républicains, ses amis, effrayés du sort qui l'attendait s'il tombait entre leurs mains en pareille circonstances, le pressèrent de fuir. Il s'y refusa en disant que son devoir était, au contraire, de rester pour porter les secours de la religion à ceux de l'un ou de l'autre parti qui seraient blessés. Dès qu'il sut qu'en effet plusieurs royalistes, et entre autres deux de ses cousins, avaient été atteints et étaient sur le point d'expirer, il déclara positivement l'intention où il était d'aller les administrer. Ceux qui se trouvaient avec lui chez son frère lui représentèrent qu'en sortant il marchait à la mort ; que les républicains, maîtres du bourg, gardaient les abords de chaque maison bourgeoise où ils avaient pu penser qu'était logé quelque chef royaliste, et fusillaient impitoyablement tous ceux qui tentaient de s'évader. Mme Buchet, sa belle-soeur, lui fit surtout les plus vives instances pour le détourner de son dessein ; elle se jeta à ses pieds, elle le conjura, les larmes aux yeux, d'épargner un nouveau malheur à sa famille, de ne point s'exposer à un danger auquel il ne pouvait espérer d'échapper ; de songer plutôt au moyen de quitter secrètement et à l'instant sa retraite. Mais rien ne put l'ébranler ; il demeura ferme dans sa résolution. A toutes les objections, à toutes les prières, il répondit : qu'il y avait là pour lui prêtre, un devoir sacré à remplir et dont rien ne pouvait le dispenser ; qu'en toute circonstance il se croirait coupable d'abandonner des mourants sans essayer de leur porter les secours et les consolations de son ministère ; qu'il y était encore obligé en celle-ci où ces mourants étaient des hommes qui avaient droit de compter sur lui au moment du danger ; des parents, des amis, des concitoyens, qui venaient se sacrifier pour une cause qui était aussi la sienne comme celle de Dieu ; qu'il y allait pour eux de l'éternité, tandis que lui n'exposait que quelques années d'une triste et fragile existence ; qu'il se mettait d'ailleurs entre les mains du souverain maître, qui saurait bien le sauver si telle était sa volonté ... Et tout en parlant ainsi, il se préparait à sortir. Il se revêtit de son surplis, dans l'espoir qu'en voyant cet habit de miséricorde et de paix, les républicains seraient plus disposés à le laisser passer ; mais ce fut ce qui causa ou hâta du moins sa mort. A peine lui eut-on ouvert la porte et eut-il fait quelques pas, que le sous-officier qui commandait le peloton chargé de surveiller la maison, l'aperçut dans l'ombre, à la blancheur de son vêtement, et ordonna à ses hommes de l'ajuster et de faire feu. Ils obéirent. Le ministre de Dieu tomba, percé de plusieurs balles, et sans proférer un seul mot, aux pieds de ses bourreaux, à vingt mètres des grandes portes de l'église. La fureur de ses ennemis ne fut point assouvie : croyant le voir encore respirer, ils l'achevèrent à coups de baïonnettes et mirent son cadavre en lambeaux. Ce fut le 10 avril 1796, vers quatre heures du matin, au point du jour, que M. Buchet reçut la couronne du martyre."
Extrait
Martyrs du diocèse de Bourges
pendant la révolution de 1793
Jean-François-Xavier Caillaud
1858
UNE LETTRE DU PRIEUR DE JALOGNES :
MON TRÈS CHER ET HONORÉ PARENT,
Mon cher père m'a fait passer la lettre que vous avez eu l'amitié de lui écrire à mon sujet ; elle ne m'a surpris aucunement. J'y ai reconnu la tendresse de vos sentiments pour votre famille et la marche ordinaire des dénonciateurs du jour : on cherche à nous faire déserter notre poste, mais nous qui connaissons les devoirs tracés dans l'évangile aux véritables pasteurs, nous ne pouvons nous résoudre à abandonner notre troupeau dans des circonstances aussi critiques. Selon nos principes, les loups sont entrés dans la bergerie et ce n'est pas allors que le berger peut s'éloigner. Le mercenaire qui craint plus pour lui que pour son troupeau le ferait, mais le bon pasteur se rappelle qu'il doit s'exposer à tout, à l'exemple du pasteur des pasteurs, qui a subi le supplice aussi honteux que douloureux de la croix pour le salut de tous les hommes : m'éloigner serait donc une lâcheté. Être traduit devant les tribunaux pour être resté à la tête de mes ouailles est un honneur que j'ambitionne peut-être autant que je le crains. Je crois fermement que je sers la cause de Dieu : qu'ai-je à craindre à ce service ? L'exil ? La prison ? La mort ? Qu'est-ce que tout cela, au prix du salut de mon âme et de celles des autres ? On se plaint que je met le trouble dans les familles ! Jésus-Christ a dit qu'il venait diviser le père d'avec le fils, la fille d'avec la mère, le frère d'avec la soeur ; serait-il étrange que son ministre, qui tient ici sa place, en fit autant ? Mais quoi ? N'est-ce pas ceux qui innovent, qu'on doit accuser de diviser les familles ? Or nous n'innovons rien en fait de religion. Nous tenons pour les mêmes dogmes, nous suivons les mêmes pratiques et nous sommes soumis aux mêmes pasteurs. En quoi divisons-nous, parce nous nous opposons à ce qu'on veut exiger de nous et des nôtres ; des changements de discipline, des mutations de pasteurs, toutes choses qui tiennent intimement à deux principes de foi et qui sont purement spirituelles ? Non, tenant pour ce que nous avons trouvé établi de toute antiquité, ce n'est pas nous qui divisons, ce sont ceux qui veulent introduire des nouveautés dans l'Eglise, que Dieu gouverne par son esprit. J'allarme, dit-on, les consciences, mais c'est ce salutaire remuement qui force à rentrer en soi-même, à examiner sa foi, à s'en rendre compte exactement et à en faire profession hautement. Ce sont ces allarmes qui avertissent de ne pas rougir de Jésus-Christ, afin qu'il ne rougisse pas de nous devant son père.
Vous voyez, cher cousin, que ce n'est pas l'espoir d'une contre-révolution, encore moins l'idée de l'opérer par la religion de mes paysans, qui règlent ma conduite. C'est ma conscience qui me crie : "A ton devoir !" plus haut que toutes les puissances de la terre et de l'enfer, parce que cette conscience me parle en nous de la puissance du ciel qui jugera, et en dernier ressort, les deux autres.
N'imaginez pas pour cela, je vous en conjure, que je ne mette pas dans mes paroles, dans mes conseils et dans mes démarches, toute la prudence qui se peut allier avec les fonctions pastorales et les lois humaines. Je rends à César ce qui est à lui, quoique je m'attache autant que je le puis à Dieu ce qui est à Dieu. Que voulez-vous que j'y fasse, si ces deux propriétés sont actuellement opposées ? Celle de Dieu est imprescriptible et celle de César doit céder. Je demande, pour vous comme pour moi, de respecter celle de Dieu par dessus tout. N'est-ce pas le voeu d'un bon parent qui sera toujours avec le plus profond respect.
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Signé : A. BUCHET
Prieur, curé de Jalognes
A Jalognes, le 18 août 1791.
N.B. - Ce n'est pas à un président de tribunal que j'écris ainsi, mais à un parent que j'aime et que je respecte d'une affection infinie.
Mémoires de la Société historique,
littéraire et scientifique du Cher
1897
